En souvenir de René de Obaldia et de nos années de théâtre

Aujourd’hui, le grand dramaturge est mort. Paix à son âme.

Il gardera toujours une place à part dans mon coeur car c’est dans une de ses pièces que j’ai commencé à faire du théâtre, en 1988.

J’étais un élève moyennement motivé du collège d’Heyrieux, dans la grande banlieue de Lyon, (ou plutôt ce que les urbanistes appellent sa zone d’attraction). Un jour, Yvan Popoff me demanda si je voudrais rejoindre la troupe de Saint-Georges d’Espérance qui avait besoin d’un jeune homme pour interpréter le rôle d’un cow boy solitaire dans une pièce de théâtre. Cela me fit très peur mais je ne pouvais pas refuser. Jouer la comédie, c’était comme écrire, comme peindre, comme chanter, comme jouer de la guitare : je sentais que c’était mon truc.

La pièce s’intitulait Du vent dans les branches de sassafras. Une comédie-western écrite dans les années 1960 et qui est toujours très appréciée des troupes de théâtre amateur pour la qualité et la quantité des rôles proposés. Dans les pièces de René de Obaldia, il y a toujours de quoi satisfaire les comédiens et les comédiennes, les jeunes et les vieux, les romantiques et les comiques, les cérébraux et les casse-cou. Il y a toujours des rôles très lourds pour les tauliers d’une troupe, et des rôles minuscules pour les débutants. D’ailleurs, il y a plusieurs rôles minuscules pour que les comédiens débutants puissent changer de costumes et apparaître plusieurs fois sur scène à chaque représentation.

Moi, j’avais quinze ans et je jouais Carlos, un « beau ténébreux » de quarante balais. Un cow boy dont la femme et la fille avaient été tuées par les Indiens. Une espèce de Clark Gable qui trouvait refuge dans le ranch de la famille où se situait la scène de la pièce.

Mon ami Yvan jouait alternativement les deux Indiens qui menaçaient la ferme. Vincent portait la pièce sur ses épaules en incarnant le père de famille qui fut autrefois joué par le grand Michel Simon. Il y avait Chantal et Marie-Laure, Mireille et Alain, une certaine Laurence, il y avait l’énigmatique John Loïs. Je ne me souviens pas de tous les noms mais chacun était essentiel au bon déroulé de notre vie de groupe et de la production des spectacles. Il y avait une dame âgée qui avait des relations dans le monde du théâtre amateur, et qui nous a permis de franchir un cap qualitatif. Il y avait bien sûr les jolies filles de mon âge, Sophie et Lydie. C’était tout un monde extraordinaire pour un adolescent féru d’arts et de lettres.

J’ai énormément appris avec de Obaldia et dans cette troupe de théâtre. J’ai appris notamment à surmonter la peur d’entrer sur scène, de parler en public. J’avais tellement le trac dès la première répétition que si je n’ai pas osé abandonner, c’était par pure faiblesse de caractère.

Après cette comédie de René de Obaldia, nous avons joué d’autres pièces, des classiques et des choses récentes, nous avons même écrit des spectacles. Ce fut une vraie passion puisque je participai à l’époque à d’autres troupes, à Lyon notamment. Je n’ai quitté la vie théâtrale que cinq ans plus tard, après avoir joué dans une dizaine de pièces, quand je sus que je n’étais pas fait pour ça. Ce n’était finalement pas mon truc, mais ce fut déterminant pour mon éducation.

Pour tout cet apprentissage, je ressens pour René de Obaldia et son écriture fine, généreuse et solide, une gratitude infinie. Que son âme repose en paix.

La Chine selon Philippe Forest

Avec douceur et discrétion, Philippe Forest empoigne le monstre de notre siècle : la Chine. Comment parler de la Chine sans tomber dans les clichés et les considérations journalistiques ? En prenant le chemin le plus intime, le plus singulier. Pi Ying Xi est un excellent essai d’écriture de soi, pas vraiment une auto-fiction, mais plutôt un récit de voyage intellectuel et sensuel. Un texte qui prélève dans tous les voyages que Forest a effectués en Chine depuis vingt ans, des éléments particuliers qu’il fait résonner les uns dans les autres : les ombres, les fantômes, les morts, les mythes.

