Ce matin, en sortant de ma chambre de location, j’ai ressenti une joie inattendue, une sorte d’élan d’amour pour la rue Paul Bert, dans le 3ᵉ arrondissement. Une rue qui, pour beaucoup de Lyonnais comme moi, n’évoquait rien d’autre qu’un axe de passage, un tronçon urbain sans saveur, où l’on ne s’arrêtait pas.
Soyons précis : cette analyse se limite à la section qui part de la Place du Pont jusqu’à la rue Villeroy. Au-delà, évidemment, la rue Paul-Bert est beaucoup plus pittoresque, mais tout le monde le sait déjà, on ne va pas revenir là-dessus.
Je suis né tout près, dans le 7ᵉ arrondissement, en 1972. J’ai grandi à quelques pas, j’ai étudié la philosophie dans une université voisine. La rue Paul Bert, je la connais depuis toujours. Et depuis toujours, elle était terne, grise, indifférente. Une rue qu’on empruntait sans jamais la remarquer.
Je prends le lecteur à témoin : personne n’a de souvenir romantique, épique ou poétique dans la rue Paul Bert.
Mais aujourd’hui, en 2025, je la redécouvre. Une transformation spectaculaire. Couleurs, lumières, commerces. Une rue autrefois oubliée est devenue une rue vibrante. Des boutiques en tout genre, des étals débordants, des passants affairés. Un dynamisme économique évident. Et signe paradoxal de cette prospérité retrouvée : la présence de mendiantes, venues rappeler aux passants que donner en période de Ramadan rapporte des hasanat, ces bonnes actions comptabilisées pour l’au-delà. Les mendiants ne s’installent pas dans les rues désertées, ils vont là où circule l’argent.
Au détour d’une arcade, un nom attire mon regard : Galerie Dubaï. L’intérieur, un foisonnement de tissus, de parfums, d’encens, de babioles orientales. Une impression de souk, une parenthèse arabesque au cœur de Lyon. La rue Paul Bert est devenue une rue arabe. Et c’est un beau signe de renaissance.
À ceux qui s’indignent et s’écrient : Ce n’est pas la France !, je réponds : Au contraire, c’est la France qu’on aime, une France de commerçants, de travailleurs, de bâtisseurs. Une France qui se lève tôt et se couche tard. Hier soir, à minuit, la boulangerie en face de mon appartement était encore ouverte. Ce matin, dès 8 heures, elle accueillait des clients depuis pas mal de temps. Quelle plus belle image de l’énergie française ?
Je trouve deux barbiers qui peuvent s’occuper de les cheveux et de la barbe, mais ils sont tellement occupés que je dois revenir une heure plus tard.
Dans cette effervescence, je croise même des youtubeurs et instagrammeurs en pleine captation. Ils filment, commentent, documentent cette métamorphose urbaine. Une ville bourgeoise comme Lyon, avec ses façades Art déco, ses avenues cossues, sait bousculer les clichés, grâce à des rues comme celle-ci, une rue qui vit, qui crée, qui commerce.
Alors, hommage à la rue Paul Bert.
Hommage aux Arabes de Lyon.
Hommage à la France, celle qui n’a pas peur de ses enfants, ni de son propre avenir.
La guerre en Ukraine semble tirer à sa fin, si l’on en croit les commentaires. Trois ans que je ne sais que penser de cette guerre. Trois ans que je n’arrive pas à me faire une opinion claire. À chaque argument entendu, je me laisse convaincre. Je vacille, j’acquiesce, puis le doute revient.
D’un côté, il est indéniable que cette guerre a pesé lourd sur l’Europe. Si Poutine avait envahi l’Ukraine sans résistance, l’économie européenne aurait moins souffert, c’est une évidence. Mais le simple fait de poser cette hypothèse – et d’en mesurer les conséquences économiques – ne suffit pas à légitimer cette guerre injuste. D’un autre côté, cette guerre a offert au peuple ukrainien une identité renouvelée, une fierté nationale qui pourrait bien être le ferment d’un futur inattendu. Une nation se construit souvent dans la douleur et l’avenir nous dira ce qu’il sortira de ce nouveau peuple.
