Quitter la Mecque

Nacelle télescopique au repos, Grande Mosquée de la Mecque

Le petit pèlerinage « Omra » est beaucoup moins éprouvant que le grand « Hajj », mais c’est quand même fatigant ne serait-ce qu’à cause du nombre de pèlerins. On a beau avoir réservé un hôtel très proche de la mosquée, on est sur les rotules au bout de deux ou trois jours.

Avant le départ de la Mecque, on essaie de se rendre vers la Kaaba pour lui dire au revoir, mais l’accès m’a été interdit parce que je ne portais plus les vêtements de pèlerins et que mon crâne était tondu, preuve que j’avais déjà accompli mon Omra et que je devais laisser la place aux nouveaux venus.

Palais Zahir, La Mecque

Avant de quitter la ville sacrée, nous avons eu le privilège de visiter le musée de la Mecque, fermé au public pour des raisons de restructuration des collections. Dans un beau palais construit au XXe siècle par le roi Abdulaziz pour le roi Farouk d’Egypte (si j’ai bien compris), nous avons pu profiter les vieilles expositions d’un musée régional charmant qui chante son patrimoine d’une voix blanche.

Les aubes mélodieuses

Détail de la porte 114, Grande Mosquée de la Mecque

Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.

La Mecque, pharaonique

Lorsqu’un fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, s’aventure à La Mecque, ce qui le frappe d’emblée et continuellement, en sus de la spiritualité du lieu, c’est son aspect titanesque de chantier. La ville sainte, carrefour des pèlerins du monde entier, est aussi le théâtre d’une logistique colossale, orchestrée pour accueillir et gérer des millions de visiteurs. Cette organisation, au service d’un rite universel – la circumambulation autour d’un cube de dimensions modestes – révèle un contraste saisissant entre la simplicité du geste spirituel et la démesure des moyens déployés.

La logistique du sacré

Directions sacrées et profanes, Grande Mosquée de la Mecque

Imaginez des dizaines de millions de personnes, hommes et femmes, enfants et aînés, de toutes ethnies, convergeant vers un espace restreint. Les flux d’arrivées et de départs, les circumambulations autour de la Kaaba, les prières et les repos doivent être minutieusement orchestrés. Pour cela, une armée de travailleurs, agents de sécurité et personnels de maintenance s’active jour et nuit. Mais cette immense machinerie a ses failles : les forces de l’ordre, sous pression constante, doivent parfois imposer un contrôle rigide.

L’expérience devient alors ambivalente. À la ferveur spirituelle s’ajoute une tension palpable. Les pèlerins se voient empêchés de s’asseoir ou de prier librement, forcés de suivre des directives strictes pour ne pas rompre l’équilibre précaire du lieu. Cela engendre parfois des frictions. Moi-même, lors d’une « promenade » avec mon épouse, ai été séparé d’elle par les agents, désireux de fluidifier les déplacements. Un mal nécessaire, peut-être, mais qui souligne l’étroitesse entre ordre et contrainte. Un jeune fonctionnaire m’a même parlé avec un ton irrespectueux et des gestes déplacés qui nous ont vus nous toiser, les yeux dans les yeux, pendant de longues secondes. J’ai vraiment cru qu’on allait m’arrêter et m’interroger pour me donner une leçon. Erreur, les méchants flics qui m’avaient rudoyé ont prié à mes côtés et ont disparu dès la fin de la prière.

Un chantier interminable

Au-delà des foules, un autre spectacle s’impose : celui d’un chantier pharaonique. Des années après les rénovations de la Grande Mosquée, les travaux continuent. Les montagnes sont littéralement arasées pour faire place à de nouvelles infrastructures. Des dizaines de milliers d’ouvriers, casqués et organisés en équipes hiérarchisées, se déploient dès l’aube. Depuis les hauteurs des hôtels, on observe ce ballet incessant : des réunions en cercle aux départs coordonnés vers leurs tâches.

La ville sainte devient alors le symbole d’une modernité en mouvement, où le sacré coexiste avec l’industrie, où la spiritualité dialogue avec le labeur technique et manuel. À cela s’ajoute une économie parallèle : des vendeurs de rue qui, au pied des gratte-ciels, tentent de gagner leur vie auprès des pèlerins.

