J’ai encore raté mon avion

Comme d’habitude, suis-je tenté d’ajouter.

J’avais mis mon réveil à la bonne heure, très tôt ce matin, mais je me suis réveillé alors que le soleil brillait sur Belfast, à l’heure exacte ou j’aurais dû embarquer.

Je n’ai même pas eu un mouvement de panique. Je suis allé voir mon téléphone portable. Je n’ai pas compris pourquoi il n’avait pas sonné. Peut-être parce que je l’avais laissé branché pour qu’il se recharge ? Dieu seul le sait.

J’ai donc pris un café avant d’appeler un taxi et d’aller voir à l’aéroport s’il me restait une chance pour être à Londres assez tôt. Il me faut prendre un avion pour Montréal à 15:00.

Pour résultat de mes turpitudes, je prends un avion à midi vingt et, si Dieu le veut, embarquerai à temps à Londres.

Il y a quand même de fortes chances pour que j’arrive trop tard et que je dorme sur un banc.

Au Canada!

Je vais enfin traverser l’océan Atlantique. Cela fait des années que j’en rêve. Je profite d’un colloque à l’université de Waterloo (Ontario), où je vais donner une conférence sur le récit de voyage parmi les écrivains dits « migrants ».

Je vais donc situer mon petit voyage de deux semaines sous le signe du « tourisme académique ». Voyage payé par une université pour aller dans une autre université, rencontrer des universitaires de tous pays. C’est une forme de tourisme qui en vaut bien d’autres, à parler franchement.

Pour le sage précaire, en tout cas, c’est une forme de voyage hautement exotique. D’ordinaire, il voyage en stop, en bus, en économisant son pécule, en fouinant dans les pays de quoi gagner sa croute. Non, ces voyages d’intellectuels professionnels sont une nouveauté pour lui, et il en faudra de nombreux avant qu’il ne s’y habitue et qu’il devienne blasé.

A grandes lignes, mon passage sur le continent américain me fera passer par trois escales :

1- Montréal où j’arriverai, et d’où je repartirai pour l’Europe.

2- Toronto, près des Etats-Unis, qui n’est pas très loin de l’université de Waterloo.

3- Québec, la ville même, dont on dit qu’elle est le coeur historique du Canada. 

Je suis très excité à l’idée d’aller enfin en Amérique. Pour moi, le Canada c’est avant tout l’Amérique, et quand je dis Amérique c’est le nord et le sud réunis. Ce sont les Amériques, le nouveau monde, que Lévi-Strauss a abordé comme une entité unique. D’ailleurs, si l’on y regarde bien, les Indiens natifs ne se distinguent pas spécifiquement entre ceux du nord et ceux du sud, ils ont des mythes et des rites correspondants, comme l’ethnologie l’a montré. Ensuite, les deux Amériques ont été colonisées par des Européens aux mêmes époques, par des procédés très proches les uns des autres.

C’est pourquoi je crois qu’une ville du Canada a plus à partager avec une ville d’Argentine qu’avec une ville européenne.

Pour moi, qui connais un peu l’Europe et l’Asie, je rêve l’Amérique comme un lieu où l’on entretient un rapport spécial à l’espace. L’Amérique est encore très peu peuplée, et l’espace y appelle tout le monde à l’errance, au « cruising », à une mobilité exténuante.

Quelque part dans mon corps, je sens depuis longtemps que c’est peut-être là-bas, en Amérique, que je devrais aller vivre.