Certains, encore aujourd’hui, soutiennent que l’Ukraine n’existe pas en tant que nation distincte, que son destin est de se fondre dans la Russie. Je ne peux pas souscrire à cette idée. Il me semble que l’Ukraine a sa propre histoire, sa propre trajectoire, perceptible au moins depuis le XIXe siècle. Mais l’histoire a souvent montré qu’une nation ne se résume pas à son identité culturelle. Il y a aussi la géographie, les rapports de force, la puissance du voisin. Quand on vit à côté d’un empire, il est difficile d’ignorer ses ordres.
Alors, qui a perdu cette guerre ? Et surtout, qui l’a gagnée ? L’Ukraine a perdu des milliers d’hommes, des villes entières, une partie de son avenir. Mais a-t-elle perdu la guerre ? Rien n’est moins sûr. L’Europe, elle, a perdu en stabilité économique et en illusion d’indépendance énergétique. Mais les États-Unis, eux, ont joué une partition bien différente.
Je ne crois pas en une « communauté d’intérêts » occidentale. Je n’emploie guère le mot d’Occident et ne donne pas cher d’expressions telles que « la défaite de l’occident ». L’Europe et les États-Unis n’ont pas vécu cette guerre de la même manière. Pour les Européens, ce conflit a été une saignée. Pour les Américains, il a été un investissement. Ils ont armé l’Ukraine avec du matériel souvent vieillissant, usé, tout en maintenant leur propre stock d’armes stratégiques. Ils ont dépensé des milliards, mais dans un système où la création monétaire est une arme plus redoutable que n’importe quel char. Et surtout, ils ont vendu leur gaz, leur pétrole, leurs armes aux Européens contraints de se détourner de la Russie. Pour les USA, ces trois dernières années furent glorieuses grâce à la présidence de Biden.
Car surtout, le coup de maître des Américains est visible sous nos yeux : ils ont su envoyer la Russie s’embourber dans un pays qu’elle croyait acquis, sans perdre aucun soldat yankee, en jouant admirablement des proxy que sont les soldats ukrainiens et les économies européennes. Aujourd’hui ils peuvent se retirer d’Ukraine sans avoir souffert et en laissant l’Eurasie panser ses plaies.
La Russie, elle, a-t-elle gagné quelque chose ? Après trois ans de guerre, l’armée russe est épuisée, ses pertes humaines sont colossales, son économie sous perfusion chinoise. Ils ont même fait appel à des forces de Corée du Nord… Poutine voulait une guerre éclair, il a obtenu un bourbier.
Aujourd’hui, l’image de Vladimir Poutine est profondément ternie. À cause de cette guerre en Ukraine, voici le portrait de lui-même qu’il nous laisse. Autocrate, sanguinaire, exprimant son amour de la Russie en massacrant les Russes. En 25 ans de pouvoir, il aura été l’homme qui a envoyé le plus de Russes à la mort. Que reste-t-il de la Russie de Dostoïevski, de Tolstoï, de Tchékhov ? Un régime qui enferme ses opposants, assassine ses contestataires, terrorise ses mères en envoyant leurs fils au front. Il n’y aura pas de grand artiste pour faire de lui un « résistant à l’empire de l’Occident » comme disent ses actuels thuriféraires. Il n’y aura pas de nouveau Chostakovitch pour faire de lui un nouveau Staline battant l’armée nazi. Il n’y aura surtout aucun Tolstoï pour faire de Poutine un Koutouzov génial, capable dans Guerre et Paix de battre la grande armée de Napoléon grâce un amour profond et métaphysique de la patrie. Poutine n’aura aucun grand artiste pour chanter sa légende car il les a tous tués, les grands artistes, ou les a fait fuir hors de Russie.
