Quelques portraits de pierres

Du jardin suspendu

J’ai acheté chez Lidl une piscine pour bébé. Elle fait deux mètres de long et cinquante centimètres de profondeur. C’est un océan pour un nouveau né, et c’est une superbe baignoire d’eau fraîche pour le sage précaire.

Quel bonheur de se prélasser dans l’eau quand on a bien jardiné, qu’on a creusé la terre, transporté des pierres et couru la montagne.

Cela fait donc trois espaces qui s’étagent dans le fond de mon jardin suspendu : en bas, près du rocher, le plan d’eau, en haut, le four. L’eau et le feu encadrent l’espace de vie. Au milieu, j’ai aplani un espace où il sera loisible d’installer une table pour manger et travailler.

Si ladite table est en bois (c’est-à-dire si je la bricole avec des rondins pris dans le sous-bois), cela correspondra à l’élément « bois ».

Avec les rocailles de mes pierres blanches, roses et marbrées, mon jardin est en train de devenir un véritable chant aux éléments.

La souris

Il pleut, je me réveille à l’aube. En prenant mon petit déjeuner dans le mazet, je vois une souris sortir du mur, de derrière une pierre. Elle apparaît et retourne prestement d’où elle vient. Puis elle ressort pour marcher le long du mur et disparaître derrière mon lit. Très petite et mignonne, la souris est chez elle mais elle sait qu’il ne faut pas trop traîner là où l’homme se tient.

Pierres blanches et roses

 

J’ai remarqué de superbes pierres blanches et resplendissantes sur le terrain. Il y a longtemps, je les mettais négligemment sur un côté et, chose à noter, je mettais les lampes à recharge solaire dessus. Comme si elles avaient un pouvoir de magnétisation, ou d’optimisation des rayons solaires…

Depuis, j’en vois de plus en plus, sur les chemins que j’emprunte, et je les aime de plus de plus.

Je me demande pourquoi personne, dans la région, n’a eu l’idée d’en faire quoi que ce soit. Pas une construction, pas une sculpture ni aucun monument. On en voit pourtant des centaines, sur le mont Aigoual comme sur le terrain, et elles ne sont utilisées que pour monter des murets, indistinctement mélangées aux roches grises de schiste. Dans un pays aussi religieux, il est étonnant que des catholiques n’en aient pas fait une chapelle, ne serait-ce que pour influencer le petit peuple de l’aspect supérieur de leur religion, pour leur inspirer des idées magiques et surnaturelles.

Tous les matins, assez tôt, je pars dans la montagne, au dessus du terrain, pour faire une récolte. J’en remplis un sac à dos, que je vide sur mon jardin suspendu, près du four. Petit à petit, je substitue les anciennes pierres grises qui délimitaient les petits jardinets, par ces nouvelles pierres qui donnent une lumière particulière.

Une quantité considérable de pierres magnifiques, marbrées, scintillantes au soleil, jonche la montagne. Il doit y avoir une couche géologique qui traverse le terrain et qui ménage, entre deux couches de schiste, une bande de minéral blanc et rose.

Il m’a fallu dix mois pour y prêter attention, et maintenant que mon jardin suspendu commence à être recouvert de ces pierres blanches, je me prends de passion pour elles. Elles sont maintenant aussi importantes que les fleurs, et d’ailleurs bien plus durables.

Je possède maintenant une collection qui commence à avoir franchement de la gueule. L’accumulation de cette minéralogie inattendue est d’une beauté étrange. Leur blancheur incongrue donne une impression de magie.

Je descends au village pour rendre une visite de voisinage à mon amie Véro. Elle me montre un vieux livre de géologie pour m’aider à trouver l’origine et le nom de ces pierres qui me fascinent dans les montagnes. Ce n’est pas du quartz ni du karst, si j’en crois ce que j’ai vu sur internet. En revanche, le vieux livre semble nous indiquer une piste solide. Il doit s’agir d’une sorte de feldspath, une roche recouvert de cristaux. Mais, selon les auteurs, ce sont des cristaux qui n’ont pas d’orientation privilégiée : « Les constituants majeurs sont des minéraux silicaux-alumineux de couleur blanche ou rose[1]. »

Voilà un mystère éclairci, à mon avis. Autant que je peux en juger, cette information est satisfaisante.


