Réveil au bord du Rhin

Nuit passée dans la voiture mais sans mon épouse qui dort dans la cellule que son employeur lui offre pour trois nuits. Je me suis borné à la conduire.

Pendant que mon épouse vaque à ses obligations professionnelles, je visite la region de Bonn. J’ai trouvé un emplacement idéal pour camper au calme. Dans un quartier résidentiel, pas à Bonn même mais de l’autre côté du Rhin. Près d’une boulangerie qui ouvre à 6 heures du matin et qui jouit de très bonnes appréciations sur internet.

Réveil à l’aube. Dormi comme un bébé. Marché quelques minutes le long du fleuve mythique. Uriné dans l’eau courante. Un chien promené par une joggeuse m’a vu et n’a pas bronché.

Pris des petits pains dans la très jolie boulangerie qui mérite ses appréciations, un café à emporter. Me suis sustenté dans la voiture. Ai rejoint Bonn à pied. Sanglot en regardant le Rhin.

À Strasbourg sous la pluie

Nous avons dormi dans notre voiture sur un parking très joli du centre de Strasbourg. La Place du marché neuf. Une place pavée, arborée, entourée de maisons aux fenêtres eclairées. C’était un enchantement. D’ailleurs nous partageâmes la place avec quelques clochards.

Il fallait faire un tour en France pour une démarche administrative.

Notre véhicule utilitaire a servi pour l’occasion de chambre d’hôtel. Je l’avais essayé de cette manière le jour de l’achat : en m’allongeant dans l’espace arrière pour m’assurer que je pouvais dormir dedans pour des vacances et des voyages.

Vendredi soir, nous sommes entrés dans Strasbourg et avons visité la ville by night. Nous cherchions distraitement une place pour que la voiture puisse rester au calme toute la nuit. Non loin d’un café pour aller aux toilettes de bon matin.

La voiture garée, la promenade nocturne dans les rues pietonnes de Strasbourg fut absolument ravissante, malgré la pluie et le froid. Rien ne pouvait réduire ma bonne humeur car j’étais engagé dans une de ces aventures qui font le sel de la sagesse précaire. Dormir avec sa belle dans une bagnole sous la pluie qui croustille.

La police allemande est venue chez nous

Ils ont sonné un matin que j’étais en survêtement. Un homme, une femme et un adolescent en stage.

C’est votre voiture qui est garée en bas ? Une Renault immatriculée ****** ? On a reçu un signalement car une vitre est brisée. Nous venons prendre votre déposition et vous demander si vous portez plainte.

Attendez messieurs-dame, vous savez où j’habite avec la seule immatriculation de mon véhicule ?

Oui, mais seulement parce que nous sommes de la police.

Des passants ont vu ma voiture, ont constaté qu’une vitre était brisée et sont allés au poste pour vous prévenir ?

C’est cela.

Eh bien merci beaucoup monsieur l’agent, asseyez-vous donc et prenez un verre d’eau je vous prie.

J’ai expliqué ce qui s’est passé, le policier prenait des notes, la policière regardait à droite et à gauche. À Grenoble, quand nous fûmes cambriolés, les agents n’avaient pas daigné même sortir de l’Hôtel de Police pour constater les dégâts. En Bavière, trois individus en uniforme viennent carrément chez vous. On ne vit pas dans la même Europe.

Notre voiture cambriolée

Notre véhicule était plein à ras bord pour emménager quelques semaines en Allemagne, dans un appartement vide.

À Grenoble, après avoir suivi une séance chez un thérapeute un peu mystérieux, nous avons laissé la voiture imprudemment sans surveillance le temps de boire un café dans un centre commercial.

À notre retour nous l’avons vue fracturée, la vitre brisée et des affaires personnelles jetées sur le sol.

Hajer fut prise d’une crise de désespoir, comme si le malheur s’abattait sur nous. Moi, je tâchais de garder mon calme mais je compris très vite que mes ordinateurs étaient volés et que c’était une catastrophe.

Ma femme était si malheureuse qu’elle semblait perdre les pédales. Elle criait et pleurait. C’est toujours ce qui me rend le plus inconsolable dans la vie, quand la femme que j’aime est dans la détresse et que je ne peux rien pour elle. Cette impuissance est une douleur sans fond

Étonnamment, elle s’asseyait sur le bitume et criait « Mes diplômes ! Mes diplômes ! » Comme Sganarelle à la fin du Don Juan de Molière qui pleurait pour son maigre salaire : « Mes gages ! Mes gages ! » Pour Hajer, à ce moment de son existence, son bien le plus précieux étaient des feuilles de papier épais estampillés d’une faculté. Cela me brisait d’autant plus le cœur qu’elle indiquait par là, de manière pathétique, la quantité émotionnelle et existentielle qu’elle avait investie dans son éducation.