Je ne sais pas qui a gagné cette guerre, car les Etats-Unis, s’ils en sont les principaux bénéficiaires, n’en seront pas les vainqueurs stricto sensu. Mais je sais qui l’a perdue : les autocrates qui se font passer pour des hommes forts. Eux sont en train de tout perdre malgré les apparences. Le triomphe actuel des néo-fascistes concernant l’Ukraine ressemble à une victoire à la Pyrrhus.
Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.
En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.
Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.
Un mois sacré, une vie renversée
Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.
Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.
Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.
Ramadan : épreuve ou vacances ?
Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.
Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.
En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.
Une forme de résistance ?
Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.
Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?
Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.
Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.
Depuis vingt ans que je tiens un blog, j’ai eu l’occasion d’écrire des textes critiques et des billets d’admiration. Et s’il y a une chose qui me fascine encore aujourd’hui, c’est la différence de réception entre les uns et les autres. Les billets les plus critiques, ceux où je démonte une œuvre ou une figure publique, provoquent du remous, suscitent la discussion, parfois des contre-feux violents. Mais lorsqu’au contraire, je m’efforce d’écrire un texte élogieux, la réaction est souvent bien plus étrange.
L’éloge est un exercice rare. Toi-même, lecteur, as-tu déjà fait l’éloge de quelqu’un ? D’une certaine manière, cet exercice demande autant de courage que la critique. Oser dire du bien de quelqu’un – et pas seulement en lançant un « il est génial, elle est formidable », mais en construisant un véritable portrait, en cherchant à traduire en mots la valeur d’un travail, d’une œuvre ou d’une personnalité – est une entreprise délicate. Nous vivons dans un monde où l’on admet difficilement les jugements détaillés sur des personnes, qu’ils soient négatifs ou positifs, alors que la critique est encouragée quand elle concerne un plat, un hôtel ou un film. La norme sociale nous pousse à une certaine réserve, une pudeur des opinions. Critiquer avec force choque, mais louer avec sincérité déstabilise aussi.
Car, et c’est là ce qui me frappe le plus, les bénéficiaires de l’éloge ne perçoivent souvent pas l’effort qu’il représente. Ils le prennent pour un acquis, comme si c’était une simple constatation de la réalité, et non le fruit d’une attention, d’une écriture, d’une mise en valeur patiente. J’en ai eu l’expérience plusieurs fois.
Je me souviens d’un blogueur qui était aussi écrivain. J’avais écrit un billet élogieux sur son travail, sur sa démarche de venir dans le monde des blogs. À la suite de cela, il avait mis en lien quelques blogs amis, et avait omis le mien. Puis, un ou deux ans plus tard, il m’écrit : « J’ai changé d’adresse électronique, mon blog ne correspond plus à celui que tu as mis en lien sur ton blog, peux-tu faire le changement pour mettre à jour ? » Je vais voir son blog, et je constate que le mien n’y figure toujours pas. Mon travail ne valait donc pas la peine d’être mentionné ? Probablement pas par mépris frontal, mais par une forme de modestie perverse : ne pas afficher ce qui est trop élogieux de peur que cela ne semble complaisant. J’ai entendu cela plusieurs fois. « C’est tellement élogieux que je ne peux pas en faire la publicité. » Pourquoi pas ? Mais ce qui me surprend, ce n’est pas tant l’absence de publicité – je n’en ai pas besoin, je ne gagne pas d’argent sur mon blog – c’est l’étrange réaction psychologique qui suit. Non seulement ces personnes ne voient pas l’effort de l’éloge, mais elles considèrent en plus que je leur suis redevable.
Celui qui me demande de mettre à jour son lien, par exemple. Il ne lui vient pas à l’idée qu’il pourrait faire un effort symétrique. Le travail d’écriture que je fais vaut largement celui de ceux dont je parle. Mais non, il attend que j’accomplisse ce service, sans contrepartie, sans même envisager que le respect puisse fonctionner dans les deux sens.
