Un compositeur génial que l’occident a ignoré, et qui est pleuré par tout l’orient

Répétion de Fairuz avec son fils Ziad

Le fils de la chanteuse Fairuz est mort cet été.

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, il est même possible que vous ne sachiez pas tout à fait qui est Fairuz, sans parler de son fils, Ziad Rahbani.

Ce n’est pas de votre faute, l’occident à consciencieusement occulté leurs poignantes ballades.

Ces jours-ci, depuis plusieurs semaines, mon épouse écoute les chansons de Fairuz matin, midi et soir. Fairuz est une chanteuse chrétienne du Liban adorée par les arabophones de toutes confessions. Je ne vois pas d’équivalent en France à cette adulation. Elle transcende les générations, les genres, les religions et les nationalités.

Les Égyptiens, peut-être, lui vouent un culte moins ardent, car ils se sentent dépositaires de la meilleure culture musicale du monde arabe, mais dans l’ensemble, l’appréciation de Fairuz est universelle chez tous ceux qui vivent dans la magnifique langue arabe.

Si la mort de son fils Ziad est vécue comme un drame, c’est parce qu’il fut un compositeur de grand talent. Certaines de ses chansons, interprétées par sa star de mère, sont des tubes invraisemblables depuis 40 ans.

Meilleur exemple : Keifak Anta ? ( Comment vas-tu ?), une chanson toute en subtilité d’une rencontre entre deux interlocuteurs, dans laquelle on croit comprendre qu’un ancien amour semble avoir refait sa vie à l’étranger… Mon épouse avait une autre interprétation : pour elle, c’est la rencontre entre une maman et son fils qui a émigré et à coupé les ponts avec sa famille restée au pays.

Il faut comprendre que Fairuz était une star bien avant que son fils devienne son compositeur. Dans les années 1960, elle fit des ravages avec sa voix inimitable et les compositions audacieuses de deux frères qui inventaient une musique inouïe, mêlant tradition arabe, jazz, et musique classique occidentale.

Fairuz s’est mariée avec un des deux frères Rahbani, et a consacré sa vie à la musique et sa famille. Son existence pudique et ses manières conservatrices plaisaient et émouvaient les Arabes chrétiens, juifs et musulmans. Car la pudeur est une manière de respecter les divergences sans se renier pour autant.

Quand son fils Ziad est devenu à son tour compositeur, l’attente était proportionnelle à l’immensité du talent concentré dans le couple et la famille Rahbani. Le résultat dépassa les attentes. Le fils Rahbani avait hérité de la musicalité de son père et l’augmentait d’études nouvelles vers le Funk et la pop. Les tubes devinrent des classiques instantanés.

Ziad Rahbani ne s’est pas contenté d’être le fils de Fairuz. Il a écrit des pièces de théâtres et des chansons pour lui-même. Il a enfin une carrière de pianiste de jazz car il pouvait se permettre tout ce qu’il voulait. Son œuvre est aussi très apprécié dans tout le Proche-Orient car il défendait la cause palestinienne et faisait preuve de satire, d’esprit sardonique et de moquerie à l’endroit des politiciens corrompus du Liban, et à cet humour décapant, tout le monde pouvait s’identifier…

C’est pourquoi tous les jours, pendant nos vacances en Cévennes, quand je demande à ma femme ce qu’elle écoute sur son téléphone, c’est invariablement une archive tirée de l’immense œuvre de Fairuz, de son mari, du frère de son mari, et de son fils qui vient de mourir.

Tous les Arabes ont passé l’été 2025 à pleurer et à chanter, et nous ne nous sommes aperçu de rien car les Arabes sont des gens pudiques et respectueux.

Dans les montagnes d’Arabie. Rijal Almaa

Mon chauffeur et moi avons négocié un prix raisonnable pour qu’il me conduise jusqu’à Rijal. Il est content. Très content. Trop content peut-être. À voir sa mine réjouie, je finis par me dire que je me suis fait avoir.

