Cérémonie du 8 mai 1945

Je passe prendre Véro et nous nous rendons au monument aux morts du village, en retard.

Une petite vingtaine d’habitants se pressent hors de la pelouse du square. La population est très majoritairement composée de personnes âgées. La moyenne d’âge du groupe atteint facilement les 70 printemps.

Le maire, au contraire, est un trentenaire qui a fait l’effort de mettre une veste, mais dont la chemise blanche n’est pas rentrée dans le pantalon. C’est un Fesquet. Dans la famille, on est maire de père en fils depuis la révolution française. Sa légitimité ne souffre donc d’aucune contestation. Il est promis à une longue vie d’administrateur. Il dirige la cérémonie avec une forme d’indifférence digne. Aucun effet de manche, aucune émotion ni aucun lyrisme. Il fait le job avec respect et componction.

Après une minute de recueillement pour rendre hommage aux natifs du village morts pour la France, le maire propose de chanter « notre hymne national », et ce fut la plus douce Marseillaise qui se fît jamais entendre. Un beau mélange de voix chevrotantes, féminines et masculines, sans aucun accompagnement musical. Mon ami Vidal, le fameux choriste de l’église, chantait bien plus fort que nous, mais l’ensemble était d’une beauté poignante. Une Marseillaise tendre et désarmée, une Marseillaise de grands-parents confiants dans l’avenir et pas martiale pour un sou.

Après ce moment d’émotion contenue, le maire annonce qu’une cérémonie est prévue au col du Prat, dans l’après-midi, en mémoire de la résistance, puis il nous remercie de notre présence et nous invite à boire le « verre de l’amitié ».

Lentement, nous nous acheminons vers la table, dressée sur la place du village. Je prends un whisky, Véro un pastis.

Je suis content d’être avec Véro car l’apparence sociale du couple est un atout indéniable pour rencontrer du monde. Un homme seul est inévitablement perçu comme louche et bizarre, à moins que sa solitude ne soit motivée par une nécessité : déplacement du commercial, mission spéciale de l’ingénieur, « terrain » du chercheur, enquête du journaliste, trajet du chauffeur routier, pèlerinage du religieux. Une solitude immotivée est assimilable à une forme de déséquilibre mental doublé d’un égoïsme vicieux. Les célibataires que l’on connait trop bien, et que l’on accepte, ce sont les paysans qui n’ont pas trouvé femme à cause de l’exode rural. Les nouveaux arrivants, on les préfère en couple et en famille.

J’avais déjà fait cette expérience avec mon amie Catherine et sa fille Jeanne l’été dernier : leur présence avec moi dans ce même village m’avait permis d’apparaître comme un père de famille rigoriste et sentencieux, possiblement séparé, plutôt que comme un solitaire retranché dans sa montagne.

Aujourd’hui, donc, le couple de façade que je forme avec Véro rend l’image que je dégage plus douce, plus sociable, plus docile, plus domestique. Plus responsable, plus contribuable. C’est uniquement une question d’image, car les gens savent que nous ne sommes pas un couple. Ils savent très bien, sans m’avoir jamais parlé, que je vis sur le terrain d’Aiguebonne, et ils reconnaissent Véro qui vit depuis deux ans dans la ruelle qui descend vers la rivière.

Les gens nous abordent, et nous abordons les gens. Croyant entendre un peu de patois, je demande aux vieux s’ils connaissent l’occitan. Oui et non, les réponses sont confuses, à moins que ce soit moi, avec un whisky infâme dans le nez, qui sois confus. On leur interdisait de parler patois bien qu’ils disent ne pas le connaître. Un moustachu de 70 ans est un peu valorisé, car il semble être au centre d’une association linguistique de quelque sorte. Il affirme que l’occitan n’a rien à voir avec le patois qu’eux-mêmes parlent ici.

Dès qu’il sait qui je suis, ou du moins où je réside, le moustachu me tourne le dos et ne nous dira plus un mot ni ne nous décochera le moindre regard.