Quand il s’est permis d’insister pour que je mette à jour l’adresse de son blog sur le mien, je lui ai répondu : « Tu as raison, ton blog a changé d’adresse, j’y suis allé pour vérifier. Et d’ailleurs, je te le dis en passant, je n’y ai pas vu mon blog dans ta liste d’adresses recommandées. » Je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Il me prenait pour un panneau publicitaire.
Un autre exemple. L’autre jour, je prends contact avec un chercheur dont j’admire un livre. Je lui propose un travail d’écriture rémunéré. En réponse, il ne me dit pas non, il ne me dit pas qu’il n’a pas le temps ou que cela ne l’intéresse pas. Il me répond qu’il préférerait carrément être employé comme consultant dans l’institution qui m’emploie. Ce qui n’a rien à voir avec ma demande. À mes yeux, c’était même un manque de respect. Comment peut-on répondre ainsi ? Ai-je jamais prétendu avoir un poste à offrir ? Ce chercheur a bêtement déduit de mes témoignages construits d’admiration sincère que j’étais disposé à me mettre en quatre pour satisfaire des exigences qui n’avaient aucun rapport avec ce qui unissait nos deux esprits.
Je ne vais pas multiplier les exemples mais ils sont nombreux et, en vingt ans de blog, ils ont pris toutes sortes de formes.
J’en viens à penser que certaines personnes ont moins de respect pour moi depuis que j’ai fait leur éloge. Comme si, au lieu de créer une complicité, un lien de fraternité, l’éloge me plaçait dans une position d’infériorité. Comme si admirer le travail d’un autre faisait de moi un serviteur, alors qu’à mes yeux, c’est tout le contraire : admirer un vivant non célébré par les médias est un signe d’intelligence et d’autonomie de la pensée. Exprimer cette admiration, la mettre en forme dans un texte est le fruit d’un savoir-faire rare.
Il y a là quelque chose d’assez profond, qui touche aux lois implicites de la sociabilité. On accepte qu’un mort soit loué, comme chez Chateaubriand quand il parle de Napoléon, ou Lamartine et sa galerie de portraits des Girondins, car cela ne change plus rien et peut renvoyer à un exercice scolaire. Le meilleur de tous est peut-être Saint-Simon qui, dans ses Mémoires, fait revivre de manière baroque les personnages hauts en couleurs de la cour de Louis XIII. (Je me suis souvent inspiré de Saint Simon dans mes tombeaux et mes chroniques). Mais faire le portrait d’un vivant, et pire encore, d’un vivant qui n’est pas célèbre, semble briser un tabou. Comme si cela créait un déséquilibre, une mise en lumière inattendue qui faisait péter les plombs à la personne concernée.
L’éloge, je conclurai ainsi, bien loin d’être une soumission, est un geste de souveraineté. Si vous recevez une parole admirative de la part d’un pauvre mortel, comprenez bien que vous vous trouvez en présence d’un esprit fort et rebelle, pas d’une groupie prête à vous servir.
Le sage précaire et son chaton dans un hamac, Cévennes, 2012.
Midi Libre, janvier 2025. Les vœux du maire dans le village d’Arrigas
Les Cévennes sont une terre merveilleuse, habitée par une population modeste et travailleuse. La pauvreté économique la place naturellement dans une tension politique que l’on retrouve à chaque élection. Aux dernières législatives, le député de gauche s’est fait sortir, à la surprise générale, par un énarque parachuté qui adopte les discours du néo-fascisme pour promettre aux pauvres gens de les débarrasser de la racaille.
Je lis dans Mediapart que les extrémistes du Gard appliquent des méthodes trumpiennes pour provoquer, intimider et humilier leurs opposants politiques. Ils jouent la carte du conflit permanent, cherchant à diviser et à empoisonner le débat public.
Dans ce contexte délétère, où l’espace démocratique se rétrécit sous la pression de la haine et de la manipulation, il est essentiel de soutenir ceux qui incarnent une belle vision de la politique. Régis Bayle est de ceux-là. Il incarne une politique de dialogue, de justice sociale et de résistance face aux dérives autoritaires.
