Je vais vous raconter une histoire qui ne pouvait nous arriver que le jour de l’Aid. Fête musulmane majeure.
Tout commence il y a deux jours. Nous achetons pour une poignée d’euros des carreaux de vieilles faïences. Dieu sait ce que mon épouse planifiait de faire avec ces carreaux.
Arrivés à la maison nous jetons un œil sur la faïence et réalisons que c’est une sorte de puzzle. Il y a des motifs et nous essayons de composer des fleurs, des détails architecturaux et des lignes qui semblent être des tiges.
Petit à petit nous voyons apparaître un tableau charmant. Une porte orientale sous un ciel étoilé. J’y vois, personnellement, une porte de mosquée. À l’intérieur, plutôt que des jets d’eau qui servent aux ablutions, un jaillissement de végétaux et de fleurs.
Chemin faisant, nous vîmes que les carreaux étaient made in Tunisia.
C’était notre cadeau de l’Aid. Un Signe envoyé par le tout-miséricordieux pour nous encourager dans nos efforts de rénovation.
Notre joie fut intense et durable. Joyeux aïd à tous. Que votre vie soit pleine de surprises et de trésors inattendus.
Il travaille beaucoup et vit toujours en voyage mais ne publie plus rien depuis bientôt dix ans. Il laisse toute la place aux écrivains-voyageurs qui se vautrent dans les poncifs sur les voyages et la liberté.
Je profite de cette visite pour rappeler une énième fois que la littérature des voyages n’est pas seulement représentée par les auteurs réacs et faussement cultivés du genre de ceux que je critique sur ce blog et dans mes publications scientifiques. La littérature géographique est aussi le théâtre de formidables courants d’écriture où l’on entend des voix singulières, puissantes et nouvelles.
Pour vos vacances d’été, oubliez les stars de l’esbroufe qui garnissent vos librairies innocentes, et jetez dans vos bagages les récits géniaux d’Antonin Potoski, de Bruce Bégout, de Philippe Vasset, ou des frères Rolin.
Je suis très fier des travaux que nous faisons dans notre appartement, mais mon épouse en ras-le-bol de m’entendre faire des visites guidées. Je parle de notre chantier avec la même énergie qu’une exposition d’art dans un musée.
Mon épouse aimerait que je la mette en veilleuse car elle trouve que ma façon de parler s’apparente à de la vantardise. Elle a peur que ma forfanterie nous attire le mauvais œil.
Ce qu’elle ne comprend pas, c’est que c’est son talent à elle que je mets en avant, pas le mien, et certainement pas notre richesse matérielle.
Prenons l’exemple du plan de travail de la cuisine. Hajer voulait du marbre, au début, pour éviter les inconvénients du bois et des plans en aggloméré vendus dans les grandes enseignes. Or le marbre est trop cher. Elle a trouvé la solution en cherchant sur internet un couple de retraités qui vendait leur ancienne cuisine dont le plan était en granit.
Nous sommes allés chercher ces plaques de granit en Dordogne. Nous en avons profité pour visiter et dormir une nuit à Sarlat.
Nous avons ensuite pris contact avec le tailleur de pierre de Saint-Hyppolite-du-Fort pour qu’il nous creuse des trous adaptés aux plaques de cuisson et aux éviers. Ce tailleur de pierre nous a appris que notre granit était connu dans sa communauté : il vient d’Inde et s’appelle « Colonial White« . Il nous en a même montré des plaques entières qu’il entreposait.
Comment voulez-vous que je ne m’enthousiasme pas ? Tout est admirable et romanesque dans ce que je viens de décrire et tout est redevable du génie de ma femme. Tout est beau, et il faudrait que je me taise ?
Tout est beau dans ce que je viens de vous raconter. Tout. Le granit, le nom du granit, le nom du village où on a trouvée le tailleur de pierre.
Le fait même qu’on aille chez un tailleur de pierre. Quel roman. Qui savait que de tels métiers existaient encore ? Tailleur de pierre. Je me répète cette information avec émotion, en jouant au mec cool, indifférent, alors que je jubile à l’intérieur. « Nous sommes allés chez notre tailleur de pierre… »
Où cela ? Mais à Saint-Hyppolite-du-Fort, figurez-vous. Non loin de Saint-Bauzille-de-Putois.
