Aveuglement d’une jolie banlieusarde

Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.

Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.

Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.

Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.

Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait. 

Eloge des jeunes de 20 ans

Ils m’impressionnent, ils sont gamins mais on aime parler avec eux, car ils sont beaux, intelligents, ils se démerdent comme des chefs dans la vie. Ils sont généreux et simples.

J’en ai connu en Chine, qui suivaient de études qui à Science po, qui à HEC, qui en langues étrangères, et j’en rencontre parfois en Europe. Ils sont débrouillards, ils aiment voyager et rencontrer des gens.

J’en ai rencontré une récemment en France, 23 ans, des yeux romantiques au possible et un avenir très incertain où tout semble possible. Ils peuvent être élégants et aiment marcher dans la boue, ils aiment boire et on peut discuter philosophie avec eux sans qu’ils vous traitent de vieux cons. Ce sont les nouveaux jeunes, qui semblent avoir dépassé le mépris et la crainte de vieillir qui étreignent ceux qui courent après leurs vingt ans.

La chance de ma vie

J’ai reçu un email de la plus grande importance pour la conduite future de ma vie : la possibilité de gagner des millions sans trop rien foutre. Une personne bien attentioné me propose cette collaboration sans risque.

« XXXXXX

Côte d’ivoire
Abidjan
Afrique occidentale

Bonjour ,

Je souhaiterais votre aide pour l’exécution d’une transaction financière. Je désire investir dans la fabrication et la gestion de biens immobiliers mais aussi continuer mes études dans votre pays.

J’ai à présent sept million cinq cents mille dollars américains ( $7,500,000) hérités de mon père défunt que je désire investir .je voudrais bien solliciter votre aide en recevant ces fonds sur votre compte ou un compte quelconque que tu ouvriras à cet effet dans votre pays.

En contre partie,Je suis prêté à vous céder 20% de toute la somme comme commission et efforts que vous fournirez si vous acceptez de m’assister dans cette opération. Si vous désirez davantage d’informations, veuillez bien me contacter immédiatement sur mon adresse privée :

En attendant votre réponse immédiates

Que Dieu vous bénisse

Respectueusement

XXXXXXXXXX »

Alléchant, non ? Comment refuser une telle offre et comment tourner ma « réponse immédiate » ?

Vie et opinion d’un commentateur

C’est l’anniversaire du commentateur Ben.

Ben le bien nommé.

J’en profite pour lui rendre un vibrant hommage, c’est bien le moins que je lui dois.

Nous nous sommes rencontrés il y a plus de quinze ans, à l’université Lyon3. Dès les premières semaines de notre vie d’étudiants, nous devînmes membres actifs d’un collectif de copains qui allait rester la meilleure bande de copains de la faculté de philosophie. Un groupe hétéroclite, hétérogène, où les discussions interminables, les grosses bitures et les dérives nocturnes ont cimenté une amitié qui n’a pas lieu de s’épuiser avec le temps.

Ben a très vite pris un appartement en colocation avec Philippe, un autre copain de beuverie, et ensemble, ils formaient un binôme que nous appelions « les Ignobles ». Il y avait du laisser-aller dans le ménage, mais toujours une grande rigueur dans les choix musicaux et dans les plats cuisinés. Chez les Ignobles, on écoutait de la musique baroque, on fumait des monceaux de clopes, on buvait des hectolitres de bière et on parlait histoire de France, d’Europe, philosophie politique, filles et littérature.

Ces années-là, je n’ouvris pas un journal, je fis une totale abstraction des médias, je vivais dans une bulle philosophique, dans laquelle les questions d’actualité étaient traitées avec le même recul et la même passion que des points de détails de l’histoire des idées. La victoire de l’OM en Ligue des Champions est passée complètement inaperçue. Celle de Chirac à la présidence aussi.

Plus tard, d’autres personnes ont pensé que la dénomination « Ignobles » désignait l’ensemble de la bande, c’est assez dire l’influence fédératrice qu’avaient Ben et Philippe sur le groupe. Leur appartement était ma seconde université, ma MJC, mon bistrot et mon salon. Je me formais à l’art du parasitage, dont j’ai raffiné la pratique plus tard. Nous y emmenions des filles, certaines restaient dormir, nous y mangions, nous nous y reposions, nous y préparions les examens, nous y faisions passer le temps.