Au contraire de Bayle, le nouveau député de droite, ne connaissant rien aux Cévennes, cherche un ancrage en agressant des politiciens du cru qui ont le malheur d’être de gauche. Face à cette arrogance, il faut affirmer une manière de faire de la politique respectueuse et efficace : non pas en jouant le jeu de la provocation, mais en maintenant un cap, en affirmant des valeurs et en construisant des alternatives solides.
J’appelle de mes vœux que la gauche désigne Régis Bayle comme candidat aux législatives de 2027. Il a le profil parfait pour gagner contre l’union des haines. Professeur d’histoire-géographie au lycée du Vigan, il est maire d’un petit village de montagne comme ses ancêtres l’étaient déjà. Il appartient à une lignée d’hommes politiques qui travaillent la terre et la république depuis la révolution française. Une visite au cimetière d’Arrigas suffit pour s’en convaincre.
Bayle est aussi président de la Communauté de Communes du Pays Viganais et conseiller régional proche de la présidente socialiste Carole Delgas. Bref, il connaît le territoire local comme sa poche et maîtrise les rouages de la vie politique des Cévennes. Quand il parle, l’accent méridional le plus élégant de France se déploie pour soutenir des projets de développement économique et industriel dans une region qui a plus besoin de cohésion que de discrimination.
Pas étonnant qu’il soit la cible du nouveau député inconnu qui cherche à se faire un nom sur le dos des hommes en place. Régis Bayle saura répondre avec sagesse et en adoptant la seule attitude envisageable en pareil cas : monter en compétence et en qualité pour sauver les Cévennes.
Soutenir Régis Bayle pour 2027, c’est refuser cette politique du chaos que veut instaurer l’extrême-droite soumise aux modèles autoritaires et affirmer que la politique peut être efficace tout en respectant les règles républicaines. C’est un acte nécessaire pour préserver un débat démocratique digne et refuser la logique du rapport de force permanent.
Lorsqu’un fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, s’aventure à La Mecque, ce qui le frappe d’emblée et continuellement, en sus de la spiritualité du lieu, c’est son aspect titanesque de chantier. La ville sainte, carrefour des pèlerins du monde entier, est aussi le théâtre d’une logistique colossale, orchestrée pour accueillir et gérer des millions de visiteurs. Cette organisation, au service d’un rite universel – la circumambulation autour d’un cube de dimensions modestes – révèle un contraste saisissant entre la simplicité du geste spirituel et la démesure des moyens déployés.
La logistique du sacré
Directions sacrées et profanes, Grande Mosquée de la Mecque
Imaginez des dizaines de millions de personnes, hommes et femmes, enfants et aînés, de toutes ethnies, convergeant vers un espace restreint. Les flux d’arrivées et de départs, les circumambulations autour de la Kaaba, les prières et les repos doivent être minutieusement orchestrés. Pour cela, une armée de travailleurs, agents de sécurité et personnels de maintenance s’active jour et nuit. Mais cette immense machinerie a ses failles : les forces de l’ordre, sous pression constante, doivent parfois imposer un contrôle rigide.
L’expérience devient alors ambivalente. À la ferveur spirituelle s’ajoute une tension palpable. Les pèlerins se voient empêchés de s’asseoir ou de prier librement, forcés de suivre des directives strictes pour ne pas rompre l’équilibre précaire du lieu. Cela engendre parfois des frictions. Moi-même, lors d’une « promenade » avec mon épouse, ai été séparé d’elle par les agents, désireux de fluidifier les déplacements. Un mal nécessaire, peut-être, mais qui souligne l’étroitesse entre ordre et contrainte. Un jeune fonctionnaire m’a même parlé avec un ton irrespectueux et des gestes déplacés qui nous ont vus nous toiser, les yeux dans les yeux, pendant de longues secondes. J’ai vraiment cru qu’on allait m’arrêter et m’interroger pour me donner une leçon. Erreur, les méchants flics qui m’avaient rudoyé ont prié à mes côtés et ont disparu dès la fin de la prière.
