Cartes et écriture

Un récit de voyage, traditionnellement, cela commence avec une carte. Le lecteur ouvre le livre et la carte le fait déjà rêver.

Moi, je suis peut-être un mauvais exemple, mais vous me montrez une carte, et je plane. Au début d’un récit de voyage, la carte fonctionne un peu comme un deuxième sommaire. Une pré-table des matières.

Du point de vue poétique, c’est une image qui provoque une tension, une excitation muette en attente d’un texte qui devrait normalement faire vivre, faire respirer ce réseau de lignes. Le lecteur est pris dans un double mouvement contradictoire : il commence à imaginer les paysages, et il s’interdit de le faire. Il ne veut pas trop dévoiler le mystère que propose toute carte, même les cartes des lieux dont nous sommes familiers.

Généralement, sur la carte, figure une ligne repérable : c’est l’itinéraire de l’écrivain voyageur. Là encore, excitation, tension. Une pauvre ligne qui indique le trajet d’un voyageur, ou d’un convoi, dans un pays, un continent : comment ne pas y voir le symbole du fil de la vie d’un individu, mortel, dans l’immensité du monde ? Et se demander : pourquoi par là plutôt que par là ? Pourquoi cette ligne droite, alors qu’il aurait été si enrichissant d’aller en zig-zag ? Et nous voilà dans le roman, dans l’intrigue littéraire, dans les dernières pages de L’éducation sentimentale de Flaubert. Les deux amis qui font le bilan ; toi et ta vie en zig-zag, moi et ma ligne droite, nous avons péché par excès ou par manque de rectitude.

La carte des récit de voyage mérite donc qu’on en fasse des analyses. On en parle beaucoup trop peu, beaucoup trop peu. C’est bien simple, on en parle presque jamais! Demandez-vous, quand avez-vous parlé la dernière fois des cartes figurant dans les récits de voyage ?

En voici quelques unes pour réparer ce manque d’attention.

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Ella Maillart, Oasis interdites (Payot, 2002 (1937)). Carte officielle de la Chine des années trente, les noms y sont écrits en transcription phonétique de l’époque. Les lignes de l’itinéraire sont des traits identiques aux lignes des frontières. Tracer sa route, dit Derrida, c’est équivalent à l’acte d’écriture, c’est tracer une frontière. On y voit encore la Mandchourie, on voit la date, on pense à l’histoire, aux Japonais, aux nationalistes, aux communistes, aux seigneurs de la guerre, à l’immense merdier qui régnait en Chine à cet époque. Elle va traverser ce territoire avec Peter Fleming.

« Qu’on soit historien, écrit Nicolas Bouvier, philologue, mystique ou voleur de chevaux, cette lente traversée de la côte chinoise à l’Inde moghole est sans doute le plus beau trajet de pleine terre qu’on puisse faire sur cette planète. Prenez la mappemonde et trouvez-moi mieux! »

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Le grand trajet de Bouvier lui-même. Beaucoup moins de ligne, tout d’un coup. Peu de noms, beaucoup de blanc.

Une carte, d’ailleurs, qui n’est certainement pas de Bouvier lui-même. C’est un des problèmes intéressants de ce sujet d’études : certaines cartes sont conçues par l’écrivain, d’autres le sont par l’éditeur. Comme Bouvier n’a pas écrit un seul livre sur l’ensemble de cet itinéraire, mais trois, plus des émissions de radio, cette carte est une reprise a posteriori, une synthèse générale du grand voyage des années 1950 qui allait l’inspirer pour le restant de sa vie.

S’attacher / S’arracher, la dialectique du nomade

 

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La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est faits, mais en même temps on se réjouit… On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas. 

Ainsi s’exprime Nicolas Bouvier dans Routes et Déroutes, publié en 1992 (Cf. Oeuvre, Gallimard, 2004, pp.1290-1).

 

 

  

Il y a deux inexactitudes dans ce joli extrait. Deux erreurs qui s’emboîtent. Premièrement, les amitiés peuvent durer chez le voyageur. Mes amitiés durent plus longtemps et plus intensément que celles de nombreuses personnes qui ne bougent pas.

 

  

Deuxièmement, le nomade ne s’arrache pas tout à fait. Le mot n’est pas correct. Le nomade revient toujours aux mêmes endroits, si bien que chaque fois qu’il part, il a toujours le sentiment de quitter ses amis quelques temps et leur dit « au revoir ».

 

 

 

Dans l’idéal, le nomade n’abandonne jamais une amoureuse non plus. Dans l’idéal (si elle le veut, c’est-à-dire), il retourne la voir comme un Touareg retourne aux mêmes Oasis.