Et vous savez comment on appelle ce granit ? C’est notre tailleur de pierre qui nous l’a dit.
Et tout cela nous à coûté moins cher qu’une cuisine bas de gamme achetée dans une grande enseigne. Alors je m’en vante, mais un truc de ouf.
Le sage précaire amoureux de son épouse, bonheur qui fut une des causes de la jalousie. Photo (c) Antonin Potoski, 2019.
Avant l’âge de quarante ans, je ne crois pas avoir suscité de jalousie. Avant de travailler dans une université du sultanat d’Oman, je ne me suis jamais plaint de l’envie des autres. Or, ce qui s’est passé dans ma vie, entre 2015 et 2020, fut tout à fait exceptionnel à cet égard et probablement unique dans une vie de sage précaire.
La jalousie a grandi par degrés et fut de plus en plus destructrice. Mais elle atteignit un pic fin 2017 et se stabilisa sur un plateau jusqu’à mon éviction finale de l’université. Pour comprendre l’évolution de la jalousie, je suis obligé de me remémorer les principales étapes de mon parcours en Oman. Je dois préciser que la conscience de la jalousie des autres ne m’apparut que bien trop tard, à partir de son pic de fin 2017, parce que plusieurs personnes me le disaient avec insistance.
Je dois préciser aussi une chose importante : la plupart des réalisations que je relate n’avaient jamais eu lieu dans le département où j’officiais, ni même dans l’histoire des études des langues & civilisations étrangères. Par exemple, quand je dis que j’ai été invité pour être « keynote speaker » lors d’un colloque international dans une université européenne, il faut comprendre que personne n’avait jamais reçu une marque de reconnaissance équivalente depuis la création de la Faculté des Lettres et des Arts de notre université. C’était nouveau et presque scandaleux dans ce contexte.
Mais revenons aux étapes qui ont vu la jalousie s’installer dans ma vie en Oman.
À mon arrivée, on enviait peut-être le fait que je sois docteur dans un département qui en comptait peu, chercheur actif dans un groupe qui publiait peu de livres et d’articles, tout en étant aussi populaire que les autres avec les étudiants.
L’Institut français de Mascate m’invita fin 2015 à donner une conférence sur la littérature, ce qui me distingua. Aucun collègue ne fit le déplacement, excepté ma supérieure directe. J’aurais dû comprendre que l’absence de mes collègues et camarades marquait une espèce de dénigrement de mauvais augure.
Avec le professeur de lettres du Lycée français de Mascate, nous lançons une action pédagogique avec croisement de classes sur des textes littéraires, et échanges entre étudiants omanais et élèves français. Partenariat bien vu par la hiérarchie des deux établissements. Mais ce fut encore un événement qui me distinguait, et dans une équipe il vaut mieux ne pas se distinguer.
Alors que mes collègues affirmaient que la recherche était impossible dans cette université, que d’autres avaient essayé en vain, j’ai quand même organisé un petit colloque international. Je surmontais les difficultés administratives, la hiérarchie ne me mettaient pas de bâtons dans les roues. Je reçus même une subvention pour cet événement. Je suis dans le deuxième semestre de ma première année : nous organisons la première session de ce colloque qui est un gentil succès.
La hiérarchie de la faculté me nomme président de la commission de la recherche au sein du département.
Sur ces entrefaites, une jeune femme tunisienne arrive dans notre département, tellement ravissante que tout le monde lui fait la cour, moi aussi. Elle passe du temps avec moi. Parfois elle me demande ce que je pense d’un tel ou d’un tel. Elle me confie que mes collègues disent du mal de moi. Ils lui disent que je ne suis pas un vrai chercheur, que mes publications sont de piètre qualité et que le livre que je promets ne paraîtra jamais car je ne suis qu’un beau parleur.
La ravissante Tunisienne et moi-même profitons des vacances d’été 2016 pour nous marier et nous revenons à l’université en septembre avec ce nouveau statut marital. Rage de tous ceux qui draguaient ma belle, et malaise parmi celles qui, peut-être, voyaient en moi un célibataire envisageable.
