La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est faits, mais en même temps on se réjouit… On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas.
Ainsi s’exprime Nicolas Bouvier dans Routes et Déroutes, publié en 1992 (Cf. Oeuvre, Gallimard, 2004, pp.1290-1).
Il y a deux inexactitudes dans ce joli extrait. Deux erreurs qui s’emboîtent. Premièrement, les amitiés peuvent durer chez le voyageur. Mes amitiés durent plus longtemps et plus intensément que celles de nombreuses personnes qui ne bougent pas.
Deuxièmement, le nomade ne s’arrache pas tout à fait. Le mot n’est pas correct. Le nomade revient toujours aux mêmes endroits, si bien que chaque fois qu’il part, il a toujours le sentiment de quitter ses amis quelques temps et leur dit « au revoir ».
Dans l’idéal, le nomade n’abandonne jamais une amoureuse non plus. Dans l’idéal (si elle le veut, c’est-à-dire), il retourne la voir comme un Touareg retourne aux mêmes Oasis.
J’ai été accueilli par des amis qui travaillent et vivent à Glasgow. Mais en ces temps de blogs intimes ou le privé et le public ne connaissent plus de frontière, je me dois de parler d’eux de manière à ce que personne ne puisse les reconnaître. Je vais donc changer les dates, les noms, les âges et les professions. Au besoin, je dirai le contraire de ce qui fut dit et l’inverse des propos échangés. Si cela ne suffit pas, je raconterai les choses de la fin au début, et j’inventerai des choses si loufoques que toute vraisemblance sera expurgée. Ma liberté et leur intimité sont à ce prix.
J’appellerai mes amis Charles et Diana. Loin d’être de brillants universitaires, ils sont de médiocres boutiquiers. Ou plutôt, ils sont agents courtiers, mais médiocres. L’intérêt qu’ils portent au post colonialisme, par conséquent, se limite exclusivement à la connaissance des cours du pétrole, du café, du cacao et du poivre.
Ils ont deux enfants, que j’appellerai Sylvie et Bruno, qui sont d’une rare beauté, et jamais mes amis ne s’occupaient d’eux, et certainement pas en leur lisant des histoires, le soir, sur les canapés du salon, avant de les mettre au lit.
Je n’ai pas connu mes amis à Dublin, mais à Saint-Just Chaleyssin, et c’est la raison pour laquelle ils ne sont pas plus irlandais que ma maîtresse de CM2 Mme Gallon, ou que le député maire du village, qui dirigeait Le Dauphiné libéré.
Je n’aime pas les noms que j’ai donnés, je vais rebaptiser mes amis, c’est l’avantage de la fiction et des textes protecteurs de la vie privée. Les enfants s’appelleront en fait Pickwick et Copperfield. Leurs parents Tristram et Mary McAleese.
Nous n’avons en aucun cas parlé de gens réels, n’avons rien dit de dégradant ni de dépréciatif sur qui que ce soit. Nous avons respecté les bornes de la correction politique, et d’ailleurs, rien de tout cela ne s’est passé à Glasgow, mais à Édimbourg.
Mariana vient de Lettonie et travaille à cette auberge de jeunesse depuis deux mois. Cela fait deux mois qu’elle a quitté son pays natal pour tenter sa chance en Angleterre.
Quand je vais me coucher le soir, elle est dans la pièce commune, et elle y est toujours quand je me lève le matin. Dans la nuit, j’ai entendu sa voix parler au téléphone, dans le couloir, aussi fort qu’en pleine journée.
Elle travaille pour l’auberge 21 heures par semaines. Elle n’a aucun salaire mais elle est logée gratuitement. Quand j’ouvre grand mes yeux, elle m’assure qu’elle s’en sort bien car elle a un autre job, chez un bijoutier, où elle travaille une quarantaine d’heures par semaine. En tout, elle touche un millier de livres, sans loyer à payer, ce dont elle se réjouit.
« Ce n’est pas dur, comme boulot, regarde, je suis juste là, je bois un café, je parle avec toi. Pas dur du tout. »
L’ Embassie hostel, à l’est de Liverpool est le moins cher des logements dans cette ville. On y dort pour 15 livres par nuit (autour de 20 euros), sans avoir à donner son passeport, donc sans avoir à donner son vrai nom. Moi, j’ai profité de cette possibilité pour utiliser différentes identités. Pour l’un je suis Liam, pour l’autre William, pour un autre Guillaume.
Les dortoirs sont grands, on y entasse des dizaines de lits, et il n’est pas évident que les draps soient changés, ni les housses de couette irréprochables. On ne va pas se plaindre, on a déjà la chance de dormir dans un lieu sans passeport et sans identité fixe.