Je suis trop impatient d’atteindre le village de Rijal pour faire des pauses ou demander des explications. Nous nous arrêtons seulement pour faire la prière dans les mosquées de bord de route.

L’une d’elles est fermée. Une autre est ouverte mais la salle d’eau est fermée. Nous sommes obligés de frapper à des portes pour qu’un joli Sheikh, à la longue barbe blanche, nous ouvre. Nous pouvons enfin utiliser les toilettes et faire la toilette sacrée pour nous trouver en état de pureté suffisante pour nous prosterner devant le Créateur.

C’est là, pieds nus sur la moquette que nous nous présentons. Il s’appelle Ahmed. Il me propose de diriger la prière. Je lui dis non. Il insiste par politesse. « Tu conduis la voiture, cheikh Ahmed, donc tu conduis la prière. Tu es mon imam aujourd’hui. » Il rigole.

J’arriverai au seul hôtel du village en fin de journée.

Cet hôtel n’est pas mentionné sur Google, ni sur les sites connus, ni sur l’intelligence artificielle, dont on exagère parfois les ressources. C’est mon ami Ahmed, chauffeur et imam du jour, qui l’a trouvé en téléphonant à des copains, et à des copains d’amis. J’ai réservé la chambre au téléphone, dans un arabe tellement rudimentaire que le propriétaire m’a donné une grande chambre alors qu’il avait en stock des petites chambres pour homme seul.

Cela dit, la vue de ma chambre était belle.

Je sortis visiter ces belles maisons anciennes. Émerveillé, je marchais très lentement et m’arrêtais longuement.

Après une exploration paresseuse et passionnée à la fois, je me suis assis et j’ai laissé tomber la nuit sur moi.

Le vent se leva et la douceur du soir était exquise.

J’aurais voulu savoir dessiner.

J’aurais voulu que ma femme soit là avec moi.

Bonne nuit et bons baisers de Rijal.

Les influences musulmanes de l’humanisme protestant

Qui connaît encore Michel Servet ?

Qui en parle ? Qui lui rend hommage ? En Suisse, quelques téléfilms. À Vienne, près de Lyon, une sculpture. À Genève, une plaque. Ici ou là, une commémoration discrète. Mais dans le monde des idées ? Silence.

Michel Servet, ou plutôt Miguel Servet, né en Aragon, brûlé à Genève en 1553. Il fut brûlé deux fois, c’est dire si on l’a détesté : les catholiques ont brulé son effigie à Vienne, et les protestants ont brûlé son corps à Genève, sur ordre de Calvin.

On le cite parfois comme un martyr de la liberté de conscience, un précurseur des Lumières. Il l’était. Mais on l’évoque toujours à moitié, amputé de son contexte. On répète qu’il a nié la Trinité, qu’il a osé contester la divinité du Christ, qu’il est mort pour ses idées. Tout cela est vrai. Mais on oublie l’essentiel.

On oublie systématiquement son origine. Il était Espagnol. Né dans une Espagne qui venait à peine de voir disparaître l’administration musulmane. Une Espagne encore traversée par les échos de Cordoue, de Grenade, de Tolède. Une Espagne où les débats théologiques, philosophiques, scientifiques, hérités du monde islamique, résonnaient encore sous les tortures de l’Inquisition et l’intolérance des Rois catholiques.

Servet n’était pas musulman, mais il était le produit d’un monde traversé par l’islam. Il pensait dans une langue et dans une logique influencées par l’Andalousie savante. Ce n’est pas un hasard s’il a voulu concilier foi et raison, si sa critique de la Trinité repose sur une lecture rigoureuse et parfois littérale des Écritures, démarche analogue à celle des théologiens musulmans. Ce n’est pas un hasard s’il a défendu la liberté de penser, dans une ligne qui rappelle celle d’Averroès. Il était, comme Spinoza plus tard, un homme issu d’un monde traversé par les croisements. Et comme Spinoza, dont la pensée porte la trace de l’héritage marrane, Servet est un maillon invisible entre les débats andalous et la modernité européenne.