Ce n’est pas un roman, ne nous y trompons pas. La mention « Roman » sur la couverture pourrait égarer des lecteurs. Il n’y a ni fiction ni intrigue. Les auteurs et les éditeurs tiennent au genre roman car c’est ce qui se vend le mieux, mais ce n’est pas notre problème de lecteurs. Nous, en tant que lecteurs, nous voyons là un essai personnel, qui prend des libertés farouches avec le récit, et qui n’hésite pas à proposer des réflexions littéraires sur des classiques chinois, sur la fameuse Pérégrination vers l’ouest, sur le non moins célèbre Lu Xun, le grand écrivain du XXe siècle, fondateur de la modernité littéraire en Chine.

Surtout, Philippe Forest nous fait découvrir le frère de Lu Xun qui fut un auteur plus confidentiel mais très intéressant à bien des égards. L’auteur en question s’appelle Zhou Zuoren et il fut plus ou moins un collaborateur des Japonais, ce qui fit de lui un ennemi du peuple. D’où se disparition des livres d’histoire et des manuels scolaire. C’est une docteur en français, professeure à l’université de Nankin, qui lui fait découvrir cette figure maudite des lettres chinoises. Ce personnage historique revient plusieurs fois dans le récit de Forest car les deux hommes sont étrangement proches l’un de l’autre. Tous deux ont subi le décès de leur fille et tous deux affectionnent le même écrivain japonais. Leur ressemblance va jusqu’au point où l’auteur français pourrait signer des phrases qui ont été écrites par l’auteur chinois.

C’est donc un entrelacs de réflexions, de réminiscences, de portraits, qui se lit extrêmement bien et qui nous fait rencontrer une Chine méconnue.

Car le livre se passe en grande partie dans le monde universitaire chinois, et plus précisément dans le monde des études françaises. Il décrit justement les Chinois docteurs en français qui parlent étonnamment bien notre langue. On rencontre des profs et des étudiants de Nankin, de Shanghai, de Beijing et de Wuhan. À la lecture, on comprend peu à peu combien la Chine est un géant qui se donne les moyens de devenir la première puissance du monde. Notamment dans des domaines d’étude minuscules, comme les études françaises.

L’auteur se montre minable en France et gigantesque en Chine. Coincé dans un appartement minuscule à Paris, il devient un albatros de la pensée dans le nouvel empire du milieu. Inconnu en France, il côtoie les prix Nobel dans les universités chinoises qui l’invitent et lui déroulent le tapis rouge.

Les Chinois lui parlent avec déférence, ils gardent un ton aimable avec lui, mais il est clair qu’ils se fichent radicalement de ce qu’il a à dire. La Chine qui transparaît dans ce roman est un pays qui est déjà loin devant la France et l’Europe, qui n’a plus aucune raison d’admirer nos cultures. C’est un pays qui n’a plus besoin de nous, qui n’a pas peur de nous, qui n’a plus d’intérêt pour nous. Nous sommes devenus décoratifs pour eux, des ombres et des fantômes.

Ménage à trois à New York

Brooklyn, Photo de Mario Cuadros sur Pexels.com

Ménage à trois à New York est une très bonne lecture pour tous ceux qui aiment les femmes, les villes, les voyages, les histoires d’amour, d’amitié, et les histoires d’amitié qui se transforment en voyage.
Dans une prose très élégante car très simple et factuelle, Sophie Dujardin fait de la bonne littérature de voyage en ceci que le lecteur découvre New York à travers les yeux de la narratrice qui doit supporter deux compagnons aux caractères très tranchés. Il y a beaucoup de sentiments et d’intensité dans ces pages. Une tension amoureuse et érotique se trouve brouillée par une autre tension, plus contrariée avec un personnage exaspérant. Les relations drolatiques de ce trio de voyageurs (qui n’est pas un trouple mais qui pourrait y ressembler) permet de faire vivre ce récit et lui donne une folle jeunesse.

C’est un livre très court, écrit par quelqu’un qui ne se donne pas des airs d’écrivain, et cela est extrêmement rafraîchissant. Je le dis aux écrivains qui se prennent au sérieux, il y a des leçons à prendre auprès de Sophie Dujardin.

« Chef d’oeuvre », écrit le libraire

Dans la jolie librairie La Cavale, située dans le quartier Beaux-Arts de Montpellier, les libraires écrivent de petits mots personnels sur des fiches qu’ils coincent sur les livres qu’ils veulent recommander. Cela se fait de plus en plus. Sur La Plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, la fiche est très vite lue. Voici ce que les libraires ont écrit :

Attention, chef d’oeuvre !