Novembre 2016 : j’organise sur le campus la deuxième session de mon colloque avec la présence d’un grand professeur venu d’Angleterre qui attire à nous l’attention des huiles de la faculté. Succès sur toute la ligne. La jalousie commence à se faire sentir et se traduit par des vexations diverses, des pressions inutiles et des remarques acerbes à mon endroit.
Court voyage à Paris. Je suis invité à un colloque à la Sorbonne sur l’oeuvre de Jean Rolin.
Début 2017. Je fais paraître un article de recherche sur Fabula.
C’en est trop, mes collègues se liguent contre moi pour me faire chuter alors que je suis au même niveau qu’eux. Les provocations s’enchaînent sans que je prenne conscience de cela et, plutôt que de faire profil bas, je réponds aux provocations, ce qui déclenche une procédure de plainte contre moi. Je me défends, cherche de l’aide dans la hiérarchie et remporte la partie. La DRH m’assure du soutien total de la haute administration. Ce soutien est évidemment à double tranchant : certains voudront se venger.
Fin de l’année universitaire. On cherche à m’humilier en distribuant les emplois du temps de manière injuste, sans que je sois consulté, alors que tous les collègues sont consultés et obtiennent satisfaction. On me met dans une sorte de placard. Heureusement, mon épouse reste mon plus grand soutien dans l’épreuve et nous montrons elle et moi une image de couple uni, ce qui agace encore davantage.
Le Chancelier me nomme Vice-Doyen de la faculté, en charge de la recherche et des études supérieures. La jalousie est alors devenue incandescente. Tout ce que je touche prend feu. Aux yeux de certains, je suis un adversaire, voire un ennemi. Je suis trop accaparé par mes nouvelles responsabilités pour m’en rendre compte.
Fin 2017, je me retrouve donc catapulté assez haut dans l’organigramme, au-dessus de tous ceux qui me voulaient du mal. La jalousie prend alors d’autres formes. Dorénavant, je serai superbement ignoré, snobé. Quand je prends la parole en public, certains quitteront la salle ostensiblement. D’autres feront tout pour éviter les procédures administratives prises en charge par le bureau que je dirige, mettant à mal leurs propres projets. Naturellement, je serai tenu pour responsable de leurs éventuels échecs.
2018 : Je reçois des coups de toute part mais ceux-ci ne sont pas tous dus à la jalousie. Certains veulent ma place. Procès en illégitimité. On m’accuse d’être « un espion ». Des complots se forment contre moi, mais cela dépasse de beaucoup les cercles restreints où j’évoluais depuis août 2015. Plus je réussis dans mon action, plus on cherche à me nuire. Mais est-ce une expression de la jalousie ? Je ne sais pas.
Mars 2018, je suis invité en tant qu’écrivain et chercheur à une « Rencontre littéraire francophone » organisé par le Lycée français, en partenariat avec l’ambassade, l’AEFE, l’Institut français et des mécènes privés. C’est dans le cadre d’une action culturelle assez large. Présence de l’ambassadeur himself et des huiles de la francophonie en Oman. Trois visages ornent l’affiche, dont le mien. J’invite tous mes collègues français et francophones, car ce sera l’occasion pour eux de rencontrer le nouvel ambassadeur et d’autres personnes. Personne ne se déplacera, à part ma femme et quelques étudiants.
Je développe depuis mon arrivée une activité « théâtre, chanson et spectacle vivant ». Au bout d’années d’essais infructueux, mes étudiants écrivent et mettent en scène une pièce de théâtre en français. C’est une première dans l’histoire de l’université mais cela n’attire aucun commentaire de la part des enseignants. Les représentations en revanche sont louées par les étudiants, la hiérarchie et jusqu’à la diplomatie française ainsi que les acteurs de la francophonie du pays.
Invitations en cascade à venir donner des conférences, suite à la parution de mon livre qui connaît une belle carrière : Doha (Qatar), Paris (France), Ratisbonne (Allemagne), Jaen (Espagne). Je m’arrange pour ne pas rater de cours et pour n’en annuler aucun, mais j’entends dire que mes voyages sont des privilèges.