C’est un petit barbu qui nous parle de sa vie. Parti du village pour faire l’armée, il a travaillé dans la centrale nucléaire de Pierrelatte et a été pompier, comme son fils l’est aujourd’hui. Il profite de sa retraite dans la maison de famille, dans le village. Il se compare à un sanglier, aime la solitude et dit que les Cévenols sont « non pas égoïstes, mais ils aiment rester sur leur quant à soi. » Il dit qu’il faut des jeunes pour faire survivre le village, et c’est pourquoi le maire a été « choisi », plus qu’il n’a été élu.

Le maire possède tous les critères de recrutement : c’est un Fesquet, il appartient à la dynastie des chefs, il est d’ici, il travaille la terre et l’élevage, et il est jeune. Si Dieu lui prête vie, on n’aura pas à changer de maire pour deux ou trois générations. Les élections passeront, a priori comme un événement qu’on regarde à la télévision mais qui ne nous concernera plus.

Michel Butor au Vigan

Dans la salle même où a eu lieu ma soirée irlandaise, en janvier, dans la médiathèque du Vigan, l’écrivain Michel Butor, 87 ans, est invité à parler des livres d’art qu’il a publiés chez un petit éditeur de la région.

Habillé d’une étrange salopette entourée d’une fine ceinture en cuir, l’auteur de La Modification rappelle l’ensemble de son parcours. Pas un mot sur le Nouveau Roman, mais emphase très nette sur le séjour aux Etats-Unis et sur le livre qui en est issu, Mobile. C’est ce livre là, fait de collages et de bricolages qui fut pour lui le détonateur de son œuvre véritable. C’est à partir de ces jeux savants et sensuels sur les pages du livre et avec les mots empruntés dans une documentation récoltée dans son voyage, que Butor a trouvé la voie d’une littérature qui dépasse les belles lettres.

Depuis ces grands livres qui ont marqué l’histoire littéraire de la France, Butor a écrit des centaines de petits livres, faits de poèmes et de proses, confrontés à des images d’artistes. Ces livres sont confidentiels, ils sont publiés à dix ou vingt exemplaires, certains sont des spécimens uniques, d’autres sont tirés à cinq exemplaires.

Extraordinaire trajectoire que celle de cet homme qui fut célébré comme un des plus grands écrivains du monde, qui a raté de peu le prix Nobel (au profit de Claude Simon, en 1986), et qui se sent à sa place dans une production très vive mais dont personne ne parle plus.

 

Quelques portraits de pierres

Du jardin suspendu

J’ai acheté chez Lidl une piscine pour bébé. Elle fait deux mètres de long et cinquante centimètres de profondeur. C’est un océan pour un nouveau né, et c’est une superbe baignoire d’eau fraîche pour le sage précaire.

Quel bonheur de se prélasser dans l’eau quand on a bien jardiné, qu’on a creusé la terre, transporté des pierres et couru la montagne.

Cela fait donc trois espaces qui s’étagent dans le fond de mon jardin suspendu : en bas, près du rocher, le plan d’eau, en haut, le four. L’eau et le feu encadrent l’espace de vie. Au milieu, j’ai aplani un espace où il sera loisible d’installer une table pour manger et travailler.

Si ladite table est en bois (c’est-à-dire si je la bricole avec des rondins pris dans le sous-bois), cela correspondra à l’élément « bois ».

Avec les rocailles de mes pierres blanches, roses et marbrées, mon jardin est en train de devenir un véritable chant aux éléments.

La souris

Il pleut, je me réveille à l’aube. En prenant mon petit déjeuner dans le mazet, je vois une souris sortir du mur, de derrière une pierre. Elle apparaît et retourne prestement d’où elle vient. Puis elle ressort pour marcher le long du mur et disparaître derrière mon lit. Très petite et mignonne, la souris est chez elle mais elle sait qu’il ne faut pas trop traîner là où l’homme se tient.

Pierres blanches et roses

 

J’ai remarqué de superbes pierres blanches et resplendissantes sur le terrain. Il y a longtemps, je les mettais négligemment sur un côté et, chose à noter, je mettais les lampes à recharge solaire dessus. Comme si elles avaient un pouvoir de magnétisation, ou d’optimisation des rayons solaires…

Depuis, j’en vois de plus en plus, sur les chemins que j’emprunte, et je les aime de plus de plus.