C’est court et je ne sais pas si le terme de chef d’oeuvre peut encore convaincre quiconque d’ouvrir un livre. C’est comme quand on dit d’un écrivain qu’il a « du talent, peut-être même du génie » (je tire cela du roman La Plus secrète mémoire des hommes). N’est-ce pas le signe le plus implacable que l’on n’a rien à dire sur un livre, ou un écrivain ?

Comme le libraire savait que c’était paresseux, et même un brin contre-productif, d’annoncer un chef d’oeuvre, il a ajouté, pour donner une dimension humaine et sympathique :

Nan, mais sérieux, c’est vrai.

Je ne sais pas ce qui m’a donné le moins envie de lire, entre la première et la deuxième partie de ce commentaire.

Le bois de chauffage dans les bois

Le bois coupé des forêts que j’entrepose chez Peter, janvier 2022

Comme notre appartement est en travaux, Hajer et moi vivons dans une maison que possèdent nos amis anglais, que je nommerai Patrick and Beatrice pour leur assurer l’anonymat.

Ils nous laissent l’usufruit de leur maison adossée à la colline d’Arrigas et que nous chauffons avec de belles flambées dans la cheminée du salon.

Tous les matins, donc, je monte dans la forêt équipé d’une scie et d’un sac solide pour ramasser du bois de chauffage. Je marche dans la belle campagne des Cévennes jusqu’à ce que je trouve des arbres morts et secs. Cela ne manque pas, je peux l’assurer, les forêts françaises regorgent de bois sec qui ne demande qu’à être ramassé. En effet, la plupart des gens qui se chauffent au bois achètent leurs bûches et se font livrer des stères à la fin de l’été pour préparer l’automne et l’hiver. Ils ne songent pas à aller se promener pour se fournir en énergie gratuite.

Je préfère la méthode ancienne, celle des contes de fées. Sortir dans les bois et glaner. J’ajoute à ce geste auguste les sciage pour ne pas avoir à traîner des troncs entiers. Cela me fait travailler les muscles car j’utilise tantôt le bras gauche, tantôt le bras droit. Pendant que je m’active dans les bois, je ressens aussi la satisfaction de celui qui fait une bonne oeuvre, en l’espèce nettoyer nos sous-bois des détritus qui pourraient prendre feu à la moindre étincelle et provoquer de terribles incendies.

En Oman, il y a encore quelques mois, je faisais mes exercices sportifs en courant sur la plage et en nageant dans l’océan. Aujourd’hui je joue au cache-cache avec les chasseurs et je fais le bûcheron au grand coeur pendant que mon épouse dort. La sagesse précaire s’adapte à tous les climats et à toutes les offres sportives.

Mbougar Sarr, un Prix Goncourt contre la fièvre identitaire

Mohamed Mbougar Sarr, 2021.

Très heureux de voir le prix Goncourt attribué à cet écrivain sénégalais que je ne connaissais pas.

Le Monde affirme qu’il faisait office de favori dans la liste des finalistes. Si cela est vrai, c’est certainement une question politique et idéologique.

Je n’en parlerai donc que sous un angle idéologique. Il était bon de célébrer un écrivain africain pour de nombreuses raisons.

La montée de l’extrême-droite actuelle se doit d’avoir des symboles forts pour contrer son offensive. En effet, ce qu’on voit apparaître avec les Zemmour, les Papacito, les hordes d’influenceurs qui s’autoproclament intellectuels et « défenseurs de la culture française », c’est la mouvance des identitaires. Ils pensent que la France est plus qu’une nation, qu’elle est une identité, c’est-à-dire la race blanche, la religion chrétienne, l’héritage gréco-latin, le pinard et le cochon. Pour eux, un musulman ne sera jamais français.

Pour la droite identitaire, il faut tourner le dos à l’Afrique, ce qui est une aberration du point de vue de la Francophonie, de l’économie, de la rencontre des peuples, des alliances à venir, etc.

Le prix Goncourt à un écrivain sénégalais affirme qu’un lecteur français sera toujours plus proche d’un écrivain noir que d’un polémiste blanc. Un amoureux de la langue française sera toujours du côté de Mohamed Mbougar Sarr.

Fuir les Nazis en Asie. Un visa pour l’éternité

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud, Albin Michel, 2021.

Ce roman raconte l’histoire extraordinaire de ce consul japonais qui a offert des visas à des milliers de réfugiés juifs pendant la guerre.

