Journal intime

Jeudi – Quand il fait beau, les pelouses du jardin botanique sont prises d’assaut par les étudiants de Queen’s university.

Ils font beaucoup de bruit, ils sentent que ça ne va pas durer, et le voyageur sent une ambiance très excitée. A 14h00, le jardin botanique est secoué par une électricité de jeunesse. Les étudiants se font des blagues en criant, ou en chantant très fort. Des groupes répondent à des private jokes d’autres groupes, provoquant l’hilarité d’autres groupes. L’exibitionnisme est à son comble.

Je vois passer une fille dont un pan de jupe est pris dans la culotte. Je pensais que cela ne se voyait que dans les films.  

Mercredi –  A la place de mon Pakistanais, un « nord-Irlandais » prend la chambre voisine. C’est rare : normalement, les maisons de ce type ne sont habitées que par des étrangers qui travaillent dur. C’est louche.

Au café, une jeune Irlandaise me dit que Paris est une ville pleine de gens bizarres, que les gens y vivent trop seuls, dans de petits studios, et que cela génère un comportement malsain. Dans le même café, je reconnais le professeur de latin à la retraite qui aurait voulu que je partage une chambre avec lui, dans sa maison, à l’époque où j’étais à la recherche d’un logement. 

Mardi – Une conférence est donnée par un doctorant sur un poème de Jorge Luis Borges. Une discussion enflammée s’ensuit sur la question de savoir si Borges était croyant ou pas, s’il était religieux ou pas. De mon côté, je me demande pourquoi tout le monde refuse de considérer que dans le vers (Esa sentencia la escribio un irlandés en un carcel.) Borges pourrait faire référence aux grévistes de la faim de 1981, puisque le poème date de 1985.

La discussion se termina au pub, mais moins enflammée et avec moins de monde.

La veille, des voitures ont été brûlées, et les gens trouvent que les médias ont tort de présenter cet événement comme s’il s’agissait du retour des Troubles, tandis que des étudiants en théâtre font un bruit épouvantable.

Un Pakistanais comme moi

Pour remplacer ma jolie voisine, est arrivé un petit Pakistanais. Encore une fois, je dis « petit » sans malice. Il est de la même taille que la petite Slovaque. Un jeune homme symathique qui ne sort pas beaucoup de sa chambre.

Les rares fois où nous avons parlé, il m’a amené sur les dangereuses pentes de la géopolitique. Il me demande ce que les Fançais pensent des Anglais, des Américains, des Allemands. Lui, il ne comprend pas que j’aie quitté la France, car il a une bonne image de notre pays. Mais quitter la France pour venir ici, cela lui semble dément. Il dit que la France est un meilleur pays que le Royaume-uni, car nous ne nous occupons pas des affaires des autres.

Exactement le contraire de ce que pense un autre habitant de ma maison, de nationalité Tchèque. Lui, le Tchèque, trouve qu’au contraire la France veut tout diriger, s’occuper de tout à sa manière et ne se montre pas assez collectif dans l’Union européenne.

Le Pakistanais se tamponne de l’Europe. Il voudrait que les Anglais soient plus comme les Français, sous-entendu qu’ils fassent des affaires avec tous les régimes du monde, en fermant les yeux sur les questions d’éthiques. Puis, tout en versant beaucoup de sucre blanc dans ses corn flakes, il précise à toute fin utile qu’il n’aime pas les Indiens. Autant il admet qu’entre Anglais et Français, la haine puisse faire place à l’estime et à l’admiration au fur et à mesure que le niveau d’éducation augmente, autant, entre Indiens et Pakistanais, il estime que la scission est éternelle et inscrite dans l’origine même des peuples.

Il est étudiant à Belfast, comme moi. Il jouit du statut trouble d’étudiant international, comme moi. Il prépare un master de commerce et ne sait toujours pas ce qu’il veut faire plus tard. Comme moi.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

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Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

Logement à Belfast : énumération de ma chance

J’ai eu beaucoup de chance dans ma recherche de logement. J’en avais besoin, car je déteste chercher un logement. Je déteste les logements, en général.