Je me demande pourquoi personne, dans la région, n’a eu l’idée d’en faire quoi que ce soit. Pas une construction, pas une sculpture ni aucun monument. On en voit pourtant des centaines, sur le mont Aigoual comme sur le terrain, et elles ne sont utilisées que pour monter des murets, indistinctement mélangées aux roches grises de schiste. Dans un pays aussi religieux, il est étonnant que des catholiques n’en aient pas fait une chapelle, ne serait-ce que pour influencer le petit peuple de l’aspect supérieur de leur religion, pour leur inspirer des idées magiques et surnaturelles.

Tous les matins, assez tôt, je pars dans la montagne, au dessus du terrain, pour faire une récolte. J’en remplis un sac à dos, que je vide sur mon jardin suspendu, près du four. Petit à petit, je substitue les anciennes pierres grises qui délimitaient les petits jardinets, par ces nouvelles pierres qui donnent une lumière particulière.

Une quantité considérable de pierres magnifiques, marbrées, scintillantes au soleil, jonche la montagne. Il doit y avoir une couche géologique qui traverse le terrain et qui ménage, entre deux couches de schiste, une bande de minéral blanc et rose.

Il m’a fallu dix mois pour y prêter attention, et maintenant que mon jardin suspendu commence à être recouvert de ces pierres blanches, je me prends de passion pour elles. Elles sont maintenant aussi importantes que les fleurs, et d’ailleurs bien plus durables.

Je possède maintenant une collection qui commence à avoir franchement de la gueule. L’accumulation de cette minéralogie inattendue est d’une beauté étrange. Leur blancheur incongrue donne une impression de magie.

Je descends au village pour rendre une visite de voisinage à mon amie Véro. Elle me montre un vieux livre de géologie pour m’aider à trouver l’origine et le nom de ces pierres qui me fascinent dans les montagnes. Ce n’est pas du quartz ni du karst, si j’en crois ce que j’ai vu sur internet. En revanche, le vieux livre semble nous indiquer une piste solide. Il doit s’agir d’une sorte de feldspath, une roche recouvert de cristaux. Mais, selon les auteurs, ce sont des cristaux qui n’ont pas d’orientation privilégiée : « Les constituants majeurs sont des minéraux silicaux-alumineux de couleur blanche ou rose[1]. »

Voilà un mystère éclairci, à mon avis. Autant que je peux en juger, cette information est satisfaisante.


 

[1] Claude Bousquet et Gabriel Vignard, Découverte géologique en Languedoc méditerranéen, éditions du BRGM, 1980, p. 62.

Le four

Sur mon jardin suspendu, j’ai confectionné un four à pain en enterrant un tonneau en ferraille rouillée. J’avais vu cela dans le village des Arcs-en-ciel, où la communauté multicolore faisait cuire leurs tartes aux orties et leur pain bio.

Le four a l’avantage de retenir en lui le feu, et d’éviter ainsi tout risque d’incendie en temps de canicule.

J’y fais cuire les grillades et les vandes. J’y fais des pizzas, et mes invités grimpent au jardin suspendu pour y faire ripaille. Non loin du four, outre les fleurs et les les plantes aromatiques que j’ai semées et pantées, prend place une petite terrasse que j’ai aménagée dans le sol cabossé de cette bancelle abandonnée. Un petit lieu plat, au sol de terre battue, avec des sièges en rondins d’arbres, pour manger et discutailler à l’ombre du gros rocher.

Depuis qu’il existe, ce four est donc devenu un centre de vie sur le terrain. Comme dans tous les villages traditionnels et les localités primitives, le four reprend sa place centrale, comme l’avait fait avec lui le lavoir et la MJC.

Je suis une fleur en bulbe

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Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.

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Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.

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Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.

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Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.