On sait que de nombreux juifs d’Europe ont fui vers l’Amérique, mais on sait moins que l’Asie fut aussi une terre d’accueil. Shanghai bien sûr mais aussi le Japon, grâce à un diplomate japonais au destin romanesque, le consul Chiune Sugihara.

Publié chez Albin Michel, le roman de Laurence Couquiaud retrace le destin de plusieurs personnes qui ont trouvé refuge au Japon, grâce aux visas délivrés par ce consul. Les hasards de l’histoire ont transformé la vie de ce Japonais, ont fait de lui un héros et un juste.

Écrit en de brefs chapitres qui font penser à des scènes de cinéma ou de série télévisée, le récit de Laurence Couquiaud commence et se termine en Israël, où des survivants essaient de construire une vie de bonheur familial. On rencontre le fameux Chiune Sugihara dès la page 69 et on s’attache très vite très fort à ce personnage complexe, diplomate japonais amateur de voitures et de langues étrangères, en poste en Finlande puis en Lithuanie dans les années 1930 et 1940.

Une histoire d’amour entre deux réfugiés polonais se tresse dans le portrait géopolitique de la guerre et fait du livre un page turner vraiment crédible et parfaitement mélodramatique. Je vois d’ici son adaptation sur Netflix ou sur Prime Video avant la fin 2022.

J’ai découvert ce roman en rencontrant son auteure à l’université Paul-Valéry, à Montpellier. Les 21 et 22 octobre 2021, nous participions ensemble au colloque intitulé « Fuir les Nazis. Les exil béni de l’Asie ? », organisé par Philippe Wellnitz et Gérard Siary, pour le compte de l’Institut de Recherche Intersite Études Culturelles (IRIEC).

C’était un bien bel événement qui nous a permis, Hajer et moi, de prendre des vacances par rapport aux travaux que nous entreprenons dans notre appartement des Cévennes. Ce colloque était pour nous une véritable respiration pendant laquelle nous pensâmes à tout autre chose que cloison porteuse, chape de béton, poutres apparentes, plaques de plâtre et gravats.

Hajer fit une belle présentation sur un certain Ernst Heppner, qui fuit avec sa mère et vécut à Shanghai dans les années 1930. Moi, grâce à l’impulsion de Philippe Wellnitz qui me proposa ce sujet, j’ai parlé d’un pianiste juif ukrainien qui a vécu une grande histoire d’amour avec le Japon. Leo Sirota, virtuose et professeur, est allé s’exiler à Tokyo dès 1929, avant que les Nazis ne persécutent les juifs. Il y resta quinze ans, jusqu’après la guerre.

Le pianiste Leo Sirota avec sa femme et sa fille, en chaussettes, attentif à la musique japonaise

Il va sans dire que je me suis personnellement identifié à cet artiste qui est devenu enseignant et qui a trouvé son bonheur dans des pays lointains. Pour reprendre le titre du livre de Laurence Couquiaud, avoir la chance de vivre en Asie quelques années et y être bien accueilli, c’est un peu obtenir un visa pour l’éternité.

Marié depuis cinq ans

Ce mois-ci, le sage précaire et son épouse célèbrent leur cinquième anniversaire de mariage.

Cinq ans, ce n’est pas rien dans une vie. On en aura vécu des aventures, ma moitié et votre serviteur, depuis cinq ans. On en aura vu du pays.

Cinq ans, c’est une façon de compter, car selon notre livret de famille, nous ne sommes mariés que depuis moins longtemps. En septembre 2016, Hajer et moi avons célébré nos fiançailles et notre mariage coutumier, dans la famille et en présence d’un homme de foi qui nous a unis devant Dieu.

Il a fallu plus d’un an pour que notre union soit reconnue officiellement par un pays administré, connu des organisations internationales de type ONU.

La sagesse précaire n’a pas été inventée pour parler de sujets comme le mariage. La sagesse précaire, d’ordinaire, est faites pour traiter du célibat, du suicide, des littératures géographiques, des explorations de terrains vagues.

Mais c’est ainsi. Aujourd’hui, nous célébrons le mariage. Le bonheur existe aussi là, dans les institutions traditionnelles.