Chance n°1: Des amis m’hébergeaient dans une rue arborée du sud de Belfast. Ils attendaient un enfant, ils l’attendent toujours, et me disaient que je pouvais rester jusqu’à l’apparition dudit bambin.

Chance n°2: Je visitais un appartement que je faillis accepter, mais j’eus la présence d’esprit de le rejeter. Il était trop bien pour moi, trop propre. Le propriétaire, qui habitait là avec sa copine, avait quelque chose de beaucoup trop équilibré pour moi. Il était typique de ces Irlandais sympas dont on n’a rien à dire. L’appartement était trop loin du centre, dans une résidence trop neuve. J’aurais eu trop chaud, je crois, j’aurais été trop confortable, je me serais senti déviant et misérable.

Chance n°3: Une chambre s’annonçait au poil, dans un quartier extrêmement luxueux. Le vieil homme qui la louait était enchanté de compter un Français dans sa somptueuse demeure. Il avait été professeur de grec et de latin, parlait gaélique et apprenait la langue de Molière. Au téléphone, je lui assurais que ses phrases étaient compréhensibles. Très peu chère, la chambre s’avérait être – à la visite – un antre humide et renfermé, au bout d’un couloir au souvenir duquel je frémis encore. Deux ou trois types traînaient là, ou habitaient là, sans que je comprenne pourquoi. Moi qui venais de la maison douillette de mes amis, dans la rue arborée du sud de la ville, je trouvais l’endroit repoussant et ne considérais pas la situation de l’immobilier tragique au point que des hommes dans la force de l’âge fussent acculés à vivre dans un repaire pareil. Le vieil homme, digne et fringant, pour me convaincre d’accepter, me fit miroiter une autre chambre à l’étage, qui se libérerait sous peu, et que je n’aurais à partager qu’avec lui. Je le remerciais et m’enfuis à toute jambe. Je l’avais échappé belle. 

Chance n°4: Je tombai sur un grand Slovaque qui avait un plan d’enfer. Une maison dans un quartier protestant, entre la fameuse rue Sandy Row et le supermarché Dunnes Store. La maison venait d’être rénovée, c’est-à-dire repeinte. Le Slovaque proposait des prix tellement bas que les gens se méfiaient. Moi, comme je ne comprenais rien à ce qu’il me disait, je lui dis banco. Mon seul critère de jugement était double : un calme relatif et une humidité assez basse pour que les livres ne pourrissent pas sur place.

Chance n°5: Je suis le seul Européen de l’ouest dans la maison. Tous mes colocataires sont slaves, y compris une ravissante Slovaque qui parle anglais lentement avec de grands yeux qui s’allument. Elle connaît très bien le cinéma japonais et la musique underground de son pays. Elle est elle-même plasticienne, a réalisé des films d’animation, rêve de continuer sa carrière dans ce secteur d’activité et, pour ce faire, ramasse des pintes vides dans un pub de Sandy Row.

Chance n°6: Si la violence éclate de nouveau à Belfast, je serai aux premières loges. Si je me démerde bien, une pierre me tombera sur le crâne, ou une balle m’éclatera le genou. Ce que je dis, n’est-ce pas, c’est l’idéal ; mais comme le disait mon amie Xu Ningshu : « La vie, ce n’est pas l’idéal. » Il ne faut pas rêver, la violence ne reprendra pas de sitôt, c’est du moins ce que les gens disent ici.

Chance n°7: Il est envisageable que ce logement reste inchangé durant les trois ans que doit durer mon doctorat, et que j’aille loger dans d’autres lieux, quelques semaines et quelques mois, par-ci par-là. Ce serait donc moins un logement qu’une base de repli. Un QG, une zone d’ensommeillement alternatif. Un capharnaum de rêves, tout mais pas un logement.

Le sage précaire est mal à l’aise dans un lieu qu’il est censé habiter par lui-même. Il préfère les lieux déjà habités par les autres. S’il fait la théorie de la modestie, en ce domaine, ce n’est pas par sagesse, mais par paresse, par attraction pour la facilité.