Il ne s’agit pas de réduire Servet à ses origines. Il s’agit de réinscrire ses idées dans leur véritable géographie. De comprendre que ce que l’on appelle “Lumières” ne naît pas dans un vide, mais dans un monde saturé de circulations. La pensée critique européenne ne tombe pas du ciel. Elle émerge aussi des poussières d’Al-Andalus.

Michel Servet n’est pas seulement un précurseur des Lumières. Il est peut-être, d’abord, un héritier de la clarté andalouse.

L’Entrepôt projette un film bouleversant sur l’avortement au Yémen

Les Lueurs d’Aden : un film d’Amr Gamal, sorti en 2023. Titre original : « المرهقون » (Al Murhaqoon), ce qui peut se traduire par « les Accablés ».

C’est grâce à Laurent Bonnefoy, directeur de recherche au CNRS et chercheur au CERI, spécialiste du Yémen et de l’Arabie Saoudite, que je suis allé au superbe cinéma L’Entrepôt, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Ce soir-là, on y projetait Les Lueurs d’Aden, un film bouleversant d’Amr Gamal, dont le titre anglais, The Burdened, me semble d’ailleurs plus évocateur et plus fidèle à l’original arabe. « Burdened » signifie “chargé d’un fardeau”. Je ne sais pas si ce mot existe en anglais, mais en français, il faudrait dire “les gens alourdis d’un fardeau”.

Ce fardeau, c’est la quatrième grossesse d’Israa. Avec son mari Ahmed, ils ont déjà trois enfants. Ils ont perdu leur emploi, ou en tout cas, leurs salaires sont suspendus à cause de la guerre et des difficultés de l’État yéménite. Ils veulent donc avorter.

Tout le film repose sur cette décision. C’est un film extrêmement bien écrit, d’une efficacité narrative remarquable. Je n’y ai décelé aucune imperfection, ni esthétique ni dramatique. Franchement, c’est le meilleur film que j’ai vu au cinéma depuis le début de 2025. Chaque plan est utile, nécessaire à la narration, et en même temps d’une grande beauté. Amr Gamal est un cinéaste que je ne connaissais pas mais dont je veux tout voir désormais.

On apprend dans le film que, si l’avortement est interdit au Yémen, il fait néanmoins l’objet de débats au sein des autorités religieuses. Certains estiment que, sous certaines conditions, il ne serait pas forcément un péché. C’est sur cet espoir que repose toute la quête du couple.

Ce qui est bouleversant, c’est qu’il s’agit d’un couple fonctionnel. Ahmed et Israa s’aiment profondément, ils aiment leurs enfants. Ils ne sont pas égoïstes, ils ne cherchent pas à se “débarrasser” d’un enfant. Ils n’en peuvent juste plus. La vie est devenue trop dure. Le coût de la nourriture, du loyer, des écoles est trop élevé. On les voit changer d’appartement pour une maison décrépite. Leur décision n’a rien de léger : ils veulent cet avortement par nécessité absolue.

La tension est telle que le mari, à bout de nerfs, finit par lever la main sur sa femme. Mais il s’effondre immédiatement, en larmes, demandant pardon à trois reprises. C’est Israa qui porte la famille à bout de bras. C’est le cas dans ma vie, dans la tienne : la femme est le pilier d’une famille. Mais ici, l’homme, déchu de son rôle traditionnel de soutien financier, s’effondre peu à peu. Et ce sont les femmes qui vont lui sauver la vie ainsi que ses apparences.

C’est une famille qui a tout pour être heureuse mais qui, dans la modernité, se retrouve incapable d’assumer un enfant de plus.