Je suis parti vagabond, je vous reviens capitaliste. Mon retour en France

Ce mois d’août marque ma réinstallation dans mon pays d’origine. J’étais parti célibataire, je reviens avec une épouse. J’avais quitté le territoire ouvrier ramoneur, je m’y rabiboche enseignant chercheur. J’étais diplômé de philosophie quand je me suis éloigné géographiquement de la communauté nationale, je la réintègre docteur ès lettres. J’avais émigré car je n’avais plus de place à Lyon, je remigre car j’ai un endroit où vivre dans une sous-préfecture d’Occitanie.

Le sage précaire est parti de France en 1998, dans une incertitude telle qu’il annonçait : « Je pars en Irlande : si je tiens plus de trois mois à l’étranger, ce sera un grand succès. » Cette déclaration, c’était le début de la sagesse.

J’ai quitté mon pays unilingue, j’y retourne polyglotte. Je rêvais de donjuanisme, j’ai trouvé le bonheur dans la monogamie. J’étais athée, je me retrouve pratiquant. Je ne possédais rien, je suis maintenant l’heureux propriétaire d’un petit appartement et d’une parcelle de terrain en montagne.

Combien de temps vais-je rester en France ? Qui le sait ? Si ma patrie n’a pas besoin de mes services, je serai peut-être obligé de repartir sur les routes pour offrir ma force de travail à d’autres. Pour l’heure, je respire enfin le doux air sec des Cévennes méridionales et je suis content.

Nuit à l’opéra et au palace. Le sultanat d’Oman sur un grand pied

Décor d’opéra, Royal Muscat Opera House, 2018

Quand on vit dans une oasis d’Oman, on ne manque de rien mais on aime passer des soirées et des matins en ville. Hajer et moi nous sommes mariés en 2016 alors nous sommes un jeune couple, quel que soit notre âge. Nous ne nous refusons rien car nous vivons avec la même insouciance que lorsque nous avions vingt ans, à la grande différence près qu’aujourd’hui nous pouvons nous offrir les petits plaisirs de la vie que je voyais comme un luxe inaccessible quand j’avais vingt ans.

Ce soir, nous couplons les deux péchés mignons de ma vie dispendieuse en passant la nuit à l’hôtel Chedi après avoir assisté à La Flûte enchantée à l’opéra de Mascate. Nous arrivons donc en début d’après-midi au palace pour jouir de notre chambre. Nous nous baignons et sirotons diverses boissons avant de nous préparer pour sortir. Ayant peu d’options vestimentaires, je suis prêt en quelques minutes et regarde la télévision pendant qu’Hajer entre dans la phase propédeutique de son apprêtement. 

Le Chedi Hotel, Mascate, 2018

Dans la voiture, Hajer respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Elle sera perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis. De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi. Elle se servira de mon corps cravaté comme d’un bouclier mondain.

Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Éclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines Dubaï et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

La volonté d’éducation du pouvoir en place est évidente sur bien des points, mais la construction de l’opéra est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux comme la Grande Mosquée. Il a eu aussi la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables temples administratifs et autres palais offerts à la police et à l’armée.

Diamant dont les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est par essence élitiste mais pas à cause de ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont coûté moins de vingt euros. Une politique de subventions publiques assure l’accès à la grande musique pour tous. La programmation est relativement bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

De tous les spectacles auxquels nous avons assisté, Hajer a longtemps préféré La Fille du régiment de Donizetti, chanté en français par une troupe de Milan, tandis que mon cœur battait pour un concert du musicien saoudien dont j’ai parlé dès le début de ce récit, le chanteur et joueur de oud Abadi al Johar. Les opéras de Wagner ne nous ont pas enchantés malgré quelques voix impressionnantes, à cause de décors et de costumes kitsch. Ce palmarès a tenu jusqu’à la performance de Don Giovanni donnée par la troupe de l’Opéra de Lyon qui a mis notre couple d’accord pour l’élire comme notre meilleure soirée. 

Cette nuit, nous sommes particulièrement excités car nous allons découvrir la nouvelle salle de musique. Les travaux sont terminés depuis peu. Il s’agit d’une salle de musique plus intimiste, pouvant accueillir des orchestres de chambre. De plus, la production de La Flûte enchantée est mixte, paraît-il, comprenant des Omanais et des Allemands. 

Dans la salle de concert, les Omanais ne sont pas plus nombreux que les expatriés. Il faudra encore du temps pour l’opéra remplisse totalement son rôle de Maison de la culture pour la petite bourgeoisie omanaise. 

Retour au Chedi Hotel. Nous marchons la tête haute, comme si nous étions à notre place. Nous jouerons à ce jeu encore toute la journée de demain.