Un chantier interminable
Au-delà des foules, un autre spectacle s’impose : celui d’un chantier pharaonique. Des années après les rénovations de la Grande Mosquée, les travaux continuent. Les montagnes sont littéralement arasées pour faire place à de nouvelles infrastructures. Des dizaines de milliers d’ouvriers, casqués et organisés en équipes hiérarchisées, se déploient dès l’aube. Depuis les hauteurs des hôtels, on observe ce ballet incessant : des réunions en cercle aux départs coordonnés vers leurs tâches.
La ville sainte devient alors le symbole d’une modernité en mouvement, où le sacré coexiste avec l’industrie, où la spiritualité dialogue avec le labeur technique et manuel. À cela s’ajoute une économie parallèle : des vendeurs de rue qui, au pied des gratte-ciels, tentent de gagner leur vie auprès des pèlerins.
Un paradoxe monumental
Ce qui reste, quand on prend son petit déjeuner dans son hôtel de 30 étages, avec vue sur le chantier, c’est un mélange de fascination et d’interrogation. Comment mesurer le coût et les revenus d’un tel édifice humain ? Une tasse de café à la main, le sage précaire compte un gars qui bosse pour cinq qui le regardent. On voit ici mieux qu’ailleurs combien le monde du travail est constitué en grande partie de moment sans travail, et pourtant nous sommes tous débordés, en burn-out. Et eux aussi, ces techniciens de La Mecque, ils font des dépressions et se mettent en arrêt maladie à cause du stress.
Visuel générée par une banque d’images libres de droit quand j’ai saisi « Bien commun »
Toutes les idées politiques ne se valent pas. Si la liberté d’expression garantit à chacun le droit de s’exprimer, cela ne signifie pas que toutes les idées doivent être considérées comme équivalentes. Certaines idées sont nocives pour le corps social, et il est crucial de les identifier pour protéger la santé collective.
Une analogie avec la santé du corps
Les idées, comme les états du corps, peuvent être saines, bénignes ou malades. Et les maladies peuvent être vues de manière plus ou moins négative :
Une maladie immuno-dégénérative sans traitement est un enfer sur terre.
Un corps atteint d’un cancer peut retrouver la santé mais après une épreuve terrible.
Une gastro-entérite peut faire mal mais ça passe et ça permet de se purger au bout de quelques jours.
Ses maladies sont naturelles et inévitables, elles témoignent d’un mauvais état du corps, tout comme une société traversée par des idées destructrices. Ces idées, chacun de nous peut en être atteint, comme des maladies citées plus haut ; il n’y a pas lieu ni de les respecter, ni de les interdire.
Il existe aussi des états de santé, des conditions, qui ne sont en rien handicapante mais qui reflètent un dysfonctionnement. Une calvitie par exemple, bien que non pathologique, ne représente pas un idéal de santé. Ainsi, une idée politique peut être problématique sans être immédiatement toxique.
Les idées nocives : un diagnostic
Une idée peut donc être qualifiée de médicalement dangereuse, de saine, de temporairement malsaine, ou de discutable, comme un cancer, un état de forme rayonnant, une gastro ou une calvitie.
Lorsqu’elle prône l’exclusion ou la persécution d’une partie de la société, l’idée est cancéreuse. Le racisme, l’antisémitisme ou les théories comme le “grand remplacement” en sont des exemples. Ces idées envisagent le corps social comme malade, identifiant un groupe comme une “tumeur” à extraire pour retrouver une prétendue pureté. Historiquement, ces visions ont conduit à la violence, à la division, et à la destruction de la paix sociale.
En 1572, l’idée selon laquelle les protestants sont une maladie qui rongent la santé de la France, est répandue dans le royaume, et elle est parfaitement naturelle. Elle est aussi naturelle que la maladie. Mais la prendre pour boussole de l’action est aussi absurde que si l’on prenait l’état fiévreux comme l’état idéal d’un corps, auxquels tous les corps devaient tendre.