2019 connaît son lot de bonnes nouvelles qui creusent ma tombe : publication d’un collectif que j’avais dirigé sur l’œuvre de Jean Rolin. Voyage tous frais payés en Australie pour un colloque.
Invitation officielle pour être « Keynote speaker » dans une grande université britannique, dans le cadre d’un colloque. En français, on peut traduire cela par « orateur principal », mais c’est moins institutionnalisé que dans le monde anglo-saxon, où le fait d’être keynote speaker est une vraie marque de reconnaissance dans une carrière.
J’essaie de mettre sur pied un colloque à Nizwa pour faire briller la faculté. On me bloque de toute part. Je dois abandonner après des mois de préparation. Victoire des envieux qui ont réussi à tirer la faculté vers le bas et faire régner l’inertie.
Je postule pour une promotion universitaire. Mon dossier est recevable car il est reconnu comme complet. Ma promotion est rejetée au motif que la publication de livres ne compte pas pour la promotion. Le rejet de ma candidature est confirmé en appel. Jubilation des envieux qui voient là une victoire indéniable.
Tout ce que je propose pour améliorer le niveau de nos étudiants est rejeté systématiquement, mais remplacé par aucune autre proposition alternative. Nous voyons couler le niveau de nos étudiants sans réaction. Ils échouent aux tests nationaux et internationaux et nous restons sans réponse. Dans ce contexte, se distinguer est perçu comme arrogant.
Quand je suis nommé chef de notre département, la jalousie est devenue trop épaisse pour être modulable. Certains collègues refusent même de participer aux réunions d’équipe et l’hostilité devient palpable, hargneuse. En revanche, il n’y a pas de conflit ni de plaintes contre moi. Il s’agit d’une attitude « passive agressive » qui a pour but de me faire échouer, comme ces joueurs de football qui font exprès de perdre des matchs pour se débarrasser de leur entraîneur. Je fais preuve de patience avec mes collègues et ne leur fais aucun reproche. Je me débrouille. Je trouve d’autres appuis et travaille avec les étudiants. La réussite de certaines actions avec les étudiants me valent alors une mise à mort à base de mensonges, de calomnies et de harcèlement.
Mes jours étaient comptés à partir de l’été 2020 puisque le doyen quittait la direction de la faculté. Il me convoqua pour m’annoncer qu’il jetait l’éponge et qu’il se recentrait sur d’autres activités moins énergivores et plus gratifiantes. Je ne saurai jamais les vraies raisons derrière sa décision de partir. Il me confia alors que le nouveau doyen changerait son équipe et choisirait d’autres vice-doyens. C’est un peu comme un remaniement ministériel.
Mes responsabilités au sein de la direction de la faculté m’occupaient trop l’esprit pour que je prête attention aux phénomènes d’envie et de commérage. Dès que je fus démis de mes fonctions de vice-doyen, ce fut un déchainement contre moi. Les gens pouvaient enfin me piétiner en toute tranquillité. J’étais lâché, apparemment, par la hiérarchie. J’avais perdu mon Mojo. Le nouveau doyen avait entendu parler de moi en bien et en mal, il me harcela en soutenant mes bourreaux.
Ce n’est pas à cause de la jalousie que j’ai perdu mon emploi. Je raconterai mon exclusion une autre fois car c’est une affaire sans lien avec mon action, et sans lien avec les relations interpersonnelles. S’il n’y avait pas eu cet événement extérieur qui a causé le limogeage de plusieurs personnes, je n’aurais pas perdu mon emploi. En revanche, la jalousie a accompagné mes jours pendant cinq ans en Oman et je n’ai pas su m’en extirper. Elle n’existait pas avant et elle a disparu après.
La Pologne est un grand pourvoyeur d’écrivains du voyage, depuis au moins le Jean Potocki au XVIIIe siècle. Potocki nous est plus célèbre pour son roman qui inventa la littérature fantastique, mais il a beaucoup écrit sur ses voyages en Russie notamment. Le prix Nobel Milosz a aussi publié de passionnants récits de voyage dans les années 1930. On connaît tous l’excellent Ryszard Kapuscinsky et son esprit virevoltant, brillant comme un britannique. Mais mon préféré jusqu’à présent, c’est le bougon Andrzej Stasiuk, qui aime explorer l’est, la Russie, qu’il déteste autant qu’il l’affectionne.
