Comment être pro-Chinois, pro-Tibétains et pro-Ouïghours en même temps ?

J’étais content de voir que la cérémonie d’ouverture des JO fut un succès. Content pour les Chinois qui se remplissent de fierté et sont très anxieux de nous plaire. Leur façon à eux de s’y prendre, c’est de chercher à nous impressionner, à nous en mettre plein la vue. Si possible, il s’agit de faire de la surenchère à tous les niveaux au point de faire la démonstration que seuls les Chinois peuvent le faire. D’où le nombre de figurants, la beauté par le nombre, la qualité du spectacle qui repose avant tout sur une certaine représentation de la masse, de la quantité. Les nouvelles technologies sont bien entendu indispensables pour montrer qu’ils savent rattraper tous les retards, mais elles sont secondaires. Ce qui est chinois, et qui ne peut être « achevé » que par un pays comme la Chine, c’est une œuvre qui implique une population humaine innombrable.

Cela rejoint ce que m’avait dit une amie à propos d’un spectacle sons et lumières, conçu – déjà – par Zhang Yi Mou : les Européens seraient incapables d’en faire autant. Du point de vue de la quantité humaine et des sacrifices demandés au peuple, ce n’est peut-être pas faux.

Je suis, donc, content qu’ils soient si bien parvenus à nous impressionner. Il leur reste maintenant à se faire aimer.

Dans le même temps, je suis content de voir les manifestations pro tibétaines et pro ouïghours qui ont eu lieu à Paris, à Bruxelles et à Istanbul. Les peuples soumis, sans liberté de parole, se font aisément aimer : il leur reste à se faire craindre.

On me dira, quel Normand tu fais ! La précarité de ta sagesse est bien commode pour ne prendre aucun parti et décerner des couronnes de fleurs à tout le monde. Je prends parti, pourtant, en faveur d’un effondrement contrôlé du régime communiste au profit d’un système multipartiste incluant le Guo Min Tang et le DDP, les deux parties de Taiwan, et le parti communiste chinois.

Mais le paradoxe est qu’il faut les deux types de manifestations pour faire progresser l’état de droit en Chine : il faut constamment rappeler l’injustice de la dictature communiste (et par exemple, ne pas oublier de rappeler que c’est bien une dictature), tout en reconnaissant les progrès des Chinois dans leur ensemble. Il faut que le pays dans son ensemble réussisse ce qu’il entreprend pour que la voix des opposants puissent se faire entendre des Chinois eux-mêmes.

En d’autres termes, Sarkozy a raison de dire qu’il faut aller à Pékin, applaudir et discuter, et Ménard a raison d’organiser des manifestations imaginatives et osées. Nous assistons à une ruse de l’histoire qui, on le sait, se sert des conflits pour faire avancer les hommes sur un terrain qu’eux-mêmes ne connaissent pas. Les manifestations anti-chinoises et la cérémonie d’ouverture des JO participent d’un même mouvement dialectique qui mènera la Chine vers une situation à propos de laquelle on peut rêver mais qu’on ne peut pas prévoir avec assurance : peut-être une sorte de démocratie autoritaire, ou alors une désunion cataclysmique, ou alors une déchéance lente et inexorable due à un épuisement des ressources, tout est possible. Mais le scénario aura été écrit par les deux types de manifestations apparemment contradictoires qui atteignent ces jours-ci leur apogée.   

Début août : et le Dalai lama, où est-il ?

Il devait venir en France début août, même que Sarkozy n’avait pas le droit d’aller lui parler, ordre de l’ambassadeur de Chine.

Même qu’il avait répondu crânement, que personne ne l’empêcherait de rencontrer un Prix Nobel de la paix.

Même que je me frottais les mains, parce que ça provoquerait tout un tas de bisbilles diplomatiques.

Les médias n’en parlent plus. Ils parlent des vacances de Sarkozy, du fait qu’il tient, cette année, à ne pas faire parler de lui. Or, s’il fait cela, s’il reste silencieux, il obéit de fait aux injonctions de Pékin.

Il manquerait un geste diplomatique de première importance. Recevoir le Dalai Lama avant de se rendre aux J.O. de Pékin, voilà qui aurait de l’allure.

Journalistes, ne nous laissez pas trépigner, dites-nous au moins où est le Dalai Lama et ce qu’il fait.

Une petite star

Justine est une petite star qui danse extrêmement bien, qui fait la comédienne, qui dessine et fait des poème. Elle chante, elle sourit, elle fait des ronds dans la vie. Je la soupçonne d'ambitionner une carrière de star.

Elle est très souvent absente de la classe, et quand elle est présente, il lui arrive de dormir. Mais elle sait se faire pardonner en souriant, en étant aimable avec ses camarades et ses professeurs, en écrivant au bon moment un devoir de qualité qui la sauve.  