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Mon jardin d’Epicure

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Au-dessus du mazet, ou derrière lui, il n’y a pas exactement une terrasse, mais un passage incliné qui mène à une petite étendue qui jouxte le mazet, contre son mur aveugle. Là, sur cette petite étendue, un énorme rocher impose son calme et sa lourdeur. J’ai toujours pris ce rocher en affection, je l’ai toujours pris, confusément, pour un totem intime, un lieu d’inspiration et de réconfort.

Pour se tenir sur ce rocher, il faut monter sur la terrasse supérieure. Il tasse alors sa rotondité pour permettre au paysan de s’asseoir, et même de s’allonger. J’aimerais y aller plus souvent, mais cette terrasse est un endroit inexploité, et on se sent plus spontanément attiré par des terrasses plus basses. Mon frère s’est exclusivement occupé du territoire compris entre le mazet et la combe, et de fait, mon rocher est comme orphelin.

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C’est en m’asseyant dessus que j’ai eu l’idée d’investir cette terrasse pour en faire un petit paradis fleuri que j’arroserai à la force de mes bras. Il est vrai que je fais encore du compost et il faut bien que j’en fasse quelque chose. Je dépose du compost dans un creux du terrain, ainsi que de la cendre et du terreau que je vais chercher dans le sous-bois.

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Compost 8 février

Compost 7 février

Ce serait bien le diable que sur un sol aussi auguste, aussi ensoleillé et arrosé par mes soins, des fleurs et des légumes ne poussent pas ! Je vais semer et semer encore, je vais faire pousser des couleurs, par la force s’il le faut. Je vais remettre de la vie sur cette terrasse où règne la désolation. Mon rocher sera là pour donner la tonalité de base de mon nouveau lieu de vie.

Or, en me promenant, je vois un signe qui me conforte dans mon inspiration. Sur le muret du haut, des genêts énormes cachent un espace en pierre qui a l’air d’avoir été créé par les paysans d’autrefois. Cela pourrait être un siège, une retenue d’eau ou un bac, creusé à même la roche. Voilà un bien bel endroit pour poser ma marque, une marque que personne ne verra jamais, car il est bien rare que l’on s’aventure dans ce recoin du terrain. Trop sec en été, et trop loin de toute source d’eau, il est en jachère depuis la deuxième guerre mondiale.

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J’ai trouvé mon petit espace personnel, mon repère. Il va exactement de cette roche creusée jusqu’à mon rocher, de l’autre côté de la terrasse. Entre les deux, je vais y semer les fleurs de mon amour, y planter un arbre de sagesse. Et j’y ferai un espace de vie ! C’est une gageure car c’est vraiment une terrasse déshéritée. Il y faudra peut-être une retenue d’eau, non seulement pour arroser les fleurs et le nouveau potager, mais pour lutter contre la sècheresse de l’endroit. Ce serait peut-être une bonne chose d’y poser la baignoire, ou d’y creuser une sorte de piscine, comme chez Eric et Magali, mes voisins facteurs de yourtes. J’y ferai un lieu de désir et de repos, un lieu à la gloire des fleurs.

Bite grincheuse

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Les fleurs éclosent. Je ne connais pas encore leurs noms, je vais demander à mon frère.

La baignoire pour bains chauds m’occupe encore. Je la relève, la soulève sur des rondins, et tâche de l’habiller de quelques rondins pour rendre mon installation plus attrayante aux yeux de mon frère, qui n’aime que ce qui est gracieux.

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Poussé par je ne sais quelle étrange inspiration, je creuse un drain sous le trou de vidange de la baignoire, et l’étire jusqu’à une mare que je creuse près du bord de la terrasse. Par amour pour la dame de mes pensées, je lui donne une forme de cœur, et sur ses bords, je sème des myosotis, des coquelicots et des cosmos.

C’est alors que je me rends compte que je n’ai rien créé sur ce terrain. J’habite ici depuis dix ou onze mois, et je peux partir du jour ou lendemain sans avoir laissé la moindre trace.

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La mare en forme de cœur n’est pas convaincante. A cause du canal qui la relie à la baignoire,  elle tend à prendre la forme d’une paire de couilles alliée à une bite grincheuse.