 

[1] Claude Bousquet et Gabriel Vignard, Découverte géologique en Languedoc méditerranéen, éditions du BRGM, 1980, p. 62.

Le four

Sur mon jardin suspendu, j’ai confectionné un four à pain en enterrant un tonneau en ferraille rouillée. J’avais vu cela dans le village des Arcs-en-ciel, où la communauté multicolore faisait cuire leurs tartes aux orties et leur pain bio.

Le four a l’avantage de retenir en lui le feu, et d’éviter ainsi tout risque d’incendie en temps de canicule.

J’y fais cuire les grillades et les vandes. J’y fais des pizzas, et mes invités grimpent au jardin suspendu pour y faire ripaille. Non loin du four, outre les fleurs et les les plantes aromatiques que j’ai semées et pantées, prend place une petite terrasse que j’ai aménagée dans le sol cabossé de cette bancelle abandonnée. Un petit lieu plat, au sol de terre battue, avec des sièges en rondins d’arbres, pour manger et discutailler à l’ombre du gros rocher.

Depuis qu’il existe, ce four est donc devenu un centre de vie sur le terrain. Comme dans tous les villages traditionnels et les localités primitives, le four reprend sa place centrale, comme l’avait fait avec lui le lavoir et la MJC.

Je suis une fleur en bulbe

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Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.

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Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.

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Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.

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Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.

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Mon jardin d’Epicure

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Au-dessus du mazet, ou derrière lui, il n’y a pas exactement une terrasse, mais un passage incliné qui mène à une petite étendue qui jouxte le mazet, contre son mur aveugle. Là, sur cette petite étendue, un énorme rocher impose son calme et sa lourdeur. J’ai toujours pris ce rocher en affection, je l’ai toujours pris, confusément, pour un totem intime, un lieu d’inspiration et de réconfort.

Pour se tenir sur ce rocher, il faut monter sur la terrasse supérieure. Il tasse alors sa rotondité pour permettre au paysan de s’asseoir, et même de s’allonger. J’aimerais y aller plus souvent, mais cette terrasse est un endroit inexploité, et on se sent plus spontanément attiré par des terrasses plus basses. Mon frère s’est exclusivement occupé du territoire compris entre le mazet et la combe, et de fait, mon rocher est comme orphelin.

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C’est en m’asseyant dessus que j’ai eu l’idée d’investir cette terrasse pour en faire un petit paradis fleuri que j’arroserai à la force de mes bras. Il est vrai que je fais encore du compost et il faut bien que j’en fasse quelque chose. Je dépose du compost dans un creux du terrain, ainsi que de la cendre et du terreau que je vais chercher dans le sous-bois.

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Compost 8 février

Compost 7 février

Ce serait bien le diable que sur un sol aussi auguste, aussi ensoleillé et arrosé par mes soins, des fleurs et des légumes ne poussent pas ! Je vais semer et semer encore, je vais faire pousser des couleurs, par la force s’il le faut. Je vais remettre de la vie sur cette terrasse où règne la désolation. Mon rocher sera là pour donner la tonalité de base de mon nouveau lieu de vie.

Or, en me promenant, je vois un signe qui me conforte dans mon inspiration. Sur le muret du haut, des genêts énormes cachent un espace en pierre qui a l’air d’avoir été créé par les paysans d’autrefois. Cela pourrait être un siège, une retenue d’eau ou un bac, creusé à même la roche. Voilà un bien bel endroit pour poser ma marque, une marque que personne ne verra jamais, car il est bien rare que l’on s’aventure dans ce recoin du terrain. Trop sec en été, et trop loin de toute source d’eau, il est en jachère depuis la deuxième guerre mondiale.