Bref, une enjôleuse.

C'est grâce à elle si nous avons dessiné et écrit dans ce cahier. Elle me l'a offert dans le train Shanghai-Nankin, avec une couverture conçue par ses soins, sur laquelle on la voit incarner, dans une robe rouge et des poses suggestives, le rôle d'Esmeralda dans une comédie musicale tirée de Victor Hugo.

Son dernier vers :

 兴手涂鸦湖作诗

« Je m’amuse à gribouiller un poème sur le lac ». A noter que 兴 (Xing) le premier caractère a pour sens, entre autres : devenir célèbre.

Sarkozy et la Chine

Il participera aux Jeux olympiques, il a finalement pris sa décision. Inversement, ce sont les Chinois qui ne veulent plus l’y voir.

Sur internet, des sondages montrent qu’ils préféreraient qu’il s’abstienne, tout compte fait. Deux raisons à cela. Premièrement, les manifestations pro-tibétaines, les rumeurs concernant Carrefour ainsi que tous les bruits abracadabrants qui habitent l’âme de la jeunesse chinoise. Deuxièmement la manière dont notre président s’y est pris pour négocier.

Il avait dit qu’il viendrait à Pékin à condition que les pourparlers (re)prennent avec le Dalai Lama.

Le président de la France pose ses conditions pour poser ses fesses dans un stade olympique. Il pose ses conditions devant la Chine. Les Chinois sont outrés, non des convictions politiques de Sarkozy, dont ils se foutent, mais de sa manière arrogante de parler de la Chine, de se poser comme supérieur à ses interlocuteurs.

Non seulement les Chinois ne supportent plus l’arrogance de leurs « amis étrangers », mais en plus leur façon de négocier, de faire avancer ou de conduire des projets, comporte une grande dose de communication, de contacts répétés visant à créer une ambiance de confiance mutuelle.

Tous ceux que j’ai vu se présenter en Chine en bombant le torse, pensant négocier sous forme de conditions posées, par ultimatum, sans mettre les formes, se sont cassés les dents. Travailler avec les Chinois, cela peut être long et difficile, il faut de la patience et du doigté, et il faut, pour ne pas se faire balader, avoir les idées claires sur les objectifs qu’on voudrait voir réaliser. Et accepter par moments, de s’en éloigner, de s’en écarter.

Il faut à la fois être malin et témoigner d’une affection sincère, ce que faisait très bien Chirac, par exemple.

Alors bien sûr, on me dira que Sarkozy ne s’adressait pas aux Chinois, mais qu’il faisait signe vers son électorat et vers l’opinion publique occidentale. Auquel cas, il faudrait que son personnel l’informe qu’on ne peut plus étanchéifier les opinions publiques. Et qu’il y avait d’autres moyens, plus efficaces, pour faire avancer l’idée que le Dalai Lama devait redevenir un partenaire.

Traduire Chloé

踏古墙,尼古迹, 唯有天地,与你我

Sur l'ancienne muraille, bonnes soeurs, 

Où nous cherchions vos traces,

Nous n'avons trouvé que le Paradis,

Toi et Moi.

Difficile à traduire, comme d'habitude, et j'attends les tentatives de scrupuleux lecteurs. Chloé écrit 古迹 (Gu Ji), nonne bouddhiste, parce que cette section de la muraille longe un temple de nonnes. (Il me semble qu'elle oublie une clé au caractère Gu, mais je ne vais pas la ramener, pas moi!) Le deuxième vers est donc constitué par ces trois seuls mots : "Trace / Nonne(s) bouddhiste(s)", allez faire un vers en langue française avec cela. Je crois qu'elle veut dire : En allant sur la vieille muraille, on a cherché des traces, des signes laissés par des nonnes..."

Les deux derniers vers : "Seul / avoir / Paradis ; Avec / Toi / Moi". Le mot "avec" est là pour unir toi et moi, et non pour unir le couple avec le paradis. Mais j'ai pensé qu'il y avait peut-être un semblant d'énumération, puisque "Paradis" jouxte le dernier vers, si bien que cela nous donne : "en cherchant des signes du passé bouddhique, on n'a trouvé que le Paradis, toi et moi".  

Je fais d'emblée une autre proposition, pour le fun :

Vers les vieux remparts

Où des religieuses avaient laissé des traces,

J'ai connu le Paradis,

Avec toi

Bon, disons les mots, rien ne va, et la poésie de Chloé, étudiante en troisième année de français à Shanghai, restera mystérieux, et c'est tant mieux.

Poésie sur les remparts

Je leur avais dit, à mes petits étudiants, voyager avec moi, c'est fatigant. Il n'y a pas de bus qui nous dépose à chaque site, pas d'hôtels ni de restaurants réservés à l'avance, pas de magasins prédéterminés. Avec moi, c'est du crapahutage, des auberges pourraves, des douches froides et un soleil de plomb. C'est du dessin et de la poésie. On le voit sur certains visages, à midi, ils sont épuisés.