Après la projection, Laurent Bonnefoy a repris le micro pour un éclairage passionnant. Il nous a révélé que le film avait été financé en partie par des fonds saoudiens. Ce qui est surprenant, car on pourrait penser que l’avortement est totalement tabou en Arabie Saoudite. Mais ce financement montre peut-être qu’au sein des pays du Golfe, en Arabie Saoudite comme au Yémen, certains pouvoirs souhaitent ouvrir le débat : jusqu’où peut-on discuter de l’avortement ? Dans quelles conditions peut-il être acceptable ? Le cinéma se fait ici porteur de débats trop sensibles pour être vraiment lancés sur la place publique, mais assez cachés dans les festivals et les plateformes de streaming pour nourrir des réflexions parmi une certaine élite culturelle.

Ce film était une expérience marquante pour moi, qui ai passé tant de temps dans des hôpitaux similaires avec la femme de ma vie pour des problématiques inverses de celles que connaissent les personnages du film. Et L’Entrepôt fut un cadre parfait pour cette dernière soirée à Paris. Ce type de cinéma, avec son café confortable et son ambiance accueillante, me manque souvent dans les pays où je m’expatrie parfois.

Redresser infatigablement les discours de haine

Cette vidéo dispense un message malsain sur l’islam qu’il convient de redresser. Je reprends pour toi, mon ami, chaque point énoncé par cet influenceur qui a probablement un bon fond mais qui s’égare pour produire sans s’en rendre compte un discours de haine.

Quand tu vas à la mosquée et que tu lis le coran, voici les valeurs qui grandissent en toi nécessairement :

1. L’obéissance aux lois de l’univers et l’usage de la raison pour tout ce qui relève de tes décisions et de tes choix.

2. Le respect des femmes qui ne sont jamais vues comme « inférieures » aux hommes. Au contraire, un homme qui maltraite une femme commet un péché.

3. La tolérance la plus absolue envers ceux qui « adorent ce que je n’adore pas » (coran, sourate 109). Aucune haine n’a jamais été professée envers les non-musulmans. En revanche, toutes les religions monothéistes promettent l’enfer, mais ça, au fond, c’est assez banal.

4. Une confiance dans l’esprit scientifique qui cherche à comprendre les lois de la nature. Le coran regorge d’observations simples de la nature en disant : « Il y a là un signe pour ceux qui savent réfléchir. » (coran, sourate 16, verset 11 parmi tant d’autres occurrences.) Les musulmans ont toujours été de grands scientifiques. La superstition, au contraire, est comme partout le fait des pauvres gens qui répètent des trucs de famille sans rapport avec la religion (je recommande de leur pardonner leur égarement en attendant qu’un système éducatif inclusif leur permette de s’instruire.)

5. La violence est proscrite, que ce soit violence physique, psychologique ou symbolique. Seule la défense est permise, avec des limitations car ce qui est recherché est toujours la paix, la concorde et l’entente, non la capitulation humiliante de l’agresseur (coran, sourate 9, verset 6).

Cet influenceur que je ne connais pas parle dans le média du philosophe Michel Onfray. Ce dernier a écrit le livre le plus faible sur l’islam qu’on puisse imaginer. C’était en 2016. Depuis, il est devenu salarié d’un milliardaire corrompu et réactionnaire pour diffuser – entre autres – la haine des musulmans.

Un anniversaire divinement orchestré

Cette année, le ramadan va se terminer le jour même de mon anniversaire. Le 29 mars, jour de ma naissance, sera aussi le dernier jour de jeûne. Évidemment, ce n’est pas un simple hasard, c’est un clin d’œil divin. Une petite note de l’univers glissée discrètement dans mon calendrier. Comment pourrais-je l’interpréter autrement ?

Je ne vais pas prétendre que mon anniversaire a toujours été une source de réjouissance. Avec les années, il est même devenu un motif de déprime plutôt qu’un jour de fête. Mais cette fois, il faut voir les choses autrement. J’ai décidé de l’interpréter ainsi : l’univers me souffle d’allier l’austérité et la bombance, de concilier la sobriété du jeûne et le plaisir du festin. La sagesse n’a jamais été aussi précaire.