Une salle de TV, à l’étage, permet de se reposer dans de grands fauteuils, des canapés spacieux. Un bureau au revêtement de cuir vert foncé, comme dans les grandes bibliothèques britanniques, accueille mon ordinateur portable, qui bénéficie aussi des ondes, pour moi incompréhensibles mais providentielles, du système WI FI.
Un vieux Noir entre pour manger. J’apprendrai plus tard qu’il est jamaïcain. A mi-chemin entre le clochard, le vieux fou et le vieux sage, il m’ignore et ne parle qu’avec des initiés ou des samaritains qui lui veulent du bien. Un homme vient lui parler espagnol. Je ne sais pas d’où il vient. Au bout d’un moment, le Jamaïcain parle d’une voix éraillée, sans arrêt, comme s’il racontait une histoire interminable, avec une force de conviction incroyable. De quelle langue s’agit-il ? Je tends l’oreille, c’est de l’anglais. On se croirait dans une chanson de Tom Waits. Par moment, il parle espagnol. Je jette un œil sur les convives, le Noir et l’Espagnol tendent les bras, les paumes au ciel. Ils procèdent à une cérémonie étrange. Sans avoir peur, je me fais tout petit. Une fois terminé le service, ils se remercient ou se congratulent et parlent avec plus de légèreté. L’ambiance dans la pièce se desserre.
Le vieux s’avèrera un magnifique bavard. Je le reverrai souvent dans la TV Room, à déblatérer de longs sermons, des imprécations que personne n’écoute. Un Haïtien essaie de lui tenir compagnie, une Bible à la main. Ensemble, ils parlent français et anglais. Mais quand le vieux Jamaïcain se lance dans un monologue, je vois bien que le jeune Haïtien est à bout, il n’en peut plus, il aspire à plus de légèreté, plus de joie de vivre, à un monde moins noir. Ce jeune Haïtien est en transit à Liverpool, en attente de retourner aux Etats-Unis où l’attendent femmes et enfants. Il est souriant et affiche une nette préférence pour un usage de la bible moins dramatique, plus humaniste. Il est fatigué et peut-être heurté par les sombres périodes apocalyptiques de son aîné. Puis sa résistance faiblit sous le charme de la voix rauque et théâtrale du vieux Jamaïcain, sa tête devient lourde et il s’endort sur sa bible, ce qui encourage le Jamaïcain à encore plus de râles, plus de répétitions, plus d’admonestations et d’anathèmes lancés à la face du malin.
Tôt le matin, le vieux Jamaïcain pousse des cris abominables. Mariana m’explique que c’est une forme de méditation. C’est la raison pour laquelle on l’a mis dans une chambre à part, et non dans un dortoir. Personne ne sait ce qu’il fait là; ni ce qu’il a l’intention de faire du reste de sa vie.
Mariana, pour sa part, aimerait assez entrer à l’université, mais laquelle et avec quel argent ? Elle aura 19 ans le mois prochain, elle ne se plaint pas. Ses préoccupations les plus urgentes, c’est l’ordinateur portable qu’elle veut acheter, ce qui lui permettra de ne plus utiliser le mien pour chatter avec ses copines du bout du monde.
Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.
Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.
Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.
Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.
Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait.
Ils m’impressionnent, ils sont gamins mais on aime parler avec eux, car ils sont beaux, intelligents, ils se démerdent comme des chefs dans la vie. Ils sont généreux et simples.
J’en ai connu en Chine, qui suivaient de études qui à Science po, qui à HEC, qui en langues étrangères, et j’en rencontre parfois en Europe. Ils sont débrouillards, ils aiment voyager et rencontrer des gens.
J’en ai rencontré une récemment en France, 23 ans, des yeux romantiques au possible et un avenir très incertain où tout semble possible. Ils peuvent être élégants et aiment marcher dans la boue, ils aiment boire et on peut discuter philosophie avec eux sans qu’ils vous traitent de vieux cons. Ce sont les nouveaux jeunes, qui semblent avoir dépassé le mépris et la crainte de vieillir qui étreignent ceux qui courent après leurs vingt ans.
J’ai reçu un email de la plus grande importance pour la conduite future de ma vie : la possibilité de gagner des millions sans trop rien foutre. Une personne bien attentioné me propose cette collaboration sans risque.
« XXXXXX
Côte d’ivoire
Abidjan
Afrique occidentale
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En attendant votre réponse immédiates
Que Dieu vous bénisse
Respectueusement
XXXXXXXXXX »
Alléchant, non ? Comment refuser une telle offre et comment tourner ma « réponse immédiate » ?
J’en profite pour lui rendre un vibrant hommage, c’est bien le moins que je lui dois.