Camille a organisé ce voyage. Camille est le prénom français que s'est choisie cette étudiante shanghaienne. Elle a su prévoir les choses pour que quinze étudiants de l'université Fudan se retrouvent au même endroit de Nankin et restent ensemble malgré la chaleur et la fatigue. Pour la lecture de sa poésie que j'ai filmée, je lui ai demandé d'accentuer, voire d'exagérer la prononciation des caractères chinois, pour mettre en valeur les tons. Evidemment, les Chinois, ça les fait rigoler. Mais le dernier vers du poème, 心中一片天 ("Le ciel dans mon coeur"), indique que les rires sont aussi chez eux une marque de pudeur.

Pendant qu'elle dessinait, j'ai continué la promenade sur les remparts avec quelques autres étudiants. On parle souvent des remparts de Xi'an, et jamais de ceux de Nankin, alors qu'ils plus beaux à mon avis, moins droits, moins orthogonaux. Les remparts de Nankin longent les montagnes et épousent les courbes du lac Xuan Wu ; ils laissent la végétation pousser entre leurs pierres, et n'accueillent que très peu de visiteurs. Ils longent le temple bouddhiste du Chant du coq (鸡鸣寺) , ils longent des pagodes, des quartiers intéressants.

Dans ma promenade, j'ai cueilli un bouquet de fleurs que j'ai offert à Camille à mon retour. Elle l'a inclus dans son poème, l'a mis dans une bouteille en plastique et l'a gardé jusqu'au train pour Shanghai. "Au coeur de ma main des fleurs / Au coeur de mon coeur un ciel" : la poésie éclôt sous la main des jeunes Chinois comme une génération spontanée.

Sculptures sacrées Ming

Les touristes oublient souvent de visiter Nankin. Ils donnent à la Chine quelques jours ou quelques semaines, et Nankin ne peut se faire une place entre Shanghai, Suzhou et Hangzhou. Elle reste donc une ville où l'on se promène sur les vestiges nombreux de l'époque Ming sans personne pour nous marcher sur les pieds. Le tombeau du premier empereur Ming, qui avait fait de Nankin la capitale de l'empire, est protégé des mauvais esprits par des animaux, des fonctionnaires et des soldats qui longe une "allée sacrée" dans la Montagne Pourpre et Or.

Les sculptures du XIVe siècle, faites dans des blocs de marbre, m'ont toujours impressionné. Des chats s'y prélassent, des étudiants s'y prennent en photo. Le paradoxe est qu'en montant sur les animaux, on détruit le patrimoine, indéniablement, mais que les fesses des visiteurs polissent la pierre et lui redonnent un lustre éclatant. Ce que l'on ne voit sur l'éléphant, trop grand pour être escaladé.

Plouf

Nous avons fait un petit voyage avec des étudiants, un week-end à Nankin. A ma vieille habitude, j’ai fait dessiner et écrire mes compagnons. Mes compagnes, pourrais-je dire, car il n’y avait qu’un garçon sur (c’est une façon de parler) quatorze filles .

Dans le lac des Nuages pourpres, j’ai nagé avec quelques téméraires étudiantes. Celle qui a photographié l’événement, Zoé, l’a immortalisé en le dessinant, puis en écrivant ce petit poème, dont les deux derniers caractères, 扑通 (Pu Tong), ne sont que l’onomatopée qui désigne le son du saut dans l’eau. Ce que nous avons traduit par « Plouf ». Mais nous aurions pu tout aussi bien préférer « Splash » qui se comprend bien et qui correspond mieux au bruit réel d’un  mauvais nageur de mon gabarit heurtant lourdement la surface d’un lac.

Les verbes « sommeiller » et « étinceler » nous ont paru rendre correctement le deuxième vers 镜湖水惺忪, mais nous pouvons nous tromper.

Le prénom Guillaume n’apparaît pas comme tel dans les mots chinois. On le trouve dans les deux premiers caractères du troisième vers : 记某 (Ji Mou). Mon nom chinois étant 记慕尧 (Ji Mu Yao), on peut évoquer ma présence en employant seulement mon « nom de famille », le premier caractère, accompagné de la mention « Mou ».

Le geste de la victoire est une règle quasiment absolue dans les poses des jeunes gens. De tous les petits films que j’ai fait, il n’y a qu’une étudiante qui n’a pas exhibé les deux doigts en V.

Zoé s’y est prise à plusieurs fois pour réciter tout cela par coeur. Se souvenir d’un poème chinois, puis de sa traduction française, avec des mots qu’on n’emploie jamais dans la vie quotidienne (comme « le lac étincelle »), ce n’est pas une tâche facile, et j’aime bien sa voix, ses hésitations, sa modestie. Elle a beaucoup photographié ses camarades, pendant le week-end, trouvant sa place derrière la caméra. Souvent, elle marche pendant des heures dans la concession française pour prendre des photos. J’attends celles qu’elle m’a promises.