 

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Ces photos sont des « études de nu » d’E.Aubin, 1881. Papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion. 9.5 X 14 cm (format carte-album, image contrecollée sur carton satiné jaune avec un liseré rouge, timbre humide au dos : « Photographie Beyrouth » et monogramme TLE). Dépôt légal 1881. © Bibliothèque nationale de France

Les différents capitaux du voyageur

Nous avions assez d’argent pour quatre mois. C’est peu d’argent, mais c’est beaucoup de temps.

Nicolas Bouvier, cité de mémoire. 

Comme les voyageurs ne parlent jamais d’argent, qu’on ne sait jamais comment ils font pour trouver de quoi payer leur hôtel, louer leurs voitures, profiter de leur flânerie comme s’ils n’avaient pas à se préoccuper d’aller bosser le lendemain, j’ai décidé de le faire ici.

Le dernier contrat qui me liait à un employeur, l’université Fudan de Shanghai (allié à un contrat avec le consulat général de France), s’est terminé en juillet dernier. Les deux emplois conjugués me rapportaient l’équivalent de 1000 euros par mois. L’université me fournissait un logement, et je ne payais aucune espèce d’assurance ni de couverture, donc je vivais confortablement en Chine. Je n’ai aucune dépense annexe ni aucun crédit à rembourser, mon existence financière et boursière est d’une légèreté insondable.

Sans l’avoir cherché, j’ai économisé de l’argent (l’expression est malheureuse, il vaudrait mieux dire que de l’argent s’est trouvé amassé sur un côté) du surplus non dépensé sur lequel je vis en ce moment, et qui doit durer trois ou quatre mois, en attendant les prochaines rentrées d’argent.

Avant de quitter Shanghai, j’ai donc changé plusieurs dizaines de milliers de yuan RMB, sans trop savoir si je me faisais arnaquer ou non par la mafia locale qui me permettait de procéder à cette transaction. Je suis revenu en France avec 3500 euros et 300 livres sterling. Je laissais sur un compte chinois peut-être 5000 yuan RMB, peut-être plus, je ne sais pas.

Voilà, cela fait grosso modo 1000 euros par mois. C’est avec cette somme que je dois trouver des abris, mais aussi des habits, car je n’ai presque rien rapporté de Chine, et que je dois payer des titres de transports pour des trains, des bus, des bateaux, des avions et des voitures. On comprend donc que je privilégie des endroits où des amis peuvent me loger. D’abord parce que j’aime revoir mes amis, mais aussi parce que je dépends d’eux. Et pour relier les amis, je passe par des lieux où je dors n’importe où, auberges, voitures, salles d’attente, bars de nuit, salons de massage (ça, c’est pour faire pittoresque).

On le comprend aisément : les amis et la famille, ce sont des formes de capital. Ce n’est pas un capital avec lequel on fait du profit, il n’y a pas de capitalisme de l’amitié, mais c’est une richesse sans laquelle je ne pourrais pas voyager. Imaginons que je sois seul, ma carrière de voyageur serait encore plus pauvre que si j’étais sans argent et sans capital éducatif. 

Jour de marché dans la ville nouvelle

Jour de marché sur l’esplanade Saint-Bonnet, à Villefontaine. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres de Lyon, à la campagne, dans ce qu’on appelle une « ville nouvelle », une forme d’urbanisme lancée, je suppose, dans les années 1975, une ville qui s’est lentement peuplée dans les années 80, sans passion et sans faire parler d’elle.

Quand j’étais au collège, mes professeurs disaient que ces villes étaient très moches.

Vingt ans ans plus tard, le bilan humain est magnifique. Toutes les races du monde sont concentrées sur cette petite place du marché. Les commerces de nourriture sont tenues par des gens issus de l’immigration, les banques et les magasins du genre librairie, trucs informatiques, sont tenues par des Français de souche. La bibliothèque du centre Simone Signoret a, comme il se doit, un personnel bigarré.

Toutes ces populations vivent ici sans agressivité. Au contraire, il se dégage une impression d’harmonie tout à fait convaincante. Et je recommande au voyageur de s’asseoir à une terrasse et de regarder les visages, les façons de marcher, les façons de se saluer : un vrai livre ouvert d’ethnologie contemporaine. Je pensais à ce que pourrait en écrire un Nicolas Bouvier, et voici ce qu’il penserait. La ville nouvelle nous présente sur un plateau (l’esplanade), l’un des plus beaux échantillonnages de l’humanité du 21ème siècle que la terre puisse porter. On croit, pour cela, qu’il faut aller en Amérique, ou dans les creuset orientaux, mais parfois, dans un repli de la campagne française, on trouve de ces joyaux anthropologiques. 

Il n’y a pas trop de mélanges, cela dit, mais une tranquille cohabitation. Qu’est-ce donc qui permet cette heureuse cohabitation, alors que tout le monde veut se foutre sur la gueule, si l’on en croit les journaux ? Le marché, bien sûr, la gloire du commerce, l’argent qui coule et qui s’insinue partout, l’argent que tout le monde partage, ainsi que le soleil et l’air qu’on respire. De poche en poche, de mains en mains, l’argent qui brûle comme du feu et qui coule comme de l’eau, qui glisse entre les doigts comme du sable, l’argent qui fructifie comme une terre ou un arbre. 