Le bien commun comme boussole
Les idées saines visent le bien commun, l’inclusion et la justice sociale. Une société ne peut prospérer que si elle rejette les logiques d’accaparement des richesses et d’exclusion. Par exemple, défendre l’existence de milliardaires toujours plus riches est une idée nocive. Cela ne signifie pas qu’il faut persécuter les milliardaires, mais leur situation doit être réformée pour favoriser une meilleure répartition des richesses et une cohésion sociale.
L’importance du « bien commun » dans la réflexion du sage précaire signe son inscription dans la philosophie des Lumières, donc dans le libéralisme de droite que j’assume. Ceux qui défendent la présence de milliardaires, comme Sarah Knafo et Éric Zemmour, ne défendent pas un modèle liberal, mais une idée anti-républicaine. Du point de vue du bien commun, il est sain que des gens soient plus riches que d’autres, dans la mesure où leur fortune provient directement de leur activité, mais il est nocif que quelques individus accaparent des ressources colossales, les fassent disparaître dans des paradis fiscaux, et empêchent à la « richesse des nations » de circuler dans le corps social.
Par conséquent, le libéral bon teint que je suis souhaite la saisie en douceur de tous les biens de nos milliardaires et l’installation de chacun de ces anciens milliardaires dans une maison modeste et confortable de la province de leur choix, où ils pourront couler des jours heureux, entourés de leur famille, et dans la beauté sans tache d’un potager. Leurs milliards, eux, serviront à financer nos services publics.
Le rôle de la liberté d’expression
Être attaché à la liberté d’expression, comme un libéral peut l’être, ne signifie pas renoncer à critiquer des idées toxiques. Laisser les idées s’exprimer ne signifie pas les valider. Le débat démocratique exige de distinguer les idées constructives de celles qui fragilisent le tissu social.
En somme, reconnaître une mauvaise idée politique repose sur un principe simple : est-elle bénéfique pour la société dans son ensemble, ou engendre-t-elle des divisions et de la misère ? Les idées racistes, exclusives ou concentrées sur l’intérêt d’une minorité fortunée ne peuvent que nuire à la santé d’une société ou d’un pays.
Le quatrième Symposium International de Philosophie qui se tient à Riyad est, semble-t-il, un événement aussi spectaculaire qu’énigmatique. Sous le prisme de la sagesse précaire, ce billet tente de rendre compte d’une expérience qui oscille entre fascination et perplexité.
Ce qui frappe avant tout, c’est la grandeur ostentatoire de l’organisation. La Bibliothèque Nationale du Roi Fahad, entièrement mobilisée pour l’occasion, est transformée en un véritable palais des merveilles technologiques et esthétiques : tunnel digitalisé à l’entrée, fauteuils de luxe pour le public et les intervenants, écrans gigantesques, et une mise en scène qui évoque davantage une soirée de gala ou un salon de haute couture qu’un colloque de chercheurs.
Même les pauses café ressemblent à un festival gastronomique, avec des serveurs attentifs et une profusion de petits fours.
J’ai adoré.
Cependant, cette mise en scène spectaculaire semble éclipser l’essentiel : la philosophie elle-même. Entre des panels dispersés sur plusieurs scènes, un public clairsemé et une surenchère de distractions visuelles et matérielles, il devient difficile d’évaluer la pertinence de l’événement. La question que je me pose en furetant de panels en conférences : que reste-t-il de l’élaboration du savoir dans cet événement à plusieurs millions de dollars ?
Cette impression de luxe interroge le savant qui sommeille en moi. Pour la sagesse précaire, la philosophie se trouve plutôt dans la simplicité d’une parole partagée, capable de toucher les esprits et d’animer un débat essentiel.