Emeutes émotives des Chinois

L’état d’émotivité où se trouvent les jeunes Chinois expliquent en partie les émeutes qui ont eu lieu dans le Guizhou, et laisse penser que bien d’autres suivront. 

Depuis le mois de mars et les protestations contre la presse étrangère, les jeunes ont changé. Ils sont devenus à cran, nerveux, fébriles. Ou alors c’est moi qui ai changé. Moi qui suis devenu fièvreux, irritable, susceptible.

Les Chinois ont une envie profonde de pleurer, de s’émouvoir, de s’exprimer. En cette saison de remise de diplômes, les étudiants font des orgies à la fin desquelles ils fondent dans les bras de leurs camarades et éclatent en sanglot. Moi qui passais par là un soir, je tombai sur une étudiante qui sanglota une bonne minute sur ma poitrine, sans raison apparente. Le lendemain elle m’expliqua que l’aclool permettait d’exprimer des choses importantes.

L’expression doit passer par l’émotion, c’est ce qui frappe le sage précaire. Hier, ou avant-hier, des étudiants parlaient d’une boisson raffraîchissante, alors que nous nous reposions dans le dortoir d’une auberge de Nankin. Ils achetèrent la bouteille parce que l’entreprise avait fait un don important pour les victimes du tremblements de terre.

D’autres m’ont dit que la France était maintenant mal vue parce qu’elle avait trop peu donné pour les victimes. On pourrait croire qu’ils tiennent des comptes (ce qui ne serait choquant qu’en apparence, puisque c’est une tradition en Chine, comme ailleurs, de rendre publique les dons que l’on fait pour un mariage, ou pour toute autre chose), mais ce n’est même pas le cas. Si on leur demande de comparer les donations qu’a faites la France avec celles de l’Italie, de l’Allemagne ou du Royaume Uni, personne n’est capable de répondre.

L’énervement est palpable, et surtout, il est grégaire. On s’énerve en groupe, en ne connaissant les fait que par ouï-dire. Une méfiance légitime vis-à-vis de la presse alliée à une paresse de lecture amènent et amèneront les jeunes gens à des actions dont les principales victimes seront les Chinois eux-mêmes. Lynchages, anathèmes, émeutes, on n’en est qu’au début.

Le sage précaire en majesté

Je termine mon année universitaire et mon voyage en Chine de manière éprouvante pour les nerfs. Je termine en fanfare, en serpentin, je termine en apothéose.

Les cérémonies de clôture succèdent aux dîners d’adieux, les discours et les embrassades s’accélèrent, se subdivisent et prolifèrent. J’ai l’impression de vivre une étreinte qui ne se desserre pas.

Dans les effusions dont je suis l’épicentre, il ne faut pas se le cacher, se jouent aussi des parties politiques. Des applaudissements éclatants ou des fleurs exclusives peuvent marquer une position pour ou contre des décisions prises et des décisions à prendre. Des messages subtiles sont envoyés. La surenchère d’hommages dont je fais l’objet est en réalité le théâtre de conflits sourds, ou de luttes d’influence. Chacun voit en moi, à sa guise, un allié objectif pour ses propres intérêts. L’une, en exagérant son affection pour moi, dit aux autres : « Vous voyez que je ne suis pas une cruche! Je m’entends super bien avec le professeur étranger », un autre, d’une voix de stentor, claironne sa bienveillance : « Nous sommes de bons amis, c’est bien la preuve que je n’ai pas aussi mauvais caractère que vous le prétendez. »

S’afficher à mes côtés peut aussi signifier qu’on favorise tel type d’enseignement ou qu’on rejette telle attitude culturelle. Je n’étais l’ennemi de personne, donc je suis l’idéal réceptacle des besoins d’expression qu’abritent les équipes et les classes. Un groupe, pour se sentir exister comme groupe, a souvent besoin d’un leader charismatique qui fasse l’union entre les membres en étant leur dénominateur commun. A défaut de leader, et à défaut de charisme, ils se choisissent un personnage, une poupée, quelque chose à adorer. Une adoration passagère, un transfert diront certains, qui m’a pris pour objet et qui s’essoufflera vite.

Quand on est le seul professeur d’un programme, ou le seul étranger d’une faculté, et qu’on est sur le départ, on devient cette poupée dont les gens aiment chanter les louanges. On devient un personnage d’autant plus chargé symboliquement qu’on est parfaitement inoffensif. Le sage précaire se trouve alors lesté de tout un bagage de bonté, les joues creusées par l’émotion, la tête lourde de couronnes tressées par d’adorables jeunes gens qui veulent vibrer.