On parle des marchés d’Asie centrale, celui fameux de Kashgar, des souks du monde arabe et des grandes rencontres de Bénarès, mais qui parle du marché de Villefontaine, Isère ?

La méfiance des écrivains voyageurs

C’est curieux, cette manie qu’ils ont, tous, de dire qu’ils n’aiment pas la littérature du voyage. Il semble qu’à partir du moment où on écrit un récit, on cherche à se démarquer de tous les récits et du genre même du récit de voyage.

On a tous en tête les premières lignes de Tristes tropiques de Lévi-Strauss, « Je hais les voyages et les explorateurs… » Très bon début de livre mais, en réalté, pas très original. Un demi siècle plus tôt, Victor Segalen commençait L’équipée par ces mots : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars… »

Curieux genre que celui qui rejette d’emblée toutes les œuvres dudit genre.

Imagine-t-on un polar qui commencerait par : « Ne me parlez pas de crimes, d’enquêtes, de rues sombres, il y en a marre de ces romans noirs qui jouent toujours sur les mêmes clichés. »

Oui, je l’imagine assez bien, en fait. Je suppose que cela a déjà été fait. La différence est que, dans le cadre du polar, un tel début serait pris pour du second degré, car le lecteur sait que c’est de la littérature. C’est moins le cas dans les récits de voyage. Il arrive que ceux qui aiment ces récits préfèrent que les auteurs soient des « voyageurs qui écrivent », et non pas des « écrivains qui voyagent » (expressions de Nicolas Bouvier).  

Quand on dit : « C’est un excellent polar », l’écrivain est loué pour sa qualité d’écrivain.

Quand on dit : « C’est un excellent récit de voyage », on n’est pas certain de quoi il est question. Excellent du point de vue littéraire ? Ou est-ce le voyage lui-même qui est loué, l’exploration, la performance ? Ou les photos dans le bouquin ? Ou les renseignements ethnographiques ?

C’est peut-être pour quitter cette ambiguïté, ou pour jouer avec elle, que les écrivains voyageurs affichent leur méfiance et leur rejet.

J’ai dans l’idée que lorsque la littérature du voyage aura acquis ses lettres de noblesse, comme le polar les a acquises, il n’y aura plus de nécessité à cela.

Blogs et/ou livres de voyage

Rencontré un professeur d’université qui m’a parlé de mon projet de thèse. Il n’a rien à voir avec ce que je voudrais faire, mais il a un avis sur tout, ce que j’apprécie, en ces temps d’hyperspécialisation. La littérature du voyage, il connaît un peu, il a failli faire sa thèse sur un sujet similaire il y a trente ans. Qu’est-ce qu’un sujet similaire à la littérature du voyage ?

Il m’a dit que les blogs étaient un type d’écriture qui commençaient à être étudié, et que quitte à parler de travel writing contemporaine, autant ne pas oublier les blogs de voyage. « Mais c’est bien sûr! » me suis-je écrié. Voilà un truc porteur, les blogs de voyage et/ou les blogs d’expatriés, leurs limites et leurs apports. Plutôt que de faire une thèse pour spécialistes, concentrée sur deux ou trois auteurs dont je suis fan, faire un travail qui mette en lumière les meilleurs écrivains contemporains tout en surfant sur un phénomène à la mode que je connais bien puisque je le pratique depuis plusieurs années.

D’un côté, la triade qui forme mon panthéon littéraire de l’errance : André Dhôtel, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. De l’autre, les débats et les essais sur le tourisme, le voyage de masse, les blogs, la migration petite bourgeoise, en un mot la sociologie. Le tout supervisé par le grand philosophe de la déterritorialisation : Gilles Deleuze.

Cela pourrait faire une belle armature pour se lancer dans une définition d’un genre littéraire pas encore très clair. Car qui sait comment décrire l’oeuvre de Jean Rolin ? On est toujours emmerdé pour le faire car on manque de catégories littéraires spécifiques.

Le professeur d’université me dit que les blogs, au fond, ne se démarquent pas vraiment de l’écriture d’un journal intime, d’un carnet de route. Sauf son respect, je conteste cela. L’écriture d’un blog a quelque chose de particulier. Une tension, une mise sous tension des phrases pour les rendre d’emblée percutantes, ou drôles, ou intéressantes, ou provocantes. Je me permets de lui dire quelques mots sur les différences entre un blog et un journal, insistant sur le rôle déterminant des commentaires. Il opine du chef et me dit : « C’est bon, là, tu l’as ton sujet de thèse, va pas chercher plus loin. »