Vieillir, jeûner, fêter : un 29 mars sous le signe du partage

Cela m’amène à la réflexion suivante : accueillir la vieillesse non seulement avec résignation, mais avec joie. L’anniversaire, après tout, est la marque du vieillissement. Et plutôt que de le subir comme une fatalité, autant le célébrer. Plutôt que de me lamenter, autant le vivre sur le mode de l’Aïd : avec générosité, partage et don de soi.

Alors cette année, pour mon anniversaire, c’est moi qui vais faire des cadeaux. Une manière d’inverser la logique habituelle, de transformer ce jour qui marque le temps qui passe en un moment de gratitude. Donner plutôt que compter les bougies. Parce qu’après tout, si les astres et les mages ont pris la peine d’orchestrer cette coïncidence, autant jouer le morceau de manière contrapuntique.

Otages français à l’étranger et la théorie du voyage

Ces jours-ci, l’écrivain Boualem Sansal est retenu par le pouvoir algérien, et l’agitation médiatique autour de cette affaire donne l’impression qu’il n’y aurait qu’un seul intellectuel en prison dans le monde. Mais au-delà de cette figure célèbre, combien de Français sont aujourd’hui encore otages ou détenus arbitrairement à l’étranger ? Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis 2020, je m’intéresse aux prisonniers français en Iran. J’ai moi-même voyagé dans ce pays, arpentant avec mon épouse Hajer les rues de Shiraz et d’Ispahan, ces mêmes lieux où plusieurs Français ont été arrêtés.

Appel pour la libération des otages français en Iran

Aujourd’hui, je tiens à rappeler l’urgence de la situation de Cécile Kohler et Jacques Paris, respectivement professeurs de français et de mathématiques, arrêtés en Iran lors d’un voyage culturel et accusés d’espionnage. Il y a quelques jours à peine, Olivier Gondrand a été libéré. Globe-trotter, amoureux de la poésie, il aurait inscrit un poème de Nerval sur le mur de sa prison pour tenir le coup. Ce détail, tout comme le choix des mots dans ses rares prises de parole publiques, me fait penser qu’il est peut-être un écrivain voyageur. J’attends donc de lui – et avec impatience – un récit de captivité, un récit de voyage ou, à défaut, quelques paroles sur son expérience. D’ailleurs, je l’invite à un entretien dans les locaux de La Précarité du Sage, pour discuter de son rapport au voyage et à la littérature en captivité.

Fariba Adelkhah et l’anthropologie du voyage

Mais parmi les Français qui ont connu la prison en Iran, il en est une dont le parcours est fascinant : Fariba Adelkhah. Anthropologue, directrice de recherche au CNRS, elle a consacré une partie de son travail à l’étude des voyages comme structures fondamentales des relations humaines, entre migration, commerce et exil, notamment entre Afghans et Iraniens. L’un de ses ouvrages porte un sous-titre éloquent : Comment les voyages forment la nation. Son « anthropologie du voyage » l’a conduite à étudier les Baloutches, les Pachtounes et les Hazaras, ces minorités mobiles qui défient les frontières et les États. Accusée d’espionnage – accusation habituelle en Iran contre les intellectuels étrangers –, elle a été emprisonnée entre 2019 et 2023. De cette expérience, elle a tiré un livre qui entre immédiatement sur ma liste de lecture : Prisonnière en Iran. Une analyse du système carcéral iranien (Seuil, 2024).

Le voyageur face à la prison

Le voyage est un grand plaisir de privilégiés quand il n’est pas migration, mais il comporte aussi des risques. La prison, dans ces circonstances, devient une mise à l’épreuve radicale de l’expérience du voyageur. On passe de l’errance choisie à la captivité imposée. Pourtant, certains parviennent à transformer l’épreuve en réflexion, à en faire un témoignage ou un objet d’étude. Que l’on songe notamment à Jean-Paul Kauffmann dont l’expérience d’otage du Hezbollah dans les années 1980 a déterminé toute son œuvre d’écrivain.

Lire sur ce sujet : Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

La Précarité du sage, 2013.