Un paradoxe monumental

Ce qui reste, quand on prend son petit déjeuner dans son hôtel de 30 étages, avec vue sur le chantier, c’est un mélange de fascination et d’interrogation. Comment mesurer le coût et les revenus d’un tel édifice humain ? Une tasse de café à la main, le sage précaire compte un gars qui bosse pour cinq qui le regardent. On voit ici mieux qu’ailleurs combien le monde du travail est constitué en grande partie de moment sans travail, et pourtant nous sommes tous débordés, en burn-out. Et eux aussi, ces techniciens de La Mecque, ils font des dépressions et se mettent en arrêt maladie à cause du stress.

Pic arabique. Que dis-je ? C’est une péninsule !

Le livre de Mona Khazindar désigne Jeddah comme l’une des portes de l’Arabie. C’est en particulier la porte principale de la Mecque et les hommes entourés de serviette blanche y voisinent avec les femmes non voilées qui se promènent sur la corniche.

Jeddah fut longtemps la seule ville d’Arabie Saoudite ouverte aux étrangers et aux non-musulmans. Et en même temps la ville la plus remplie de pèlerins après la Mecque. Tout le monde passe par là, soit avant soit après le pèlerinage.

C’est un peu la Marseille de la péninsule arabique.

Omra pour Noël

Aujourd’hui, mon épouse Hajer et moi partons pour La Mecque. Pour Noël 2024, nous nous offrons le petit pèlerinage, l’Omra.

Nous avions déjà fait ce pèlerinage il y a cinq ans. C’était une expérience émouvante, dont je garde un souvenir de grande tendresse pour mon épouse et pour ma religion. À l’époque, j’en avais écrit quelques lignes dans un livre consacré au sultanat d’Oman, mais j’avais coupé la plupart de mon récit de pèlerinage pour ne pas égarer le lecteur. Je n’avais conservé que ce qui éclairait la réalité omanaise qui occupait le livre. Depuis, j’ai découvert la richesse des récits de Hajj, qui sont nombreux et variés.

Passer Noël à tourner autour de la Kaaba est une source de joie. Si le temps me le permet, je partagerai avec vous quelques impressions de cette circumambulation.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

La Mecque, ville d’artistes

Hier, j’ai publié un texte sur le livre de Mona Khazindar. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur un exemple précis tiré de cet ouvrage : les illustrations de la Mecque et des voyages qui y mènent, notamment à travers les certificats de Hajj.

Avant l’apparition de la photographie, les pèlerins se faisaient souvent accompagner par des illustrateurs chargés de raconter leur voyage. Ces certificats de Hajj, loin de se limiter à une simple attestation administrative, sont de véritables œuvres d’art. Ils regorgent de dessins minutieux représentant des paysages, des rituels religieux, et bien sûr, la Kaaba. Ces documents deviennent alors un témoignage visuel et spirituel du pèlerinage, mêlant foi et expression artistique.

Ces manuscrits, souvent méconnus, offrent une extraordinaire variété d’illustrations. Ils dévoilent une vision de la Mecque vibrante, pleine de détails concrets qui donnent vie aux lieux saints.

Ce que je trouve fascinant dans ces œuvres, c’est qu’elles contredisent sagement les stéréotypes : l’islam, tel qu’il apparaît dans ces certificats et illustrations, est une religion qui multiplie les images pour transmettre la beauté et la profondeur de ses rituels. Ces documents graphiques sont autant de fenêtres sur une tradition où l’art et la foi s’enrichissent mutuellement, offrant une perspective renouvelée sur les lieux saints.

Mona Khazindar explore dans son livre cette dimension méconnue de la Mecque, que l’on pourrait presque qualifier de « ville d’artistes ». La Kaaba, au-delà de son rôle central dans la foi islamique, devient un objet de représentation visuelle, inspirant des créations graphiques qui témoignent de l’importance de l’art dans l’histoire religieuse.

Elle ne se limite pas non plus à un type d’œuvre d’art ou à un art strictement respectueux et dévot. Dans son ouvrage, elle explore des approches artistiques variées, n’hésitant pas à inclure le 9e art, la bande dessinée, pour enrichir sa réflexion. Par exemple cet album de Lionel Marty, sur un scénario de Christian Clot, dialogue avec d’autres œuvres à travers une double page fascinante. En guise de légende à la BD, Khazindar ajoute une citation de Richard Burton qui dit en substance qu’il ne faut surtout pas dessiner en présence des bédouins qui pourraient vous agresser ou vous tuer s’ils vous voyaient, car ils vous prendraient pour un djinn.