Nos conversations ont eu plus d’importance pour mon éducation que les cours en amphithéâtre. La culture et l’intelligence de Ben faisaient de lui une personne à part. Catholique pratiquant dans une bande d’agnostiques ou d’athées, il nous impressionnait par ses raisonnements et les auteurs qu’il était capable d’y faire intervenir. Les théories les plus difficiles, les plus abstraites, il pouvait les faire apparaître dans des débats concernant les sujets les plus triviaux. Sa capacité à jongler avec les concepts était ahurissante pour un jeune homme comme moi. D’ailleurs, j’ai très tôt eu conscience de l’influence bénéfique qu’il a eue sur moi. Non seulement il m’a fait comprendre, en parlant très peu, des choses aussi fondamentales que Marx, Deleuze, le catholicisme, le fascisme ou Spinoza, mais il m’a appris à faire de la philosophie et c’est uniquement grâce à lui si j’ai réussi ma deuxième et ma troisième année de fac. Les années suivantes sont redevables à mon génie propre.

Découvrir un écrivain avec quelqu’un comme Ben, en parler avec lui dans de longues promenades hivernales, c’est une expérience que je souhaite à tous mes étudiants : on ne lit plus jamais de la même manière, et la lecture devient une activité aussi puissante et vitale que le voyage ou l’amitié.

C’est à cette époque qu’il a rencontré celle qui est devenue la mère de ses enfants, qui était une étudiante satellite de notre bande. Leur histoire d’amour est inénarrable. Nous avons organisé leur mariage entre copains, nous avons assisté aux premiers pas de leur premier gamin.

Et depuis que je fais des blogs, Ben est de loin le commentateur le plus fidèle. Il a tout de suite vu l’usage qu’il pourrait faire de cet espace de cyber-écriture. Autant il n’est pas un grand épistolier, et je communique davantage avec d’autres amis par lettres ou par e-mails, autant il a su instinctivement dynamiser et enrichir ce curieux territoire de commentaires. Il hante avec générosité et humour les pages de mes blogs, rendant généralement les commentaires plus intéressants que les billets eux-mêmes.

Il est devenu si indispensable au fonctionnement et à la vie du blog que s’il arrêtait de commenter, j’arrêterais d’écrire.

En attendant que tout cela prenne fin, je te souhaite un joyeux anniversaire, mon bon Ben, et j’envoie une bise à Agathe et aux gamins.  

Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.

Muse et musicienne

Il se passe quelque chose d’extraordinaire avec les jeunes femmes françaises. Grâce à internet, je découvre – sans doute très tard – des chanteuses d’un talent déconcertant. Des gamines qui ont l’air de sortir de la fac, et qui savent tout faire, qui jouent de la guitare, du piano, qui dansent, qui écrivent, qui campent des ambiances, des nostalgies, des rêveries poétiques ou humoristiques.

Au hasard, et dans un ordre aléatoire, car pour moi elles sont toutes apparues au même moment : Anaïs, Emilie Simon, Olivia Ruiz (aux superbes yeux lusitaniens), Camille, et j’en oublie. Je pourrais passer des heures à les regarder et les écouter. Vu de loin, en plus, elles ne ressemblent à rien de connu. Je veux dire, ce type de musique, ces personnalités, ces façons de bouger, de regarder, sont inimaginables dans le monde anglo-saxon (sauf pour Anaïs qui pourrait être québécoise) ou dans le monde asiatique. Je ne sais pas si c’est un phénomène typiquement français – c’est possible – mais c’est au moins profondément européen et continental.

C’est réjouissant, et on sent, parfois, dans l’ombre, des hommes musiciens qui ont trouvé en l’une ou l’autre de ces filles leur muse, ou la meilleure incarnation de leurs constructions musicales.