Dans Mon Bourricot, il relate un voyage en Orient à travers l’Ukraine, la Russie, le Kazakhtan et la Mongolie dans une vieille bagnole vieille de 12 ans et 300 000 bornes au compteur. Un bolide qu’il surnomme son « bourricot » et dont il parle avec la connaissance intime d’un mécanicien amateur. Un engin avec lequel il a voyagé dans les Balkans, le Monténégro, l’Albanie, la Pologne, et dont il connaît chaque pièce.
Quelle est la marque de cette voiture ? Le modèle ? Il me faudrait faire une recherche sur internet pour le savoir. Stasiuk parle de V8, de ZiL-130, d’ARO roumain et d’UAZ ainsi que de GAZ russe. Aucune idée de ce que cela recouvre. Selon toute probabilité, il s’agit d’un véhicule à quatre roues motrices, de couleur vert kaki, d’une marque connue des spécialistes mais certainement auréolée d’un prestige un peu kitsch. À mon avis, c’est un peu comme si je disais que je roulais avec un vélo Danguillaume (comme je l’écrivais dans ce billet consacré à « mes vélos vintages ») ou que je traversais le désert avec une Fiat Topolino.
Le narrateur a un style percutant, très oral, mais une oralité suffisamment maîtrisée pour passer la barrière de la traduction. Remarquable travail du traducteur Charles Zaremba. Je n’étais pas certain d’être convaincu par le titre, cependant, car « mon bourricot » renvoie à un argot campagnard et daté qui ne rend pas justice au phrasé plus urbain de Stasiuk. En revanche, Charles Zaremba a très bien traduit le texte, avec des choix de notes judicieuses pour éclairer le lecteur sur des détails d’histoire et de culture propres aux pays slaves.
J’entrerai dans les détails de ce livre une autre fois. Aujourd’hui, je voulais seulement darder un rayon lumineux sur la formidable tradition polonaise de l’écriture géographique.
Dans la vie on épouse des gens sur des critères flous. Les précaires, souvent, ne jugent leur moitié que sur des qualités de beauté physique, de gentillesse d’âme et d’humour bien balancé. Les gens mieux établis songent à la fortune, aux héritages et au prestige de leur promis.es.
Les travaux que nous entreprenons dans notre appartement cévenol ont révélé des natures et des talents. Mon épouse, par exemple, s’avère une excellente maçonne. Je l’ai vue un jour s’amuser à faire une mosaïque de cailloux sur un mur extérieur avec des restes de ciment qui traînaient sur le chantier.
Mon premier mouvement fut de me moquer d’elle amoureusement. Regardez-là, elle et ses lubies. Comme elle est mignonne avec ses jeux d’enfant sérieux.
Puis en la regardant plus longtemps, je me suis aperçu qu’elle maniait la spatule avec une certaine expertise. Elle savait quelle force exercer pour faire tenir du mortier sur le mur. Je ne sais pas, elle avait l’intuition du bon geste de maçon.
Cela s’est poursuivi dans l’appartement, où elle boucha des trous et traita des murs pour les rendre aptes à être peints.
Elle ne s’arrêta pas en si bon chemin. Cela fait maintenant deux ou trois mois qu’elle dirige les travaux de carrelage et de faïence. Elle n’a peur de rien. Elle me dit que faire pour couper les carreaux et pour mélanger les enduits, et elle suit son inspiration guidée par le génie de ses mains.
Nous faisons des kilomètres pour acquérir des éléments de carrelage qui conviennent au goût de mon épouse et j’en porte des tonnes jusqu’à notre terrasse. Nous n’en achetons jamais dans les magasins. Nous nous débrouillons pour trouver des chutes, des restes, des trucs d’occasion ou abandonnés. Ou alors nous portons nos pas chez Emmaüs qui reçoit chaque semaine de nouveaux arrivages de carrelage et de faïence plus ou moins neuf qu’il brade pour presque rien.
