Mon colocataire anglais se marie

C’est pourquoi il nous a quittés aujourd’hui.

C’était un jeune homme discret. Je n’en parlais jamais car je ne le voyais jamais. Il venait dormir chez nous deux ou trois nuits par semaine, et ne descendait dans la cuisine que lorsqu’il était sûr de n’y voir personne.

Fiancé à une Irlandaise de Letterkenny ou de Donegal town, il rentrait chez elle toutes les fins de semaine, plus les mercredi soir.

Il n’entrait en contact avec moi qu’en début de mois, pour me verser son loyer.

Samedi, il va se marier avec cette jeune Irlandaise. L’Angleterre jouera contre les Etats-Unis le même jour, mais une ou deux heures après la cérémonie. Il n’en a pas vraiment parlé avec sa promise, mais il pense qu’il pourra voir le match. 

Dès la fin du ouikennde, les mariés partiront au Kenya pour une lune de miel bien méritée. L’année prochaine, il terminera son dîplôme universitaire et cherchera un travail. Il compte, à terme, monter son propre business, et partir jouer au golf en France et en Afrique (!) tandis que des gens prendront soin de ses affaires.

Et me voilà à nouveau avec une chambre libre sur les bras.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

Un légume magique

 584px-two_okra_flowers.1260372378.jpg

Mon colocataire pakistanais, lorsqu’il ne mange pas de la viande ou des beignets, se mijote de ces petits plats de légumes qui baignent dans l’huile. Lui et l’huile, c’est une belle histoire d’entente harmonieuse. Il m’a initié à ce légume vert qu’il nomme « Okra ». Quand je lui redemande le nom, il me dit que les Américains appellent cela ladies fingers. « Mais vous, au Pakistan, vous appelez cela Akra ou Okra ? » Il me dit qu’en Ourdou, on dit « Bhendi », et que ce sont les gens d’ici qui disent quelque chose comme « Okra ».

 bucket_of_raw_okra_pods.1260372430.jpg

800px-bhindicutup.1260372360.jpg

En regardant sur internet, je m’aperçois que tous les peuples des zones subtropicales et tropicales en mangent, et qu’ils l’appellent différemment. En Afrique de l’ouest, on dit « Okuru », et en Bantu « Kingombo ». L’arabe penche pour « Bamyah », ce qui a servi de base au nom qu’on donne à ce légume au Proche-Orient, à Chypre, dans les Balkans, et même en Russie! Il semble qu’aucun nom n’ait prévalu. En France, on dirait plutôt Gombo, mais on peut dire aussi « corne grecque » ou Ganaouïa.

Du Japon à Haïti, en passant par le sous-continent indien qui en est le plus gros producteur et consommateur, on cuisine ce légume miraculeux qui s’accommode de tout et de toutes les formes de cuisson. Ses graines, ou ses pépins, appelez cela comme vous voulez, possèdent des propriétés étonnantes : elles sont gélatineuses, et épaississent sauces et soupes ; mais grillées, elles peuvent remplacer le café!

604px-okra.1260372406.png

Ce que j’aime par dessus tout, moi, c’est que ce légume me paraît avoir un goût de viande. Un peu comme l’aubergine. Enfin, c’est le légume des légumes, le légume universel. Comme dit mon colocataire pakistanais, on pourrait mettre dans une balance tout le meilleur de la nourriture du monde, ça ne vaudrait pas l’Okra, ou le Gombo, ou le Ganaouïa. Ou le Bhendi. Ou l’Okuru.

Pakistanais et Chinois sous mon toit

Mon colocataire pakistanais se repose en Angleterre. Il a dû s’y rendre il y a près d’un mois pour ses problèmes de visa, et depuis, il a trouvé refuge chez un « cousin », et il n’a pas remis les pieds en Irlande du nord. J’espère qu’il va nous revenir, sa gentillesse et son sens du contact manque à ma maison.

Cela fait déjà deux mois que la chambre du grenier a été prise par un Chinois. Le Pakistanais aime bien les Chinois, théoriquement, mais il n’a pas une grande confiance en eux individuellement. Lui qui aime bavarder, et qui, par sa situation locataire du rez-de-chaussée, aime échanger avec ceux qui descendent à la cuisine, il a tendance à ignorer un peu le Chinois, ou à le traiter avec une politesse distante.

Le Chinois m’impressionne par sa connaissance technique du monde. Au moment de la réinstallation du paquet internet-téléphone-tv, il a accueilli avec flegme les difficultés rencontrées et contourné brillamment les obstacles mystérieux de la connexion broadband. A chaque fois qu’il m’explique un truc, je m’exclame qu’il est un génie, ce qui le fait rire. Avec le temps, son sourire s’est mis à signifier autre chose. Il m’explique encore mais avec un ton de modestie qui me fait penser qu’il commence à douter de mes capacités intellectuelles.