Moi aussi, je me verrais bien avoir une jeune femme talentueuse qui irait sur scène et qui chanterait des chansons que j’aurais écrites pour elle. Je rêve d’une beauté dégingandée qui remuerait les bras comme un poulpe et qui tantôt susurrerait, tantôt crierait d’une voix tantôt rauque, tantôt cristalline. Nous nous amuserions beaucoup lors de répétitions épiques où, la plupart du temps, je laisserais les musiciens entre eux car, au fond, les répétitions m’ennuient très vite et très profondément.

Alors précisément, quelques amis et moi sommes en train de travailler quelques chansons, que nous projetons d’enregistrer en 2008. Je vais les voir, je leur chante mes ritournelles et ils font l’arrangement, trouvent des rythmes, des sons, bidouillent et se débrouillent. Et voilà qu’apparaît une Américaine qui sort de la fac. Une gamine titulaire d’un diplôme d’économie dans l’une des plus prestigieuses universités du monde, qui parle chinois, qui joue du violon et qui se trouve dotée, en sus d’un sourire charmant, d’une voix que mes amis disent très belle. Je l’embauche, elle sera notre muse, notre Olivia Ruiz à nous, ou plutôt notre Jane Birkin.

Elle avait donné un accord de principe, mais autour de la table du restaurant où nous parlons business, elle me dit qu’elle serait heureuse de chanter avec nous, dans un sourire américain qu’il est impossible de lire, un sourire trop poli, qui attire autant qu’il tient à distance, un sourire chaleureux qui peut tout promettre ou tout compromettre.

Un sage précaire irlandais

C’est un sage précaire, mais plus que cela, c’est peut-être un vrai sage, enfin je ne sais pas. Sa précarité ne fait pas de doute, en tout cas.

Tom est important pour moi car il est un de mes modèles, dans la vie. Il a une manière bien à lui, admirable, de conduire sa vie.

Il m’a suffisamment influencé pour que j’écrive un portrait de lui dans une revue littéraire, il y a de cela cinq ou six ans. C’est un garçon qui a toujours fait son propre pain, qui a toujours refusé de se mettre au chômage et qui n’a jamais signé de contrat de travail.

Je crois qu’il a dépassé la barre des 40 ans, mais je n’en suis pas certain, car son visage n’a pas changé depuis l’adolescence. C’est un homme qui ne change pas, c’est peut-être ce qui fait de lui un modèle pour moi. Il habite depuis peu dans un appartement relativement luxueux, en colocation avec Barra. Il vit de divers jobs payés au noir, comptable, professeur, peintre, statisticien, larbin.

Il vit de ses économies et attend la retraite, qu’il compte passer dans le Kerry, où ses parents ont une ferme. Une ferme où ils vont mourir bientôt, et où il se verrait bien mourir lui aussi, après quelques années de repos.

Il est docteur en mathématique, possède une immense culture musicale et une passion pour le théâtre. Il a déjà écrit plusieurs pièces. L’année dernière, il en a mis une en scène. Une pièce dont les comédiens restaient en coulisse. La scène n’était occupée que par des téléphones, et seule la voix des comédiens était perceptible par le public. Il a réussi à s’entourer d’une équipe pour réaliser ce projet. Des acteurs, des bricoleurs, des chargés de communication. Cela n’a pas été le succès du siècle, à cause de ces salauds de journalistes qui n’ont pas voulu se déplacer. Tom pense que s’il avait été journaliste, il aurait considéré comme de son devoir d’aller au moins voir de quoi il retournait. « Une pièce sans acteurs, me dit-il, ça devrait piquer la curiosité. »

J’étais perdu d’admiration quand il m’a raconté cette aventure. Voilà le sage précaire, dans toute sa splendeur.   

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Une femme française

J’ai vu perdre la France contre l’Angleterre dans un pub anglais, en conversant avec une Française qui détestait le rugby.

A Shanghai, le match en direct était diffusé à trois heures du matin. Pour faire passer les heures, une petite bande de sympathiques Français (au sens large du terme) s’était réunie pour une petite bringue des familles. La jeune femme était là mais n’avait pas l’intention d’aller voir le match, et moi j’avais le devoir de la faire rester avec nous.