Nous nous sommes rencontrés il y a plus de quinze ans, à l’université Lyon3. Dès les premières semaines de notre vie d’étudiants, nous devînmes membres actifs d’un collectif de copains qui allait rester la meilleure bande de copains de la faculté de philosophie. Un groupe hétéroclite, hétérogène, où les discussions interminables, les grosses bitures et les dérives nocturnes ont cimenté une amitié qui n’a pas lieu de s’épuiser avec le temps.
Ben a très vite pris un appartement en colocation avec Philippe, un autre copain de beuverie, et ensemble, ils formaient un binôme que nous appelions « les Ignobles ». Il y avait du laisser-aller dans le ménage, mais toujours une grande rigueur dans les choix musicaux et dans les plats cuisinés. Chez les Ignobles, on écoutait de la musique baroque, on fumait des monceaux de clopes, on buvait des hectolitres de bière et on parlait histoire de France, d’Europe, philosophie politique, filles et littérature.
Ces années-là, je n’ouvris pas un journal, je fis une totale abstraction des médias, je vivais dans une bulle philosophique, dans laquelle les questions d’actualité étaient traitées avec le même recul et la même passion que des points de détails de l’histoire des idées. La victoire de l’OM en Ligue des Champions est passée complètement inaperçue. Celle de Chirac à la présidence aussi.
Plus tard, d’autres personnes ont pensé que la dénomination « Ignobles » désignait l’ensemble de la bande, c’est assez dire l’influence fédératrice qu’avaient Ben et Philippe sur le groupe. Leur appartement était ma seconde université, ma MJC, mon bistrot et mon salon. Je me formais à l’art du parasitage, dont j’ai raffiné la pratique plus tard. Nous y emmenions des filles, certaines restaient dormir, nous y mangions, nous nous y reposions, nous y préparions les examens, nous y faisions passer le temps.
Nos conversations ont eu plus d’importance pour mon éducation que les cours en amphithéâtre. La culture et l’intelligence de Ben faisaient de lui une personne à part. Catholique pratiquant dans une bande d’agnostiques ou d’athées, il nous impressionnait par ses raisonnements et les auteurs qu’il était capable d’y faire intervenir. Les théories les plus difficiles, les plus abstraites, il pouvait les faire apparaître dans des débats concernant les sujets les plus triviaux. Sa capacité à jongler avec les concepts était ahurissante pour un jeune homme comme moi. D’ailleurs, j’ai très tôt eu conscience de l’influence bénéfique qu’il a eue sur moi. Non seulement il m’a fait comprendre, en parlant très peu, des choses aussi fondamentales que Marx, Deleuze, le catholicisme, le fascisme ou Spinoza, mais il m’a appris à faire de la philosophie et c’est uniquement grâce à lui si j’ai réussi ma deuxième et ma troisième année de fac. Les années suivantes sont redevables à mon génie propre.
Découvrir un écrivain avec quelqu’un comme Ben, en parler avec lui dans de longues promenades hivernales, c’est une expérience que je souhaite à tous mes étudiants : on ne lit plus jamais de la même manière, et la lecture devient une activité aussi puissante et vitale que le voyage ou l’amitié.
C’est à cette époque qu’il a rencontré celle qui est devenue la mère de ses enfants, qui était une étudiante satellite de notre bande. Leur histoire d’amour est inénarrable. Nous avons organisé leur mariage entre copains, nous avons assisté aux premiers pas de leur premier gamin.
Et depuis que je fais des blogs, Ben est de loin le commentateur le plus fidèle. Il a tout de suite vu l’usage qu’il pourrait faire de cet espace de cyber-écriture. Autant il n’est pas un grand épistolier, et je communique davantage avec d’autres amis par lettres ou par e-mails, autant il a su instinctivement dynamiser et enrichir ce curieux territoire de commentaires. Il hante avec générosité et humour les pages de mes blogs, rendant généralement les commentaires plus intéressants que les billets eux-mêmes.
Il est devenu si indispensable au fonctionnement et à la vie du blog que s’il arrêtait de commenter, j’arrêterais d’écrire.
En attendant que tout cela prenne fin, je te souhaite un joyeux anniversaire, mon bon Ben, et j’envoie une bise à Agathe et aux gamins.
Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.
Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »
Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.
Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.
De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.
Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.
C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.
Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.
Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.
Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.
Il se passe quelque chose d’extraordinaire avec les jeunes femmes françaises. Grâce à internet, je découvre – sans doute très tard – des chanteuses d’un talent déconcertant. Des gamines qui ont l’air de sortir de la fac, et qui savent tout faire, qui jouent de la guitare, du piano, qui dansent, qui écrivent, qui campent des ambiances, des nostalgies, des rêveries poétiques ou humoristiques.