Cette citation reflète parfaitement une série de stéréotypes liés à l’islam et à la supposée interdiction de l’image. Elle évoque les défis et les perceptions qu’ont rencontrés les explorateurs et artistes occidentaux en tentant de représenter la Mecque.

Sur cette double page, plusieurs images se répondent :

• Une gouache d’Anne Blunt, célèbre exploratrice du XIXe siècle, qui immortalise une scène d’un voyage en Arabie.

• Une carte postale ancienne, montrant la source de Zamzam entourée de pèlerins cherchant à s’abreuver.

• Un portrait de Richard Burton, dans lequel il se représente lui-même accoutré en pèlerin lors de son fameux voyage à La Mecque dans les années 1850.

Cette approche démontre l’art du dialogue que maîtrise Mona Khazindar dans son livre-musée. Elle ne se contente pas de juxtaposer des œuvres ; elle les fait entrer en écho pour raconter une histoire riche et complexe, où la Mecque apparaît à la fois comme lieu de mémoire, d’imagination et de création.

Ce chapitre ne s’arrête pas à la Mecque. On y voit les montagnes où le prophète se retirait pour méditer des jours et des semaines durant. La plus célèbre d’entre elles s’appelle le mont Arafat. On s’y rend obligatoirement car c’est une des étapes du pèlerinage. C’est ici que le prophète a reçu pour la première fois la visite de l’archange Gabriel qui lui a inspiré le Coran.

Enfin on ne terminera pas ce chapitre sans une vue de Médine, la « ville illuminée », où le prophète repose. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter la raison qui a poussé Mona Khazindar à choisir cette photo de Kazuyoshi Nomachi, qui me paraît être un lever de soleil sur la Masjid Al Nabawi (la mosquée du prophète).

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Réflexions sur l’attentat religieux survenu au sultanat d’Oman

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été profondément attristé par la nouvelle de l’attentat qui a eu lieu près de la mosquée chiite du quartier Wadi Al-Khabir à Mascate. Ayant vécu dans ce pays, j’ai toujours été impressionné par la paix religieuse qui y régnait malgré une diversité musulmane notable.

Oman est un pays marqué par une majorité ibadite, une minorité sunnite significative, et une minorité chiite, restreinte mais néanmoins influente, surtout le long des côtes. J’ai exploré ces dynamiques dans mon livre Birkat al Mouz, où je décris notamment ma découverte du chiisme à travers cette mosquée récemment frappée par la tragédie.

Cependant, il est crucial de comprendre que cette paix religieuse n’a jamais été garantie, n’a même jamais été un donné de l’expérience omanaise. Mon expérience personnelle en est un témoignage. Lorsque j’ai voulu promouvoir les études ibadites à l’université de Nizwa, des pressions ont été exercées pour que j’abandonne ce projet. Les entretiens que je souhaitais mener sur l’ibadisme se sont heurtés à des refus, et j’ai appris que la police menait de nombreuses enquêtes et mettait en prison des individus pour prévenir des attaques.

La paix et l’hospitalité du peuple omanais sont indéniables. Pourtant, comme je l’explique dans mon livre de 2021, cette paix ne doit pas être vue de manière trop irénique. Les divisions profondes existent, et c’est peut-être la nature autoritaire du régime qui empêchait toute contestation religieuse.

Cette tragédie nous rappelle que la paix est fragile, même et surtout dans les régions où l’on fait profession d’être paisibles. C’est pourquoi le dernier chapitre de mon récit s’intitule « La Guerre ». On y lit cette scène où le narrateur va justement dans cette mosquée chiite avant le lever du soleil, et se rend compte après la prière qu’un vaisseau sur-armé mouille dans la corniche de Mascate et pointe son nez précisément sur la porte d’entrée du quartier chiite,

C’est un message que j’essaie d’envoyer aux voyageurs, aux touristes et aux chercheurs : continuez de visiter ce beau pays qu’est l’Oman, mais ne vous laissez pas influencer par les propagandes officielles ni par les discours marketing des professionnels du tourisme.

Lecture des « Femmes », sourate IV. Le divorce, les mésententes, les conflits et les vrais croyants

À partir du verset 35, qui recommande de régler les conflits conjugaux par une réunion paritaire de conciliation, le coran quitte momentanément la question des femmes et des enfants pour se diriger vers d’autres types de désaccords. Une longue parenthèse s’ouvre pour parler de divorces, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté des musulmans.