Les amis voulaient aller voir le match chez les ennemis, dans un pub qui serait ouvert jusqu’à l’aube, pour les narguer un peu. Ils ne doutaient pas de la victoire des Bleus. La jeune Française n’avait aucune envie de supporter les hordes de supporters, le patriotisme vagissant, les mouvements de foule. Mais j’avais envie qu’elle reste car je savais d’expérience que la défaite de mon équipe avec une présence féminine m’aiderait à me rendre moins grossier, augmenterait ma joie en cas de victoire et adoucirait, voire supprimerait ma tristesse en cas de défaite.

Notre soirée nous entraînait en pente douce jusqu’à l’heure du match, à trois heures du matin. Ses amies et votre serviteur appréciaient sa présence et voulaient la convaincre de ne pas aller se coucher. Elle n’avait pas sommeil, du reste, et aurait volontiers passé la nuit entière à faire des folies dans des voitures, des jardins et sur des plages. Il est vrai qu’on aurait pu partir au bord de la mer, ça nous aurait changé du sport télévisé.

Sa conversation était extrêmement charmante et m’a fait sentir le plaisir de rencontrer des Françaises. Si nous sommes bien souvent, mes compatriotes et moi, pénibles ou arrogants, force est de reconnaître que les femmes françaises possèdent parfois un style, une manière de parler, de regarder, de rire, qui est irremplaçable, inimitable ; il est impossible de résister à ce mélange subtil de douceur, d’intelligence, d’ironie, de sensualité, d’écoute, d’esprit, d’idée et de gentillesse.

Elle a fini par se laisser convaincre, mais jusqu’au bout elle menaçait de rentrer chez elle, où l’attendait je ne sais qui.

Alors que les XV de France dominait sans faire la différence, mon amie passait d’un convive à l’autre. Quand elle commençait à s’ennuyer, je la reprenais sous mon aile et me plongeais dans ses yeux bruns. J’oubliais ainsi Chabal et Wilkinson, Laporte et Blanco (il ne joue plus Blanco, si ?), pour un aller simple dans une rencontre d’où on ne revient jamais. Même passagère, même sans lendemain, la rencontre d’une femme de grande qualité est une richesse irremplaçable. Et cette peau blanche, ce visage si peu rond, si peu caoutchouteux, il y a tant à lire sur le visage d’une Française. J’eus le sentiment qu’on ne pourrait jamais s’ennuyer avec elle.

En sortant du pub, elle convint avec moi que finalement, venir au match avait été une bonne idée. Par dessus tout, nous convînmes que la défaite des Bleus était positive : il n’y aurait pas de finale, et la cote de Sarkozy allait cesser de suivre la cote médiatique des sportifs dépités. Alors que le jour se levait, et que je lui pris la main, oui, nous avions des raisons de nous réjouir.

La Taiwanaise

En direct de Taiwan, ou l’ordinateur ne connait pas les accents francais.

Rencontre un type d’une soixantaine d’annees qui reproche a son frere de sortir avec une Taiwanaise de vingt ans sa cadette. « Mon frere, dit-il, c’est un flambeur, qu’est-ce que tu veux. Il a beaucoup joue, beaucoup parie, et il a toujours perdu. »

Moi, je trouve qu’il a plutot reussi, au contraire, il s’en est paye de larges tranches, il a voyage, il a fait des affaires, il a gagne beaucoup d’argent puis tout perdu. Puis il a su se relever tranquille, en louvoyant avec les banques. Il a connu des femmes, il ne s’est jamais marie, n’a pas d’enfant. Je ne sais pas s’il le regrette, mais il sait toujours apprecier la beaute des choses transitoires. Sur le seuil du troisieme age, il n’a pas de propriete, mais il habite avec une (jeune) Chinoise qui, pour reprendre ses mots, « s’occupe de moi comme jamais aucune femme n’a su le faire. » Il reve tout haut, il se demande s’il ne va pas quitter la France pour de bon et venir finir ses jours ici.

Son frere trouve cela revoltant. Sur le ton de la confidence, il me dit, sans m’expliquer vraiment pourquoi, que c’est mal.

« Ca me plait bien, moi.

– Oui, mais toi tu es jeune. Lui il a 60 ans!

– Non mais ca me plait bien que ce soit possible a 60 ans. »