Alors que j’avais suivi mes études sans y croire vraiment, en amateur, et sans jamais prendre au sérieux ces gris-gris modernes que sont les diplômes, mon amoureuses me montrait une personnalité beaucoup moins superficielle que la mienne et dénuée de ce cynisme qui me caractérise.

La police ne s’est pas déplacée et m’a proposé de revenir le lendemain pour faire une déposition. À Grenoble, le nombre de voitures visitées est paraît-il effroyable. La police se borne à enregistrer les plaintes.

Mes amis migrants

Mon ami H. se trouve donc sur le sol européen depuis fin août et nous ne savons toujours pas ce qu’il compte faire. Il est vraisemblable que lui-même ne le sache pas.

Il a voulu venir chez nous mais la police aux frontières le repérait et le renvoyait en Italie. Il ne se sépare pas de son camarade d’émigration, ils sont donc toujours deux. Cela est préférable quand ils doivent dormir dans les gares et leurs abords. Ils y rencontrent d’autres migrants plus ou moins illégaux.

Un soir d’octobre, il est finalement apparu dans notre ville de Bavière. Amaigri et blessé, il avait besoin de repos et de reprendre des forces.

Après quelques jours chez nous, il s’est rendu avec un Tunisien clandestin qui se trouvait à Munich depuis un an, dans un centre d’accueil de réfugiés. Il semblerait qu’à cette minute il ait un lit dans une chambre ou un dortoir.

Je me demande vraiment ce que H. espère devenir ici. Je me projette en lui car moi aussi à son âge je me baladais sur la planète. Je ne peux m’empêcher de considérer H. comme un voyageur plutôt qu’un réfugié ou un exilé. Un Tunisien, un Algérien ou un Marocain, aujourd’hui, ne fuit ni la guerre ni la misère. Il fuit la frustration générée en Afrique par les réseaux, par la famille et par les touristes. Il vit sa jeunesse en prenant des risques et tente sa chance au pays des opportunités sans savoir ce que la vie lui apportera.

Soif de culture

Cela me tombe dessus parfois, quand je vis dans un environnement propice. Une soif de contemplation artistique, parfois visuelle, parfois auditive, parfois gustative. Je ressens alors un besoin d’art analogue à celui de respirer, ou de boire de l’eau.

Dans cet État du sud de l’Allemagne, la Bavière, les ducs, puis les rois, se vivaient comme un pays indépendant, et développaient une culture de cour absolument étincelante. Au centre de la capitale, ils ont construit un palais qui n’a cessé de s’agrandir, de se prolonger, de se ramifier pour devenir, siècle après siècle, une véritable ville dans la ville.

Si on veut comparer le « Palais de la Résidence » avec un autre haut lieu de pouvoir, il ne faut pas penser à Versailles, comme on le fait trop souvent, mais à la Cité interdite de Pékin.

J’y suis allé un matin très tôt. Tôt, avant même l’ouverture des portes. On pourrait croire que j’ai été matinal pour éviter de faire la queue, ce qui se justifie amplement. Or non, ce n’était pas un choix rationel et réfléchi. C’est parce que j’etais mort de faim que je m’y suis rendu dès potron minet.

Je me suis régalé pendant des heures, des heures et des heures. Je ne savais rien de la dynastie des Wattelsbach, qui a régné sur la Bavière pendant le plus clair du millénaire qui vient de se terminer. Je suis sorti de la Residenz avec très peu de connaissances supplémentaires, mais rassasié de délectations, de contemplations, de réflexions, d’incompréhension ; je m’en suis mis plein la lampe de formes et de matières, de lignes et de couleurs, de décisions politiques et de recherches esthétiques. Je n’ai plus qu’à digérer tout cela, comme un chameau qui rumine.

Retour de Tunisie : confusion du sage précaire

À notre retour de Tunisie, nous avons reçu la nouvelle qu’H. avait réessayé de traverser la Méditerranée au bord de son frêle esquif. Pendant des jours les nouvelles étaient incertaines et contradictoires. Finalement, mon ami est bel et bien sur la terre italienne. Il a réussi à l’aide de ses seuls bras, ceux de son coéquipier, à passer outre la frontière douteuse et hostile de l’Union européenne.

Cette nouvelle nous a plongé dans des sentiments mêlés. Soulagés bien sûr de le savoir sain et sauf, et désireux de lui venir en aide, nous ne savons que penser de cet acte d’héroïsme.

Mais je ne ferai pas part des pensées qui m’ont traversé, des questions que je me suis posées pendant des jours et des nuits, ni des doutes qui m’ont assailli.

La vérité est que j’ai un peu honte de ce que j’ai pensé et que je ne sais toujours pas ce que je puis déclarer. La sagesse précaire est aussi un art de la confusion.

