Mieux que les autres, les Germains savent exploiter leurs fleuves et leurs rivières à des fins récréatives. À Munich, on fait du surf sur un bout de rivière qui a été canalisé de manière à avoir un rapide impressionnant à l’entrée du fameux parc dit « Jardin anglais ».
Catégorie : Fleuves et rivières
Réveil au bord du Rhin
Nuit passée dans la voiture mais sans mon épouse qui dort dans la cellule que son employeur lui offre pour trois nuits. Je me suis borné à la conduire.
Pendant que mon épouse vaque à ses obligations professionnelles, je visite la region de Bonn. J’ai trouvé un emplacement idéal pour camper au calme. Dans un quartier résidentiel, pas à Bonn même mais de l’autre côté du Rhin. Près d’une boulangerie qui ouvre à 6 heures du matin et qui jouit de très bonnes appréciations sur internet.
Réveil à l’aube. Dormi comme un bébé. Marché quelques minutes le long du fleuve mythique. Uriné dans l’eau courante. Un chien promené par une joggeuse m’a vu et n’a pas bronché.
Pris des petits pains dans la très jolie boulangerie qui mérite ses appréciations, un café à emporter. Me suis sustenté dans la voiture. Ai rejoint Bonn à pied. Sanglot en regardant le Rhin.
Automne à Munich

Le sage précaire au bord de la rivière Isar, novembre 2023
Le sage précaire en pleine méditation automnale

Le vieux Pont



Les chiens sur les chemins

Je commence à en avoir ras-le-bol des chiens et de leur propriétaire sur les chemins de promenade. Ces gens n’ont vraiment plus aucune civilité. Ils ne ramassent pas les crottes, ils laissent les bêtes importuner les promeneurs, ils confondent chemin de promenade et nature sauvage. Moi, quand j’avais un chien, j’allais le promener dans des champs et au bord de rivières où il n’y avait personne. Je laissais l’animal courir, c’était la campagne sans randonneurs, et c’était agréable pour nous deux.
J’avoue qu’en effet, la vie d’un tel animal près de soi est assez apaisante. Je reconnais l’utilité du truc. Je comprends l’amour qu’on peut porter à des chiens. Mais aujourd’hui ils sont devenus insupportables, et leur maître ne cherchent même plus à les contrôler.
Hier, le long de la rivière Coudoulous, j’ai vraiment cru me faire dévorer par un chien qui a couru vers moi. Comme il pleuvait et que je portais une casquette, perdu dans mes pensées, je n’ai vu le molosse qu’au dernier moment et il m’a fait très peur. J’ai fait un saut de côté, retiré mes bras. Le chien, en réalité, n’était pas méchant. Il voulait juste jouer avec moi et mettait ses pattes sur moi. Ce con sautait autour de moi et je ne parvenais pas à m’en débarrasser.
Je n’avais aucun intention de jouer avec ce chien. La plupart du temps, d’ailleurs, je n’ai pas très envie de jouer avec les individus que je ne connais pas et qui ne s’annoncent pas. Je dirais la même chose d’enfants intrusifs, de parents démissionnaires et d’ivrognes en quête d’affection. Votre situation d’enfant, de chien ou de drogué ne vous donne aucun droit sur mes émotions.
Le pire dans mon histoire de chien au bord du Coudoulous, c’est l’attitude de la propriétaire. Elle marchait tranquillement à quelques dizaines de mètres, et ne semblait pas dérangée du tout de voir son animal faire peur aux promeneurs.
Quand je l’ai vue, cette dame, je me suis dit qu’elle allait au moins avoir une attitude d’autorité vis-à-vis de la bête. Qu’elle allait la gronder, lui signifier que ce comportement était inadmissible. Pas du tout. Elle marchait calmement et disait simplement : « Non, Médor, non. »
C’est tout.
Et quand elle m’a croisé, elle m’a dit : « Désolé, hein. »
« Je vous en prie », ai-je répondu.
Cette dame ne paraissait pas contrariée ou confuse. Je pense même qu’elle ressentait une certaine satisfaction à avoir effrayé un mâle solitaire, par l’intermédiaire de son adorable toutou.
« Il n’est pas méchant », « il veut juste jouer », « il aboie mais ce n’est pas contre vous ». Allez vous faire voir ailleurs. Cotisez-vous pour créer des « parcs à chiens » et laissez les territoires communaux aux gens civilisés.
Ma rivière ne connaît pas la sècheresse