La liste des voyageurs emprisonnés en Iran est longue, mais leurs récits, eux, sont encore rares. Tout en remerciant le Très-Haut de m’avoir permis d’échapper aux filets de la police iranienne lors de mon périple persan en 2020, je recommande la lecture des voyageurs qui ont connu la prison en Iran, Fariba Adelkhah en tête.

22 mars 2025 : Marcher contre le racisme, d’accord, mais pour quelle cause ?

Rivière Isar, Munich. Au loin, le musée de la science et des techniques, le magnifique Deutsches Museum.

Hier après-midi, à Munich, la marche contre le racisme du 22 mars s’est tenue dans un centre-ville animé, où il était parfois difficile, au vu des divers accoutrements, de distinguer les différents rassemblements : manifestations pro-LGBT ou enterrements de vie de jeune fille. Nous avions du mal à déterminer où se trouvait le rassemblement, jusqu’à ce qu’on voie des drapeaux arc-en-ciel floqués d’un message écrit qui stipulaient qu’il s’agissait d’événements liés à la « Semaine Internationale contre le Racisme ». Nous avons décidé d’y participer, ma femme et moi, mais notre action s’est bornée à marcher de Karlplatz jusqu’à la rivière Isar.

Bien sûr, être contre le racisme va de soi, mais comment ne pas ressentir un malaise en voyant, sur l’hôtel de ville de Marienplatz, flotter le drapeau israélien ? Comment ignorer que Munich est une ville où des militants pour les droits des Palestiniens ont été arrêtés, où le soutien à un État dont la politique repose sur une discrimination systémique n’est jamais remis en question ? Avec ce qui vient de se passer en Israël, afficher un tel soutien inconditionnel tout en prétendant marcher contre le racisme relève presque de la provocation.

Être contre le racisme, c’est aussi refuser les amalgames et les discours qui visent à stigmatiser une partie de la population sous couvert de lutte contre l’extrémisme. Depuis des années, nous voyons se répandre des discours sur un prétendu entrisme des Frères musulmans, utilisés comme prétexte pour cibler et persécuter les musulmans dans l’espace public. Si l’on veut être sérieux dans la lutte contre le racisme, alors il faut avoir le courage de dire clairement que la distinction entre islamistes et musulmans ne doit pas être un outil de discrimination.

Il est évident que la violence et le terrorisme doivent être combattus sans relâche. Mais si un islamiste – tant qu’il ne prône pas la violence – n’a pas le droit à la parole, alors qu’en est-il des catholiques intégristes, des fondamentalistes protestants ou des témoins de Jéhovah ? Qu’en est-il de ceux qui acceptent les paroles dégradantes concernant les Palestiniens de Gaza ? Une démocratie qui se veut cohérente doit appliquer les mêmes principes à tous.

Alors oui, marcher contre le racisme, mais pas sans lucidité. En plein ramadan, marcher fait du bien dans le soleil froid de Munich, mais n’est pas très facile. Nous nous sommes assis sur un banc pour regarder passer les promeneurs. Pour nous, c’était à la fois une marche et un sit-in contre le racisme. Arrivés à la rivière Isar, nous avons décidé d’aller voir le film Like a Perfect Unknown sur la vie de Bob Dylan.

Au final, Hajer et moi avons milité toute la journée pour la république. À la fin du film, l’heure de la prière du soir était déjà passée. Nous avions jeûné une heure de plus que tous les autres musulmans. Si ce n’est pas du militantisme, ça !

La naissance de l’Islam dans un monde antique plein de sages et de mages

On a souvent tendance à penser que l’Islam naît au Moyen Âge, parce que son apparition au 6ᵉ siècle après J.-C. coïncide avec ce que l’Occident appelle le « haut Moyen Âge ». Mais cette classification est trompeuse. Pour comprendre les origines de l’Islam, il faut le replacer dans un monde qui relève encore de l’Antiquité. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas médiévale : elle ressemble davantage à l’Inde, à la Chine ou à la Grèce antiques, où les religions sont multiples et souvent marquées par des croyances et des pratiques que l’on qualifierait aujourd’hui de superstitieuses.