Le divorce

Une centaine de versets plus tard, le couple et la femme referont surface et le Coran répétera que l’équité est impossible quand on a plusieurs épouses, et que la réconciliation est préférable en cas de querelles. En revanche, le divorce est parfaitement admis et la femme a la garantie de pouvoir refaire sa vie :

Si les deux se séparent, Allah de par Sa largesse, accordera à chacun d’eux un autre destin. 

Coran, IV, 130

Le divorce n’est pas seulement toléré de manière formelle. Le système matrimonial mis en place par l’islam permet aux femmes, à travers la dot, une part non négligeable des héritages et l’obligation pour l’homme seul de subvenir aux besoins de tous, d’acquérir un pécule. Ce pécule favorise l’autonomie financière nécessaire à la femme en cas de séparation ultérieure.

Ceci est une réponse à ceux qui rappellent la parole de Jésus selon laquelle « ce qui a été fait par Dieu ne peut être défait par les hommes ». Pour l’islam, un mariage n’est pas un sacrement, n’est pas « fait » par Dieu. C’est une union scellée entre êtres humains qui ouvre le droit à la sexualité, et qui peut être révoquée. En revanche, ce qui est toléré par le coran n’est en aucun encouragé : comme la polygamie, la possession d’esclaves et l’usage de la violence, le divorce est toléré mais dans des limites strictes, après avoir faits des efforts manifestes pour donner sa chance à la réconciliation.

Les mésententes entre les hommes de la communauté

La séparation entre les hommes est aussi ce qui taraude la sourate IV. Une grande partie y est consacrée à des dissidents, des frondeurs, des déserteurs, des mutins et des hypocrites, voire des traitres. C’est pourquoi il faut s’apprêter à lire des dizaines de versets sur des individus qui ne sont pas en harmonie avec le Prophète et la parole de Dieu, bien qu’ils fassent partie, plus ou moins, de la communauté des musulmans.

La sourate IV expose alors une taxinomie des différents niveaux de divergence entre le croyant parfait et l’infidèle le plus hostile. Le croyant parfait n’est qu’un concept, les hommes sont imparfaits et le coran vient parler la langue des imparfaits pour les ramener vers le bon chemin. Mais il y a beaucoup à faire pour rappeler aux croyants qu’il faut être bon, tempéré, modeste et généreux. Les avares, les arrogants, les extrêmistes doivent essayer de se réformer. Et puis vous, les faibles mortels qui ne pouvez résister à la tentation, tâchez de vous modérer quand vous buvez de l’alcool :

Ô les croyants ! N’approchez pas de la prière alors que vous êtes ivres, jusqu’à ce que vous compreniez ce que vous dites

Coran, IV, 43

Aux premiers temps de l’islam, l’alcool était donc autorisé, et puis il a fallu l’interdire pour des raisons évidentes, malgré le plaisir qu’il apporte, et les « bienfaits » qu’il peut apporter. Malheureusement, comme on s’en rend aujourd’hui compte avec d’autres produits comme le sucre et le sel, l’alcool a tôt fini par tout détraquer dans la santé des hommes.

Plus important, la sourate IV s’emploie à désigner ceux qui divorcent d’avec le Prophète.

Et quiconque fait scission d’avec le Messager, après que le droit chemin lui est apparu et suit un sentier autre que celui des croyants, alors Nous le laisserons comme il s’est détourné, et le brûlerons dans l’Enfer. 

Coran, IV, 115

L’enfer sera la punition de ceux qui se détournent de Dieu, c’est la base des religions monothéistes, mais il y a toujours de la place pour le pardon et le retour vers le bon chemin, donc le Prophète doit toujours manier la carotte et le bâton. N’allez pas trop loin dans la mésalliance car vous pourrez bénéficier de notre grandeur d’âme, vous pouvez toujours trouver une rédemption, mais n’attendez pas trop quand même non plus car les flammes de l’enfer vous attendent, etc.

En particulier un mot revient souvent : « mécréants », transformé dans toutes les déclinaisons que permet la langue arabe : kufar, kafirun, Lilkāfirīna, kafaru, en fonction de sa place dans la grammaire de la phrase, si c’est un nom ou un verbe, etc.