Depuis le mois de mai, quand j’ai chaud je vais prendre une pause au bord de la rivière Arre. J’ai trouvé un coin où il y a toujours de la place pour moi et mes invités. Je ne sais par quel mystère, l’eau de l’Arre est toujours abondante et extrêmement fraîche.
L’été 2022 est pourtant particulièrement chaud, caniculaire et fait souffrir la France entière d’une sècheresse de fin du monde. Le département où nous habitons est tellement en crise qu’il nous est interdit d’arroser les jardins et les trottoirs.
Or l’eau est tellement froide qu’il me faut du temps pour baigner mon corps entier. Je n’ai jamais aimé la pratique des eaux fraîches qui consiste à se précipiter dans le bain, s’ébrouer un instant et ressortir bien vite en prétendant qu' »elle est bonne » et en se frottant d’une serviette. Ma technique est celle d’un sage chinois. J’entre centimètre après centimètre et acclimate tout mon organe à la température de l’eau.

C’est la raison pour laquelle on ne voit guère qu’un chien en ma compagnie dans les eaux de l’Arre.
Il fait pourtant une chaleur à crever dans toute la région. Nous nous réveillons de nos siestes brûlants, incapables de travailler ni sur nos articles à écrire, ni sur nos travaux manuels. Seule la rivière fait baisser durablement la température de notre corps.