Dans cet univers, les formes de religiosité se répartissent en deux grands types. D’un côté, il y a les figures exceptionnelles : des sages, des mages, des prophètes, des gourous, des philosophes qui se distinguent par leur mode de vie qui font coïncider acquisition de connaissance et super pouvoirs. Ces figures de la sagesse antique méditent, jeûnent, enseignent à leurs disciples des vérités cryptiques, comme les maîtres zen. Parfois, souvent, ils sont considérés comme des thaumaturges capables de miracles. Dans l’histoire, quelques-uns de ces personnages ont laissé une empreinte durable : Pythagore, Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus. Mahomet, au départ, s’inscrit dans cette longue lignée d’hommes qui cherchent la vérité et finissent par fonder des traditions religieuses nouvelles.

De l’autre côté, il y a la religion du peuple. Celle-ci est plus pragmatique : elle ne repose pas sur une quête existentielle, mais sur des gestes rituels, des prières et des offrandes destinées à influencer le cours des choses. La religion antique est souvent transactionnelle : on prie un dieu pour obtenir une récolte abondante, une victoire en guerre, une descendance ou une protection contre le malheur. Et surtout, on ne s’engage pas de manière exclusive envers une seule croyance. On peut aller d’un temple à l’autre, consulter différents sages, adopter une coutume religieuse un jour et une autre le lendemain. L’Arabie préislamique ne fait pas exception : les tribus adorent des divinités locales, rendent hommage aux esprits et aux ancêtres, et reconnaissent des lieux sacrés comme la Kaaba, où des pèlerinages rassemblent divers cultes.

Mais au sein de cet espace religieux mouvant, il existe déjà des germes de monothéisme. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas isolée. Les marchands et voyageurs arabes sont en contact avec des juifs, des chrétiens, des zoroastriens. C’est dans ce contexte que Mahomet commence à prêcher.

Lui-même connaît ces différentes traditions. Il dialogue avec des juifs et des chrétiens, il s’inscrit dans une recherche de continuité avec la foi d’Abraham, de Moïse et de Jesus. Mais là où il se distingue des autres sages, c’est dans la force et la radicalité de son message : l’affirmation d’un monothéisme absolu, dépouillé de toute ambiguïté, et l’idée que cette foi doit être pratiquée par tous, pas seulement par des gourous et des prêtres qui se sacrifient pour les autres.

Pendant la vie du prophète, l’islam était une pratique orale, sans texte sacré écrit. Ce sont des fidèles qui ont commencé à mettre le coran par écrit comme on le ferait d’une musique enchanteresse qu’on voudrait mettre en partitions pour la reproduire et l’enseigner.

Mais ce qui inscrit le prophète encore davantage dans cette communauté des sages antiques, c’est l’effort qui a été fait pour collecter et collectionner les entretiens et déclarations de Mohammed, dans des ouvrages que l’on connaît sous le nom de Hadith. On les lit, encore aujourd’hui, avec respect mais sans leur prêter le même caractère sacré que l’on donne au Coran. Moi je les lis avec le même esprit d’émerveillement que celui qui m’animait quand je lisais les Entretiens de Confucius, les anecdotes obscures de Zhuang Zi, ou les fragments d’Héraclite.

Ceux qui voient Mohammed comme un imposteur n’ont vraiment rien compris. Pendant l’antiquité il n’y avait pas de faux ni de vrais prophètes. Il y avait des prophètes, des sages et des fous qui donnaient des leçons à la terre entière, et le bon peuple se moquait d’eux.

Un ramadan alternatif en Arabie Saoudite : quand le sacré devient un jeu d’horaires

Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.

En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.

Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.

Un mois sacré, une vie renversée

Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.

Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.

Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.

Ramadan : épreuve ou vacances ?

Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.

Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.

En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.

Une forme de résistance ?

Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.

Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?

Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.

Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.