Et c’est ainsi que nous devenons maçons, carreleurs et architectes d’intérieur sans avoir jamais rien appris en la matière.
Ce mois de mai va passer entièrement sans que j’écrive le moindre billet original sur les jours que nous vivons. C’est que je suis extrêmement pris et n’ai ni le temps de me poser pour écrire, ni la disponibilité mentale pour le faire.
Je mets toute mon énergie dans deux projets qui doivent être terminés fin mai : la rénovation de mon appartement et la rédaction d’un article de recherche. L’un prend tout mon corps, l’autre tout mon esprit.
Écrire un billet de blog, je sais que ça n’a pas l’air difficile. Beaucoup de gens pensent que ça se fait sans effort, sans mise en forme, sans réflexion véritable. Il ne faut pas croire, mes billets m’ont toujours demandé beaucoup d’investissement mental, intellectuel et affectif. Ces temps-ci, j’étais à sec pour le blog, je n’ai même pas vu passer le joli mois de mai.
Rendez-vous compte, je n’ai même pas eu le temps de profiter des grosses chaleurs pour me baigner dans mes rivières et mes piscines naturelles.
Saisi par l’urgence, mon corps me réveille fréquemment à trois heures du matin, ce qui permet à mon esprit de travailler l’article de cinq à sept. Puis la journée se passe à l’appartement qui demande des efforts physiques épuisants. Le soir, nous mangeons légèrement et tombons de fatigue.
Que cela ne soit pas trompeur. Ce que je décris ici me procure une profonde joie. Toute cette fatigue, tous ces efforts, donnent beaucoup de sens à notre vie. Nous voyons, sous nos mains, naître un lieu de vie qui nous ressemble. Parallèlement à cela, j’assiste à l’éclosion sous mes doigts de ce qui deviendra le deuxième volume de Traits chinois/Lignes francophones que je dirige avec mon amie Rosalind Silvester. Je suis déjà très en retard et elle fait preuve d’une patience d’ange.
Aujourd’hui, c’est un grand jour car Hajer et moi serons à même de dormir enfin notre première nuit dans notre chez-nous. L’article lui aussi touche à sa fin. Ce matin, je vais pouvoir l’envoyer à Belfast pour que Ros. le relise. Toute une pression se relâche un peu, ce qui m’autorise à écrire ce petit billet.
Professions de foi des candidats Macron et Le Pen reçues dans ma boîte aux lettres, posées sur les documents que j’utilise en ce moment pour mon travail et mes loisirs.
Je n’ai pas peur de Marine Le Pen et je lis avec amusement les tribunes de ceux qui veulent encore faire croire que la France est au bord d’un grand danger si l’extrême-droite devait être au pouvoir.
Moi je voterai pour Emmanuel Macron en faisant le pari suivant : si Le Pen devient présidente et qu’en effet cela cause une catastrophe, je ne voudrais pas en porter la moindre responsabilité. Inversement, si c’est Macron qui passe, eh bien c’est la continuité et je veux bien en porter la responsabilité.
Par ailleurs, le monde voulu par Macron est socialement injuste, mais il est économiquement favorable aux sages précaires. Dans le monde dérégulé rêvé par Macron, les universités se débarrassent de leurs enseignants-chercheurs les moins motivés. Or, un sage précaire, qu’est-ce que c’est ? C’est un mercenaire qui, rentrant de promenade, parle aux universités le langage suivant : « Vous avez besoin de profs aux diplômes rutilants et aux recherches haut de gamme, me voilà. Nous pouvons négocier mon salaire dès maintenant et je suis opérationnel dès demain si vous doublez les émoluments que je perçois aujourd’hui. » Jusqu’à présent, cette technique de négociation n’a pas porté ses fruits, mais il n’est pas interdit de rêver.
Alors vous allez me dire : bon mais quel rapport avec le pari pascalien ?
Nous sommes au milieu de la deuxième semaine du Ramadan. Je rappelle que cette période de célébration musulmane se déroule sur un mois et qu’elle consiste notamment à jeûner du lever au coucher du soleil. Ni eau, ni nourriture, ni sexe.