Le Wadi au fond du jardin
Le soleil va se coucher. Shamsa me regarde avec cet air de folie qui la rend illisible et insaisissable. Elle donne un léger coup de tête vers Jebel Akhdar (la Montagne Verte qui nous borde sur la gauche).
Tu veux toujours batifoler dans la rivière là-haut ?
Oui, dis-je. Je désire toujours les rivières, toujours les gorges. Tu es partante ? N’est-il pas trop tard ?
Au volant de son 4*4 toujours aussi sale elle quitte la route pour emprunter une piste qui part entre deux montagnes.
« Ok, ici c’est ma route préférée (elle dit souvent le mot favorite ; il y a toujours quelque chose qui est son quelque chose préféré, my favorite wadi, my favorite road), c’est ma route préférée, alors si tu ne saisis pas ta chance pour faire le con à travers la fenêtre, tu prends le volant et moi j’en profite. »
Ayant moyennement envie de faire le con, de quelque côté de la fenêtre que ce soit, je prends le volant et continue de nous enfoncer dans la vallée tandis que Shasma se contorsionne hors de la fenêtre ouverte et fait des acrobaties que je me refuse de regarder.
Une dizaine de kilomètres plus loin, nous garons le bolide sur des cailloux et partons marcher. Sur la première piscine perceptible, des enfants se baignent et s’amusent. Mon amie saute sur des rochers, je la suis. Nous remontons la vallée en passant par dessus l’eau.
Le paysage est magnifique. Un grand canyon à la roche blanche qui me fait penser aux gorges du Tarn ou du Verdon. Que ce paysage d’eau et de minéralité joyeuse se trouve ici, à quelques kilomètres de chez moi, est sans doute la meilleure nouvelle qu’a pu m’apporter Shamsa.
C’est donc ça un wadi ?
Oui, on appelle wadi tout ce qui se rapproche d’une vallée, un creux, une rivière entre deux hauteurs.
Elle emploie d’autres mots anglais que je ne connais pas.
Des adolescents à la peau foncée nous matent. Shamsa sait reconnaître qui est indien et qui est omanais. Pour moi, la différence importe peu, mais pour les femmes, il paraît que cela compte. Le facteur de dérangement potentiel serait différent en fonction de la provenance des jeunes gens.
En bon macho précaire, je conseille à mon guide de rester près de moi, que ma présence est en général un bon antidote aux emmerdements. Soit que je fais peur aux gens ou que je leur inspire du dégoût, il n’est jamais arrivé que de jeunes marlous viennent enquiquiner ma caravane.
Nous rejoignons la rivière après un long détour et nous baignons dans une eau assez chaude tandis que la nuit tombe. Nous marchons et nageons alternativement, selon la profondeur des piscines naturelles. Arrivés à la hauteur des adolescents, nous prenons note qu’il ne sera pas utile que mon amie se colle à moi : ils sont partis avant que la nuit tombe. Tu vois, dis-je à Shamsa, je t’avais annoncé que les ennuis me fuyaient. Ils s’évanouissent avant même que je me pointe.
Nous nous laissons glisser sur des petits rapides et mon exploratrice d’amie fait la planche dans de splendides ouvertures.
Tu reviendras quand il fera jour, dit-elle en s’approchant de moi. Il est à toi ce wadi. Tu peux même venir en courant, après le boulot. Ce n’est pas le plus beau, le plus grand ni le plus spectaculaire wadi d’Oman, mais c’est le tien. Il est là, juste au fond de ton jardin.
Retour fulgurant de l’être promis
J’ai vu débouler dans mon village Shamsa, la jolie Palestinienne qui avait enchanté ma nuit de Mascate en septembre. Elle me dit qu’elle connaît bien Birkat al Mowz pour avoir travaillé sur quelques projets agricoles dans la région.
Je suis ravi de la revoir, et bienheureux qu’elle désire se promener avec moi. Elle me propose d’aller dans un wadi, près du village. Un wadi est une rivière de montagne. Intérieurement je saute de joie. En quelques phrases à peine, elle a surpassé toutes mes attentes : projets agricoles, rivières, montagnes, connaissance des sols et des plantes, promenade, nage, crapahutage, gamahuchage. Cette fille concentre tout ce que j’aime dans mon nouveau pays.
Elle a attaché ses cheveux frisés et les a recouverts d’un foulard très seyant, noir et or, un joli voile qui peut être interprété à loisir, soit comme un signe de soumission religieuse soit comme un accessoire de mode. Loin de la robe de soirée légère de l’autre fois, elle est en jean délavé et en pull à manches longues.
Nous ne montons pas dans sa grosse voiture tout de suite. Nous marchons un peu dans le village. Nous escaladons un mur et longeons le falaj, chacun sur une bordure du mince canal. Notre conversation reprend très vite un cours rapide et intime. Elle me parle d’elle car nous passons près de la ferme abandonnée dans laquelle elle a travaillé. Nous nous déchaussons et nous trempons les pieds dans l’eau courante, à l’ombre des palmiers. C’est là qu’elle explique qui elle est, dans la lumière de fin d’après-midi.
Contrairement à ce qu’elle affirmait, elle est autant palestinienne que moi. Si son identité me paraissait si confuse l’autre soir à Mascate, c’est parce qu’elle devait dissimuler quelque chose. Les pieds massés par l’eau fraîche de la montagne, elle remue ses orteils en m’expliquant qu’elle est en fait Omanaise mais qu’elle a longtemps vécu en Amérique et que, dans son pays natal, elle se sent obligée de prétendre être une étrangère dans les soirées d’Occidentaux où l’on boit de l’alcool. Elle s’invente des passeports, des passés, des familles, et cela lui ouvre toute sorte de portes pour faire la fête et des affaires.