Le mot koufar vient de la clé KFR, qui à l’origine désigne les paysans qui recouvrent de terre grains et graines. Le geste fondamental est celui de couvrir, recouvrir, dissimuler, voiler la vérité. Donc ce qu’on traduit par « mécréant » ne désigne pas celui qui n’est pas musulman parce qu’il est élevé dans une autre culture, mais celui qui a vu et compris la « vérité » et qui retourne aux illusions passées. Typiquement, il a bien compris que les pierres dressées n’avaient aucun pouvoir, que les idolâtrer n’était que de la superstition, mais après quelques temps il décide d’aller quand même sacrifier une bête dans un temple pour telle pierre sacrée parce qu’on ne sait jamais.

Ces gens causent beaucoup de soucis au Prophète, car ils ont cru en Dieu puis se sont désolidarisés des croyants, et on comprend à travers les versets que certains sont devenus de véritables ennemis mortels de la communauté, tandis que d’autres pourraient facilement réintégrer le groupe des croyants. Selon les versets, on sent que Dieu joue avec la conscience du Prophète : avec certains il faut être généreux, pour d’autres il faut montrer de la sévérité, d’autres encore ne méritent que du mépris, voire des châtiments mortels.

Il est clair qu’à ce moment de l’islam, la descente du Livre sacré, la constitution de la communauté religieuse est encore mouvante et fluctuante. Les « mécréants » sont donc des gens dont la foi n’est pas assurée et font des allers et retours vers l’islam, on ne peut pas compter sur eux. D’un côté, il ne faut peut-être pas leur fermer la porte, car Dieu est généreux et miséricordieux. D’un autre, il faut savoir dire stop :

Ceux qui ont cru, puis sont devenus mécréants, puis ont cru de nouveau, ensuite sont redevenus mécréants, et n’ont fait que croître en mécréance, Allah ne leur pardonnera pas, ni les guidera vers un chemin.

Coran, IV, 137

On le voit, les choses ne sont pas noires et blanches. Contrairement à ce que pensent des islamistes extrêmistes et des islamophobes, il ne suffit pas d’être musulman pour être sauvé ni pour profiter de la solidarité. Car il y a encore un autre degré d’infidélité, entre le croyant et le « mécréant », c’est celui des « hypocrites » (Al Munafiqina) qui n’ont que l’apparence du croyant mais qui n’y croient pas vraiment. Ils sont paresseux, velléitaires, et ostentatoires. Ils prient, si l’on veut, ils sont musulmans à leur manière, ils ne vont pas vers d’autres chapelles, mais ils prient pour la galerie, et surtout, ce qui horripile le Prophète, ils ne donnent rien d’eux-mêmes :

Ils sont indécis (entre les croyants et les mécréants,) n’appartenant ni aux uns ni aux autres. Or, quiconque Allah égare, jamais tu ne trouveras de chemin pour lui.

Coran, IV, 143.

C’est contrariant mais c’est ainsi, les hommes sont divers, ondoyants, même ceux qui appartiennent à la communauté des musulmans.

Mais les pires ennemis, ceux qui méritent les pires châtiments, ce ne sont pas ceux qui croient différemment, qui se sont trompés de religion, ou qui persévèrent dans l’hérésie, ce sont ceux qui ont noué une alliance avec le Prophète et qui l’ont trahie. Puis, qui se retournent contre le Prophète et ses hommes. Dans ce cas c’est une question de vie et de mort, et il n’y a plus de tolérance qui tienne.

Ce qui provoque la violence du musulman, ce ne sont pas les croyances différentes, ce sont les dangers que font courir les groupes qui trahissent leur parole et qui sont manifestement hostiles. Trois versets prouvent ainsi que le djihadisme, le terrorisme moderne, sont de graves hérésies : 89, 90, 91. Ces versets distinguent ceux que le croyant doit combattre et ceux, parmi les ennemis, qu’il doit laisser tranquilles. Du moment que ces ennemis sont « neutres » et « offrent la paix », les musulmans ont l’obligation de les laisser vaquer. Mais les autres, ceux qui veulent vous avilir et vous faire quitter votre foi, ceux-là doivent être combattus sans relâche.

