Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

Aventures en bateau gonflable

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J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

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Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

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Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

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Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.

L’eau, les Cévennes et l’espace

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C’est l’endroit que je préfère au monde. Non pas l’endroit le plus beau, ni celui où j’ai vécu les plus belles émotions, mais celui que je préfère, et où je prévois de passer une année entière, hiver compris, lorsque je serai parvenu à me débarrasser de tout espoir.

Autrefois, c’était une montagne boisée. Au Moyen-Âge, des hommes s’y sont installés et ont construit des murets pour faire des terrasses, sur lesquelles planter. Le châtaigner y pousse naturellement et on le voit partout. Lors de l’exode rural, au XXe siècle, la forêt a recouvert toutes ces montagnes qui paraissent aujourd’hui sauvages.

Mon frère, dans les années 1990, cherchait un lieu où s’établir. Après avoir voyagé et erré, il avait un boulot de nuit à Montpellier, et la journée il partait dans l’arrière pays, et faisait de longues courses dans les Cévennes. Il rêvait de s’octroyer un terrain, avec une source d’eau, où il pourrait vivre en relative autarcie. Il traînait sur les routes de montagne, il nouait quelques contacts avec des paysans. Il apprenait le patois local, pour engager plus naturellement avec les vieux. Il faisait preuve de patience.

Il garait sa voiture et s’enfonçait, à pied, d’abord sur les chemins, puis dans la végétation. Il apprenait à lire les montagnes sous les arbres et les buissons. Il distinguait les terres naturelles des parcelles dotées d’infrastructures en pierres, abandonnées et recouvertes par la forêt. Après des mois de recherche, il élut symboliquement domicile sur un terrain qui réunissait tout ce qu’il désirait : un petit cours d’eau, une vue dégagée sur la vallée, de nombreux espaces invisibles depuis la route en contrebas, des constructions en pierre (terrasses, escaliers, bassin, maisonnette en ruine), bref tout un monde à faire revivre. 

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Il finit par acquérir ce terrain pour le prix d’une parcelle de forêt inculte. Tout le monde, et la propriétaire autant que les autres, avaient oublié ces ouvrages en pierres sèches, qui témoignaient d’une activité paysanne multi-séculaire. A partir de ce moment, mon frère passa tous ces week-end à débroussailler, à arracher, à couper, à tailler, et à bétonner, cimenter, à remonter des pierres qui s’étaient éboulées, à renforcer des terrasses qui s’étaient affaissées.

Il a construit un cabanon, où il a installé des lits, une cuisine, un cabanon d’où il peut surveiller la vallée, et voir passer les nuages. A côté du cabanon, il a aménagé une salle de bains en plein air. Quand la baignoire est pleine d’eau de source, le voyageur combat la chaleur d’été en prenant des bains d’eau froide.  

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Ce que j’admire le plus sur ce terrain, c’est la manière dont la question de l’eau est traitée. C’est lorsqu’on se trouve perdu dans la nature qu’on réalise combien l’eau est la ressource la plus précieuse. Les hommes ont déployé des trésors d’intelligence pour la capter, la détourner, la distribuer, s’en protéger. En vivant dans la nature, mon frère a réappris à vivre avec l’eau, pour l’eau et contre l’eau. Il lui fallait capter le petit cours d’eau qui vient des sommets et ne sert qu’à grossir un affluent de l’Hérault. Pendant les mois d’été les plus secs, il se transforme en mince filet et ne peut ni arroser les légumes, ni offrir l’eau nécessaire à la vie humaine.

A l’aide de tuyaux, mon frère a rempli le bassin en pierre déjà prévu à cet effet, mais à aussi rempli un gros conteneur qui, installé sur la terrasse du dessus, permet d’aménager un système de douches et de lavabo. C’est ainsi que, dans les temps de canicule et de sècheresse, ce terrain est l’endroit du pourtour méditerranéen le plus accommodant au sage précaire. Il s’y douche au milieu des fleurs, l’eau de sa toilette court arroser les pommes de terre sur la terrasse en contrebas, son corps nu se sent en accord fragile avec les courbes de la nature.

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Vivre sur ce terrain, c’est redevenir un corps. Retrouver son corps et ses besoins, ses lacunes. Tout le terrain est construit sur le rythme d’un corps d’homme, sur ses mouvements et ses capacités. Les dimensions y sont rapportées : rien n’excède en longueur, en largeur ni en surface, ce qu’un homme peut faire. C’est pourquoi il n’y a pas de lignes droites. La circulation y est organisée en zig-zag, en retournements, en accélérations et en stationnements.

Chaque fois que j’y vais, j’essaie de le photographier, mais je n’y arrive jamais car c’est un lieu qui multiplie les espaces, les encoignures, les points de vue. C’est un terrain pour le mouvement du corps tout entier, et non pour les yeux seulement.

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Il me faudrait une année, pour écrire sur ce lieu, et pour le décrire. Une année pour aller à la rencontre des catholique de Notre-Dame de la Rouvière et des protestants d’Ardaillès. Une année pour apprendre à sentir le poids des choses, évaluer la force qu’il faut pour faire tenir des pierres les unes sur les autres, intégrer le mouvement simple et mystérieux de l’eau qui, à l’automne, vient contester bruyamment les édifications humaines.

Je considère ce terrain comme un petit paradis depuis longtemps. Sur mon premier blog, Nankin en douce, j’évoquais déjà l’idée d’aller y vivre quelques mois, comme si j’y sentais quelques chose d’essentiel à percevoir. En Chine, j’avais participé à une émission de télévision sur la France, où l’on m’avait demandé ce qui me manquait dans mon pays.

Rien, ai-je dit, sauf peut-être un petit bout de montagne, dans les Cévennes, dont on ne trouve pas d’équivalent ailleurs dans le monde.