C’est la première fois que je fais le Ramadan en Europe, c’est-à-dire dans un climat tempéré, et c’est un régal. Les premiers jours du jeûne, il faisait même froid, il neigeait, puis il a plu. Conditions idéales pour ne pas avoir trop soif.
Plus globalement, cette période de jeûne et de restriction est une bénédiction. J’ai l’impression que c’est une ascèse inventée pour moi tellement elle me convient et m’apporte ce dont j’ai besoin. Voici quelques-un des bienfaits qui me viennent à l’esprit.
Je me lève avant le lever du soleil pour manger un peu et boire, prendre mon café et faire une prière. Je suis donc en éveil complet lorsque le jour apparaît. Cela tombe bien : l’aube est mon heure préférée.
Jeûner rend mon corps plus léger et cela se remarque dans les randonnées en montagne. Je monte sans effort jusqu’au col de l’aigle ou au col de l’homme mort. Je ne vois pas le temps passer dans la montagne et je peux marcher des heures sans ressentir de fatigue. Le jeûne semble fonctionner comme un dopage.
Les prières se combinent à une lecture plus soutenue du Coran. Cette pratique a pour corollaire d’améliorer ma faculté de concentration en général. En conséquence de quoi je me suis remis à lire des livres et j’ai rouvert des chantiers d’écriture que j’avais laissés en jachère.
Le Ramadan libère aussi les journées de toutes ces pauses et ces dépenses que l’on croit obligatoires en temps ordinaire. Acheter de l’eau, un sandwich, se faire un petit en-cas, prévoir un déjeuner, tout cela est balayé. Cela fait comme un grand ménage dans la journée et vous libère du temps, de la disponibilité. Le Ramadan désencombre et allège mes journées.
Le soir, je prends d’autant plus de plaisir à ce petit dîner qui rompt le jeûne. Contrairement aux idées reçues, on ne se goinfre pas. J’ai la chance d’avoir une épouse qui mijote des plats succulents, mais même si je n’avais pas cette chance, un dîner rudimentaire à base de fruits et légumes, de céréales, de pain et de fromage, me ferait toucher du doigt le paradis.
Enfin le Ramadan me fait perdre du poids. Certains vont trouver cela superficiel, accessoire et anti-spirituel, mais c’est un effet collatéral qui compte à l’approche des beaux jours, quand on commence à songer aux plages et aux rivières. Le sage précaire exhibera un corps délesté de cinq kilos de gras. En effet, je perds en moyenne huit kilos pendant le Ramadan et en reprends trois le mois suivant.
Je résume les bienfaits observés de l’observance du Ramadan :
Dans les émissions où il trône en majesté, Éric Zemmour explique doctement que l’art français est l’expression « du beau », et que le beau s’opposait au « moche ». Le beau, donc « l’art français », on peut le trouver chez des peintres comme Watteau, en revanche l’art moderne fait régner le « moche ».
Si la France est une nation qui a compté dans les arts c’est aussi pour ce qui s’y est passé de 1860 à 1940, c’est-à-dire le modernisme, les grands mouvements d’avant-garde et les inventions formelles des poètes, des romanciers et des plasticiens. Ce que rejette Zemmour, c’est ce qui fait précisément la grandeur de la France dans le domaine des arts.
Un exemple simple et précis : l’École de Paris. L’extrême-droite déteste l’École de Paris car il s’agit d’un ramassis d’immigrés venus de Russie, de Roumanie, d’Europe orientale, d’Espagne, d’Italie, etc. La grandeur de la France fut d’attirer tous ces gens diversement doués. De ce creuset sont sortis des chefs d’oeuvre éternels de Chagall, de Soutine, de Modigliani, de Brancusi. Les touristes du monde entier continuent de visiter Paris pour toucher du doigt l’atmosphère de Montmartre, à l’époque où l’immigré Picasso partageait un atelier avec le Gaulois Georges Braque.
Or, tout ceci qui fait la gloire de Paris, appartient à la catégorie du « moche » selon Zemmour, donc de l’art anti-français.
Conclusion : par amour de la France, je rejette Zemmour.