Son nom est donc Shamsa, si du moins il convient de la croire. Un nom enchanteur, qui sonne à mes oreilles comme un parfum de Guerlain.
Je regarde les maisons en terre abandonnées qui peuplent mon village. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-il arrivé à la ferme où a travaillé Shamsa ? C’était un projet de coopérative un peu alternative. L’idée était de profiter de l’irrigation du falaj et des fermes à retaper pour proposer la culture de légumes bio qui auraient été facilement vendus en Oman, ne serait-ce qu’aux personnels de l’université. La question de l’eau n’a pas été résolu. Il fallait payer près de 10 000 euros pour avoir le droit d’utiliser l’eau, et c’était un droit définitif. Mais les propriétaires locaux n’ont pas aimé l’idée de voir des Occidentaux venir travailler la terre. Ici, les seuls étrangers que l’on trouve légitimes dans un champ sont les Indiens et les Bangladais, pas les Wwoofers européens.
Il y eut des blocages, des tensions puis des abandons. Shamsa a lâché l’affaire relativement vite. Elle ne désirait pas s’embrouiller avec des paysans locaux et se sentait très mal à l’aise dans les réunions tendues et autres engueulades inopinées.
Elle a gardé cependant une grande tendresse pour Berkat el-Mawz et des liens d’amitié avec certaines familles d’ici. Elle me promet de me les présenter un jour, même s’il n’est toujours facile de s’afficher avec un Européen quand on est omanaise.
Un week-end en Camargue
J’étais invité par une association de médecins à participer à un colloque en Camargue sur la question des « non-lieu » en voyage. Chaque année, ledit Collège international des voyages organise des périples au loin et des colloques de réflexion sur de nombreux thèmes qui recoupent les problématiques liées à la vie itinérante. Ces médecins de toutes disciplines se sont peu ou prou spécialisés dans les pathologies exotiques et se regroupent pour faire vivre une réflexion, pratique et théorique, sur la santé dans un contexte nomade et/ou touristique.
La sagesse précaire est honorée d’être conviée à ces agapes. Des personnalités de haut vol y sont invitées, et le sage précaire évolue dans cette ambiance avec le naturel d’un flamand rose.
Nous sommes logés dans un fabuleux hôtel, le Mas de Cacharel. Il s’agit du premier hôtel de la Camargue, construit dans les années 1940, à une époque où cette région de France était parfaitement inconnue de tous, et certainement pas encore touristique. Le soir de notre arrivée, on me montre ma chambre et je me rends en retard dans la salle à manger pour le dîner. Un homme captive déjà son auditoire en parlant de l’histoire de cet hôtel et de l’histoire de la région.
Il s’agit d’un homme proche de la retraite, fils du premier gérant de l’hôtel. Son père n’est pas n’importe qui, mais Denys Colomb de Daunant, le scénariste du film Crin blanc. Tout le monde semble se souvenir de Crin blanc, et toi-même lecteur de ce blog, tu te souviens sûrement des dernières images, où le cheval et l’enfant s’enfoncent dans la mer. Tout le monde, apparemment, a été marqué par ce final.
Tout le monde, aussi, semble avoir chez soi un livre d’images sur Crin Blanc. Il n’y a que le sage précaire pour être complètement ignorant du film, de l’histoire, des images et de la mythologie du film. L’hôtel est plein de décorations rappelant Crin blanc, ainsi que des photos de chevaux de Camargue.
C’est à mon retour que j’ai visionné le film, primé à Cannes en 1953 et lauréat du prix Jean Vigo. Un court métrage de 40 minutes, très beau, où la blancheur des chevaux est réhaussée par les haillons et les cheveux blonds de l’enfant. L’histoire est simplissime, comme il convient aux récits mythiques : les gardians veulent dompter le roi des chevaux sauvages, Crin blanc, mais celui-ci résiste à toute domestication. Un enfant sauvage, qui vit dans les marais avec son grand-père, réussira, lui, à dompter la sublime bête, mais aucun des deux ne voudra appartenir au monde des hommes.
Avec mes nouveaux amis medecins, nous parlons de Crin blanc en tâchant de comprendre pourquoi un si petit film avait connu un tel retentissement, pendant des dizaines d’années. Un succès plus que foudroyant ; une popularité internationale et profonde. Pourquoi une banale histoire de pureté enfantine et de sauvagerie animale avait tant marqué les esprits, charmé les cinéphiles et enchanté les Français ? C’est bien sûr le surgissement d’un paysage désertique digne des westerns, tout en étant maritime et baigné de soleil. Les gardians, cavaliers en gilet et portant chapeaux, éleveurs de chevaux et de bovins, étaient nos cow boys à nous. Crin blanc, c’était l’Amérique chez nous. L’Amérique d’après-guerre nous abreuvait d’images, de films, de musique inouïe. Crin blanc répondait à ce désir de grands espaces sauvages, tout en montrant aux Français que leur pays était encore cette douce terre pleine de nature intouchée. Eux qui vivaient un des changements les plus troublants de leur histoire, qui se voyaient toujours paysans alors qu’ils devenaient un peuple de citadins, voyaient dans la Camargue rêvée et brutale du film un miroir rafraîchissant et rassurant du monde qu’ils étaient en train de perdre.
Le matin, tôt, je chaussais mes souliers de sport et courais entre les étangs. Des flamands roses profitaient des premiers rayons de soleil et les chevaux blancs broutaient paisiblement. Ah, elle avait bien changé la Camargue. Non seulement les chevaux n’étaient plus sauvages, mais même les oiseaux semblaient être domestiqués.