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J’ai trouvé mon petit espace personnel, mon repère. Il va exactement de cette roche creusée jusqu’à mon rocher, de l’autre côté de la terrasse. Entre les deux, je vais y semer les fleurs de mon amour, y planter un arbre de sagesse. Et j’y ferai un espace de vie ! C’est une gageure car c’est vraiment une terrasse déshéritée. Il y faudra peut-être une retenue d’eau, non seulement pour arroser les fleurs et le nouveau potager, mais pour lutter contre la sècheresse de l’endroit. Ce serait peut-être une bonne chose d’y poser la baignoire, ou d’y creuser une sorte de piscine, comme chez Eric et Magali, mes voisins facteurs de yourtes. J’y ferai un lieu de désir et de repos, un lieu à la gloire des fleurs.

Bite grincheuse

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Les fleurs éclosent. Je ne connais pas encore leurs noms, je vais demander à mon frère.

La baignoire pour bains chauds m’occupe encore. Je la relève, la soulève sur des rondins, et tâche de l’habiller de quelques rondins pour rendre mon installation plus attrayante aux yeux de mon frère, qui n’aime que ce qui est gracieux.

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Poussé par je ne sais quelle étrange inspiration, je creuse un drain sous le trou de vidange de la baignoire, et l’étire jusqu’à une mare que je creuse près du bord de la terrasse. Par amour pour la dame de mes pensées, je lui donne une forme de cœur, et sur ses bords, je sème des myosotis, des coquelicots et des cosmos.

C’est alors que je me rends compte que je n’ai rien créé sur ce terrain. J’habite ici depuis dix ou onze mois, et je peux partir du jour ou lendemain sans avoir laissé la moindre trace.

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La mare en forme de cœur n’est pas convaincante. A cause du canal qui la relie à la baignoire,  elle tend à prendre la forme d’une paire de couilles alliée à une bite grincheuse.

Dans le bain chaud

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De retour sur le terrain, j’allume les feux dans le mazet et sous la baignoire.

Je mange des légumes en bouillons, du pain et du fromage.

Vers 21h30, je me baigne dans une eau chaude qui me donne, jour après jours, toujours plus de réconfort. La lune éclaire la nuit, et joue à cache-cache avec les nuages. La nuit est si claire que je vois toutes les vallées, et les masses de brume qui donnent à ces montagnes des apparences d’encres chinoises. Les paysages montagnes et brouillards sont des classiques chinois, et la lune est l’astre préféré des âmes sensibles en Extrême-Orient. Je regarde la lune en pensant à celle qui pense peut-être à moi.

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Quand je suis dans l’eau, un bien-être puissant comme une douleur s’empare de tout mon être. Immobile et inerte, je deviens un véritable légume. Je ne pense plus à rien, je ne ressens plus rien, le temps ne passe plus, je suis hébété comme un gamin débile.

C’est quand l’eau refroidit que je commence à ressentir le besoin de sortir. Combien de temps cela prend-il, une heure, deux heures, trois heures ? Davantage encore ? Je n’en sais rien. Je me suis peut-être endormi, mais de cela non plus je ne suis pas sûr. J’ai été littéralement absent, en extase, ou dans une idiotie sans repères.

Printemps lent

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Tous les Français se plaignent du temps qu’il fait, du printemps qui ne vient pas.

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Moi, je suis le plus heureux des Français. Le printemps vient, mais sa lenteur me ravit. Les fleurs éclosent tout doucement, les unes après les autres. J’ai le temps de m’émerveiller, puis de m’habituer, avant que d’autres éclosions m’enchantent à leur tour. Le plus beau est à venir, et encore à venir, et toujours plus de beauté m’arrive, et toujours plus de promesses, et toujours plus de couleurs.

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Hier, il a plu toute la journée. Ce matin, il y avait un peu de givre, mais la matinée voit le soleil briller dans un ciel immaculé. Je suis allé le chercher, le soleil, sur la crête, pour me réchauffer. Assis sur un gros rocher, contemplant le mont Aigoual toujours enneigé, j’ai vu passer deux chiens très civils, munis de colliers, passer devant moi en me saluant de la tête, et poursuivre leur chemin sans maître.

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Hier il pleuvait et j’ai planté les laitues, les iris, les rosiers, la ciboulette et le plant de coriandre. J’ai laissé la pluie arroser tout ce beau monde, et en toute fin de journée, je l’ai recouvert d’une serre bricolée à l’aide de bois vert recourbé et d’une bâche en plastique que mon frère avait laissée pliée sur une terrasse du bas.