Le Pakistanais, lui, me reproche de faire trop confiance au Chinois. Rendez-vous compte : le code d’accès à la connexion internet a été créé par lui, depuis son ordinateur et avec son nom à lui. Cela me paraît sans intérêt mais le Pakistanais y voit une espèce de crime, ou du moins, je ne sais quel non-sens hiérarchique.

Heureusement, ils sont tous les deux d’accord sur les grandes questions géopolitiques. Tous les deux pensent que les désordres du monde sont dus aux Américains, et que l’Asie centrale se porterait mieux si les troupes anglo-américaines rentraient chez elles. Le Pakistanais dit des Chinois que ce sont de bons partenaires, et de fait, les conversations de mes colocataires me font mieux comprendre les relations stratégiques que Pékin entretient avec le Pakistan : tous deux ont l’Inde comme adversaire commun. 

Le Chinois parle avec haine de Rebiya Kadeer, la présidente du Congrès mondial des Ouïghours qui défend le droit des habitants du Xinjiang. Le Pakistanais, quant à lui, parle avec fierté de la puissance du peuple afghan : « Jamais ils n’ont été conquis, jamais ils n’ont perdu une guerre sur leur territoire. » Croit-il que les Américains vont perdre la guerre en Afghanistan ? « Bien sûr qu’ils vont perdre, répond-il. Les Américains n’ont aucune chance. Aucune. Les Afghans se battront jusqu’à la mort. Tu sais, aujourd’hui, les Américains les appellent des terroristes, mais quand ils luttaient contre les Russes, ils les appelaient des Moudjahidin. Ce sont les mêmes, Guillaume, ce sont les mêmes. »

Quand je lui demande s’il se sent un peu plus afghan, lui-même, que pakistanais, il me dit oui : « Je suis Pachtoune. Les Pachtounes ne sont pas de vrais Pakistanais. Je n’aime pas beaucoup les Pakistanais. Oui, je suis plus proche des Afghans. »   

En attendant, désespéré de ne pouvoir défendre son cas devant les autorités britanniques, il a trouvé à Nottingham un cousin chez qui il retrouve un peu d’Asie centrale.

La résilience mélancolique du Pakistanais

Voilà des jours que mon colocataire pakistanais traîne une mélancolie qui fait peine à voir. Il dort mal, il rentre à la maison le soir en faisant la gueule. Il est stressé à cause de ses problèmes de visa.

Il n’a plus beaucoup d’espoir de trouver une femme à marier dans ce pays, et il ne compte plus sur moi pour lui en trouver une. Il n’arrive plus à se concentrer sur ses études.

Tous les jours, quand je le vois, il me dit qu’il ne se sent pas bien. Il a beau faire froid, il évolue en chemise ouverte et pieds nus. Je l’exhorte à se couvrir, mais il n’a plus le goût. Il me dit que c’est Dieu qui veut le punir de quelque chose. « A chaque fois qu’un espoir apparaît, Dieu l’anéantit, il ferme la porte, comme si quelqu’un me claquait la porte au nez. » Je lui dis que Dieu cherche peut-être à le ramener près de ses parents et de ses soeurs. « Oui, dit-il, peut-être bien ». Mais cela ne le convainc pas. Sa mère prie pour lui, pour qu’il trouve une solution et reste à Belfast.

Lorsque internet a cessé de fonctionner dans notre maison, ce fut la goûte de poison qui fit déborder le calice. « Mais sans internet, je ne peux pas vivre! » Je lui propose de lire un livre à la place, mais il ne peut pas se concentrer. Je lui propose de discuter sur le Coran dans le salon, mais il me répond par une grimace dégoûtée. Dieu lui a maintenant ôté internet, Dieu lui veut du mal, et on voudrait lui faire parler du Coran ?

N’a-t-il pas d’amis avec qui sortir pour tailler une bavette, autour d’un thé ? « Oui, j’ai des amis, mais je préfère internet. »

Je lui offre d’emprunter des DVD pour lui à ma bibliothèque. Oui, dit-il, bonne idée. Quels films veux-tu, des films pakistanais ? Non. Indiens ? Bollywood ? Non, non. Anglais ? Oui, anglais. Américains ? Oui, américains! Pas anglais, américains ; en anglais, mais pas britanniques. Des films d’action, des histoires d’amour, des comédies, qu’est-ce que tu veux ? Des histoires d’amour!

Je lui ai pris, sans trop savoir, The Age of Innocence de Martin Scorcese. Je lui en prendrai d’autres, avec plaisir, car j’attends avec impatience qu’il me dise ce qu’il en pense.

Malgré tout, ces derniers jours, je l’ai entendu, de bon matin, chanter dans la maison.

Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Fête populaire et musique militaire

 

marching-bands-contest-20-june-09-013.1245616816.JPG

Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

marching-bands-contest-20-june-09-036.1245610041.JPG

Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

marching-bands-contest-20-june-09-031.1245609897.JPG

Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

marching-bands-contest-20-june-09-018.1245610750.JPG

J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

marching-bands-contest-20-june-09-020.1245617283.JPG marching-bands-contest-20-june-09-021.1245617580.JPG

De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.

Evolution de la situation pakistanaise

Mon colocataire pakistanais n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sa famille reste bloquée dans la vallée Swat, et les Talibans menacent toujours.

Je note chez mon colocataire un changement de vocabulaire. Avant les événements, il était relativement favorable aux talibans. Il disait que les Américains faisaient d’eux des terroristes, mais que lorsqu’ils combattaient les Soviétiques, ils les appelaient les moudjahidines (combattants). Il rappelait avec fierté que ces gens n’avaient jamais été vaincus, de toute leur histoire.

A présent, il dit d’eux qu’ils sont des terroristes, ou à tout le moins que la loi islamique qu’ils veulent imposer dans le pays n’est pas le vrai Islam. Il dit qu’ils veulent obliger les gens à porter la barbe mais que nulle part dans le coran cette obligation n’est écrite. Mon colocataire s’énerve un peu mais il ne veut pas parler longtemps de cela. Il disparaît dans sa chambre où il écoute de longues chansons pakistanaises.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

Colocataires

Les matins ensoleillés, où l’on aime se réveiller aux côtés de belles femmes un peu grasses, je fais souvent l’objet d’attaques religieuses.

Mon colocataire pakistanais veut me convaincre que l’Islam est la religion la plus vraie. Il ne me convainc pas par des arguments affectifs, ni liés à l’espoir ou au désespoir, ni au supplément d’âme, ni à la vie après la mort. Non, c’est la vérité du Coran qu’il souligne sans arrêt, et son exactitude scientifique, non moins que son acuité logique. Il m’explique que la Vierge Marie, ce n’est pas logique. Moi, je suis prêt à tout accepter du moment qu’on me laisse préparer mon porridge. Il me parle aussi d’un personnage de la Bible qui tue « des milliers de Palestiniens avec une épée ». Voilà qui n’est pas scientifiquement admissible, à ses yeux. Moi ce qui m’étonne, c’est le mot « Palestiniens » dans la Bible.

Lui et le colocataire nord-irlandais se lancent parfois dans des disputatio à la limite du médiéval. Le nord-Irlandais est un chrétien assez fervent. (« Chrétien » tout seul, ça veut dire protestant, généralement évangéliste). D’après le Pakistanais, c’est même un dévot. A mes yeux c’est surtout un gourmand qui a récemment réduit ses portions de nourriture de moitié, et qui dit se sentir mieux depuis. Mais il mange quand même toute la journée.

Le musulman et le chrétien s’entendent bien, malgré tout, car ils ont un ennemi commun : le Slovaque. Responsable de la maison devant les propriétaires et un peu maniaque de la propreté, le Slovaque vaque à ses obligations avec un air ronchon, largement dû à ses horaires de travail – il travaille le jour et la nuit, pour faire court. Comme les deux religieux ne font strictement rien et salissent beaucoup, c’est au Français et au Slovaque qu’incombe la tâche d’éviter à la maison de sombrer tout à fait dans un statut de porcherie. Pour le moment, je le fais sans déplaisir car je ressens de la gratification à travailler pour la communauté. Mais le Slovaque est au bord de la dépression. La saleté et, surtout, l’indifférence des autres à ses injonctions, le poussent au désespoir. Il s’en ouvre à moi, parfois, quand on se croise dans la cuisine, dans de longs soliloques gromellés, mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, alors je vaque, moi aussi, à mes occupations en opinant du chef de temps en temps pour faire bonne mesure.

L’Irlandais, en plus d’être paresseux et très sympathique, est de droite. Il dit être « républicain ». Mais en anglais, republican, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Je dis « républicain irlandais » ? Il dit non, que la politique irlandaise ne l’intéresse pas. Non, « républicain américain ». Il adhère, en fait, au parti républicain de George Bush. Je ne savais pas que c’était possible en Europe et pour un non-Européen, mais après tout pourquoi pas ? Il n’aime pas Barack Obama, qu’il trouve trop désireux de plaire à tout le monde. « Diriger, ce n’est pas plaire », dit-il, ce en quoi je lui donne raison.

C’est aussi pour garder de bonnes relations avec mes colocataires que je fais sans rechigner le double des tâches ménagères depuis qu’ils sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’ils fuient à chaque fois qu’ils me voient, comme ils le font avec le Slovaque. J’ai l’air de m’en plaindre, mais j’aime bien qu’on cherche à me convaincre d’adhérer ou de croire à quelque chose. Le prosélytisme, ça fait passer le temps. Et puis quitte à partager une maison, autant que ce soit dans de bonnes vibrations.