Au hasard, et dans un ordre aléatoire, car pour moi elles sont toutes apparues au même moment : Anaïs, Emilie Simon, Olivia Ruiz (aux superbes yeux lusitaniens), Camille, et j’en oublie. Je pourrais passer des heures à les regarder et les écouter. Vu de loin, en plus, elles ne ressemblent à rien de connu. Je veux dire, ce type de musique, ces personnalités, ces façons de bouger, de regarder, sont inimaginables dans le monde anglo-saxon (sauf pour Anaïs qui pourrait être québécoise) ou dans le monde asiatique. Je ne sais pas si c’est un phénomène typiquement français – c’est possible – mais c’est au moins profondément européen et continental.
C’est réjouissant, et on sent, parfois, dans l’ombre, des hommes musiciens qui ont trouvé en l’une ou l’autre de ces filles leur muse, ou la meilleure incarnation de leurs constructions musicales.
Moi aussi, je me verrais bien avoir une jeune femme talentueuse qui irait sur scène et qui chanterait des chansons que j’aurais écrites pour elle. Je rêve d’une beauté dégingandée qui remuerait les bras comme un poulpe et qui tantôt susurrerait, tantôt crierait d’une voix tantôt rauque, tantôt cristalline. Nous nous amuserions beaucoup lors de répétitions épiques où, la plupart du temps, je laisserais les musiciens entre eux car, au fond, les répétitions m’ennuient très vite et très profondément.
Alors précisément, quelques amis et moi sommes en train de travailler quelques chansons, que nous projetons d’enregistrer en 2008. Je vais les voir, je leur chante mes ritournelles et ils font l’arrangement, trouvent des rythmes, des sons, bidouillent et se débrouillent. Et voilà qu’apparaît une Américaine qui sort de la fac. Une gamine titulaire d’un diplôme d’économie dans l’une des plus prestigieuses universités du monde, qui parle chinois, qui joue du violon et qui se trouve dotée, en sus d’un sourire charmant, d’une voix que mes amis disent très belle. Je l’embauche, elle sera notre muse, notre Olivia Ruiz à nous, ou plutôt notre Jane Birkin.
Elle avait donné un accord de principe, mais autour de la table du restaurant où nous parlons business, elle me dit qu’elle serait heureuse de chanter avec nous, dans un sourire américain qu’il est impossible de lire, un sourire trop poli, qui attire autant qu’il tient à distance, un sourire chaleureux qui peut tout promettre ou tout compromettre.
C’est un sage précaire, mais plus que cela, c’est peut-être un vrai sage, enfin je ne sais pas. Sa précarité ne fait pas de doute, en tout cas.
Tom est important pour moi car il est un de mes modèles, dans la vie. Il a une manière bien à lui, admirable, de conduire sa vie.
Il m’a suffisamment influencé pour que j’écrive un portrait de lui dans une revue littéraire, il y a de cela cinq ou six ans. C’est un garçon qui a toujours fait son propre pain, qui a toujours refusé de se mettre au chômage et qui n’a jamais signé de contrat de travail.
Je crois qu’il a dépassé la barre des 40 ans, mais je n’en suis pas certain, car son visage n’a pas changé depuis l’adolescence. C’est un homme qui ne change pas, c’est peut-être ce qui fait de lui un modèle pour moi. Il habite depuis peu dans un appartement relativement luxueux, en colocation avec Barra. Il vit de divers jobs payés au noir, comptable, professeur, peintre, statisticien, larbin.
Il vit de ses économies et attend la retraite, qu’il compte passer dans le Kerry, où ses parents ont une ferme. Une ferme où ils vont mourir bientôt, et où il se verrait bien mourir lui aussi, après quelques années de repos.
Il est docteur en mathématique, possède une immense culture musicale et une passion pour le théâtre. Il a déjà écrit plusieurs pièces. L’année dernière, il en a mis une en scène. Une pièce dont les comédiens restaient en coulisse. La scène n’était occupée que par des téléphones, et seule la voix des comédiens était perceptible par le public. Il a réussi à s’entourer d’une équipe pour réaliser ce projet. Des acteurs, des bricoleurs, des chargés de communication. Cela n’a pas été le succès du siècle, à cause de ces salauds de journalistes qui n’ont pas voulu se déplacer. Tom pense que s’il avait été journaliste, il aurait considéré comme de son devoir d’aller au moins voir de quoi il retournait. « Une pièce sans acteurs, me dit-il, ça devrait piquer la curiosité. »
J’étais perdu d’admiration quand il m’a raconté cette aventure. Voilà le sage précaire, dans toute sa splendeur.