Au lieu de cela, une véritable foire où des entreprises comme The School of Life, distribuent gratuitement des livres écrits, selon toute vraisemblance, par des logiciels d’Intelligence Artificielle. J’ai gardé un exemplaire de celui qu’on m’a donné : On Failure (De l’échec). C’est du foutage de gueule mais au moins le patron de cette entreprise, le Britannique Alain de Botton, ne manque pas de sens de l’humour, à parler de la sagesse du ratage dans un business qui génère des millions.
À ce jour, vous l’aurez compris, la suspicion prédomine dans mon cœur.
Mais bon, sait-on jamais ? Peut-être que, caché derrière un grand fauteuil, un jeune homme ou une jeune fille a reçu je ne sais quelle révélation et va se plonger dans les livres d’Avicenne et d’Averroes… Reste à voir en effet si, au-delà du décor, une sorte de motivation intellectuelle émerge de ce congrès dans la population saoudienne.
Ce matin, une révélation m’est venue en rêve. Je me voyais sur mon terrain, dans les montagnes des Cévennes, occupé à une tâche précise, à la fois ingrate et essentielle. Il s’agissait de travailler à l’extrémité la plus élevée de ma parcelle. Un travail de terrassement urgent pour protéger le terrain des pluies torrentielles qui frappent la région chaque automne et hiver.
Dans mon rêve, j’étais en train de tracer une rigole et de construire un muret solide. L’objectif était clair : canaliser l’eau, qui, mélangée à la boue et aux cailloux fait de gros dégâts chaque année, pour qu’elle s’écoule dans une ravine naturelle longeant le côté de mon terrain. Ce muret, indispensable, devait prévenir les éboulements qui menacent ma terre. Accessoirement, il pouvait servir aussi de délimitation à ma propriété.
Ce travail, je le voyais comme une priorité absolue, le point de départ de tout. Pourtant, cela fait dix ans que j’ai acheté ce terrain, et je n’ai encore rien entrepris. Ce rêve m’a confronté à mon inertie, mais aussi à l’évidence : il me faut retourner en Cévennes et redevenir homme des bois comme je le fus en 2012-2013.
Les élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 approchent à grands pas, et le pays tout entier cherche une réponse à ses questions. Dans cette atmosphère électrique, nombreux sont ceux qui cherchent conseil auprès du sage précaire. Pour ma part, j’ai généralement décliné ces invitations à m’exprimer. Et pourtant, on me dit que la France attend avec impatience que la sagesse précaire prenne position. Alors, face à tant d’encouragement, je m’exécute rapidement, succinctement, en m’acquittant de ce devoir.
Je dirais deux choses. D’abord, il ne s’agit pas simplement de faire barrage à l’extrême droite. Le racisme, sous toutes ses formes, ne peut jamais être une solution durable pour un pays. Il est impératif de voter pour une option inclusive, une option qui favorise une nation française unie. Le nouveau Front populaire, bien qu’imparfait, représente la seule voie raisonnable. Son programme, modéré et social-démocrate, se distingue par une légère inflexion vers une redistribution plus équitable de la richesse, en imposant davantage les grandes fortunes. Il s’agit là d’une mesure de justice élémentaire.
Quant à la majorité présidentielle actuelle, elle a, hélas, trahi les idéaux républicains. En adoptant des positions racistes et en promulguant une loi infâme sur l’immigration, en se livrant à des diversions indignes concernant le port de l’abaya par les jeunes filles dans les écoles, et en expulsant des imams qui n’avaient même pas été condamnés par la justice, cette majorité a sombré dans l’islamophobie. Elle s’est déshonorée et a perdu toute légitimité morale.
La sagesse précaire, qui se revendique plutôt libérale et n’a pas honte de ses inclinations de droite, appelle donc à voter pour la seule liste qui semble à même de gérer notre argent. Ne vous laissez pas abuser par ceux qui cherchent à les peindre comme une extrême gauche abominable. Ils représentent aujourd’hui l’option la plus raisonnable pour une France unie et qui tend vers le respect de l’environnement.
En ces temps troublés, que la sagesse, même précaire, guide vos choix.