On assiste alors à des guerres de bandes, pour la survie des communautés. La vie n’était pas facile, on pouvait se faire attaquer à tout moment par les ennemis, à tel point que Dieu préconise des prières armées et à rotations :

Et lorsque tu (Prophète Muhammad) te trouves parmi les tiens, et que tu les diriges dans la prière, qu’un groupe d’entre eux se mette debout en ta compagnie, en gardant leurs armes. Puis lorsqu’ils ont terminé la prosternation, qu’ils prennent place dans un rang arrière et que vienne l’autre groupe, ceux qui n’ont pas encore célébré la prière. À ceux-ci alors d’accomplir la prière avec toi, prenant leurs précautions et leurs armes. Les mécréants aimeraient vous voir négliger vos armes et vos bagages, afin de tomber sur vous en une seule masse. Vous ne commettez aucun péché si, incommodés par la pluie ou malades, vous déposez vos armes ; cependant prenez garde. Certes, Allah a préparé pour les mécréants un châtiment avilissant.

Coran, IV, 102

Les juifs et les chrétiens

Quelques versets s’adressent à ceux qui ont connu la vérité avant la descente du Coran et qui, évidemment, ont commis quelques impairs qui les ont conduits à fonder des religions qui ont eu tendance à s’écarter du droit chemin.

Ces gens-là qui ont compris que Dieu a crée l’univers, ils ont les mêmes références fondamentales que les musulmans, les mêmes valeurs, mais ils se sont égarés. Bon, Dieu conseille, les concernant, de les laisser tranquilles dans leur égarement, de les traiter avec respect et de les accueillir chaleureusement quand ils voudront se soumettre à Dieu seul et non pas à d’illusoires « associés » qu’ils lui ont inventés.

On appelle ces gens-là les « Gens du Livre » car l’islam considère que la Torah, la Bible et le Coran constituent un seul et même Livre qui diffuse la parole de Dieu à travers l’intercession d’anges et de prophètes.

Les hommes étant imparfaits, on l’a vu plus haut avec les mécréants et les musulmans qui n’arrivent pas à croire correctement, les juifs et les chrétiens ont travesti, perverti les mots du Livre soit par erreur, soit par malice :

Il en est parmi les Juifs qui détournent les mots de leur sens, et disent: « Nous avions entendu, mais nous avons désobéi », « Écoute sans entendre », et « favorise-nous »: Ils font un mésusage du mot « Ra’inâ », tordant la langue et ainsi attaquent la Religion.

Coran, IV, 46

Pour les Chrétiens, de même, c’est Dieu qui décidera ce qui leur arrivera après la mort, les croyants n’ont pas à s’en occuper, et certainement pas à faire pression sur eux. Il faut les respecter comme Hegel respectait Descartes : certes ils ont tout faux, mais ils ont fait un pas dans la bonne direction. La sourate IV se borne à leur faire un simple rappel sur l’unicité de Dieu, après quoi, qu’on les laisse en paix :

Ô gens du Livre, ne soyez pas excessifs dans votre religion, et dites plutôt la vérité à propos de Dieu. Le Messie Jésus, fils de Marie, est un Messager de Dieu. (…) Et ne dites pas « trois », arrêtez cela, ce sera meilleur pour vous. Dieu est Un. Il est trop glorieux pour avoir un enfant.

Coran, IV, 171

Les dernières paroles de la sourate concernant les Chrétiens puis les croyants sont assez apaisés. Le Coran ne préconise ni n’approuve d’agressivité dirigée contre des non-musulmans qui sont le fruits d’égarements séculaires. Il y a assez à faire avec tous ceux qui, parmi les nouveaux venus dans la religion monothéiste, doivent être recadrés, récompensés, santionnés et tancés. Les autres, les Gens du Livre, qu’ils se débrouillent avec leur version du Livre. En revanche, ils savent que la porte leur est ouverte s’ils décidaient un jour de « dire la vérité à propos de Dieu ».

C’est la profession de foi de l’islam. Vous déclarez que Dieu est unique et vous voilà musulmans.

La sourate se termine enfin par un verset qui fait retour sur les parts d’un héritage. Pour une personne qui meurt sans enfant, tant revient à sa soeur, tant pour un frère, tant pour deux soeurs, etc.

Il y a une logique profonde à combiner la question des femmes et des enfants d’un côté, et celle des différents niveaux de scission avec le Prophète de l’autre. Le trait d’union entre les deux problématiques, c’est l’héritage. Dieu nous confie un Bien, nous en avons tous une part. Il n’y a pas d’égalité entre ce qui nous est confié, mais nous avons tous assez de liberté, d’autonomie et de pouvoir pour en faire un usage qui permettra à notre bien de fructifier, ici-bas comme après la mort.