H. a retrouvé le sourire en ratant sa traversée

Le dernier jour de notre séjour à la ferme de Ftiss, une bonne nouvelle m’est apportée par le destin : H. arrive avec la voiture d’un de ses amis pour nous saluer avant notre départ.

Il n’a finalement pas réussi à traverser la Méditerranée comme il menaçait de le faire et il nous est revenu sain et sauf.

Son récit d’émigration ressemble à un récit d’évasion. Il allait tous les jours avec son acolyte sur la plage et il s’entraînait à faire avancer une embarcation de fortune, quelque chose qui tient à la fois du kayak et du canot. Il avait étudié la météo et la nuit où ils sont partis, ils étaient certains que ce serait une mer d’huile. Ils ont ramé plusieurs heures espérant atteindre une île italienne. Il ne s’agit pas de Lampedusa, mais une de ces territoires italiens plus proches de la Tunisie que tout autre pays.

L’armée les a interceptés en langue arabe, alors qu’ils étaient épuisés mais confiants dans leur possibilité d’atteindre le territoire italien. Selon le témoignage de H., Il ne leur restait plus que 14 kilomètres avant de toucher au but, mais ils n’ont opposé aucune résistance aux forces de l’ordre. De retour en Tunisie, ils ont échappé à la prison pour des raisons que je trouve tellement peu crédibles que je préfère les garder sous silence.

En effet, mon ami est physiquement assez amoché. Le soleil l’a brûlé et ses genoux ont souffert. En revanche, il est souriant et semble avoir perdu cette morosité qui le rongeait depuis plusieurs années. Cela nous brisait le cœur de voir ce jeune homme jadis si joyeux devenir taciturne et dépressif devant les échecs professionnels répétés. Il a eu le sentiment de frôler la mort, puis la prison, du coup sa joie de vivre est reparue au beau fixe.

Espérons qu’H. trouve le bonheur durable ici et qu’il ne tente pas de nouveau le diable.

Discours croisés sur les migrations : deux voies sans issue

L’histoire poignante de mon ami H. qui prend des risques pour mettre le pied en Europe remue tant d’idées et de souvenirs en moi. Les mots et les idées s’entrechoquent.

Deux discours sur la migration se font face et sont également sans avenir et sans issue. En Europe, le discours dominant est celui de l’anti-immigrationnisme qui prétend que l’immigration est la cause de nos problèmes. En France, l’extrême-droite pense et dit cela depuis 50 ans, rejointe par les partis de droite et du centre depuis leur défaite de 1988, rejointe enfin par la gauche anti-sociale dite gouvernementale, qui se vautre depuis 2001 dans un racisme renommé élégamment laïcité.

En face, c’est une position inverse qui s’impose. En Afrique, le discours omniprésent est celui de la réussite par l’émigration. Aider quelqu’un revient bien souvent à lui trouver un « contrat » ou un visa dans un pays du Golfe persique, d’Amérique ou d’Europe. Les conseils fusent du genre : apprends telle langue, forme-toi à tel métier, cela te donnera plus d’opportunité pour partir dans tel pays. C’est un véritable crève-coeur de voir tant de gens de grande qualité avoir intégré l’idée que la réussite se trouverait forcément ailleurs.

Des millions de personnes dans le grand sud sont parkés dans des centres, des prisons, des camps, aux portes des espaces européens, américains ou asiatiques perçus comme des Eldorado d’opportunités. On entend des chansons et on voit des pancartes de gens qui clament : « Laissez-nous passer », « we need to pass ».

Où la sagesse précaire se situe-t-elle dans cet embrouillamini ? Doit-elle militer pour un accueil inconditionnel de tous ceux qui le veulent ? En quoi cela serait-il humaniste et rationnel ?

Le sage précaire est gêné. Il aimerait voir les voyageurs libres de traverser les frontières mais il comprend les frayeurs et les inquiétudes des braves gens devant l’immigration. Cette inquiétude est la même partout, elle est par exemple présente en Tunisie cet été en présence de tous les subsahariens qui apparaissent dans les villes côtières.

Ce qui est insoutenable dans tout discours, c’est de réduire les Africains à une catégorie d’être humain, celui qui cherche à s’en sortir. Il faut aussi donner voix à tous ceux qui veulent juste voir du pays, sans nécessairement fuir la misère, comme le sage précaire lui-même le faisait.

La vie calme et souriante des Allemands

Retour de Germanie. Le bilan est comme à chaque fois positif. À force de m’y rendre, je commence à devenir un bon connaisseur de l’Allemagne. Mon premier voyage outre-Rhin remonte à 1992 ou 1993, avec mon vieux copain Ben, en stop de Lyon à Nuremberg. Puis en stop de Nuremberg à Heidelberg. C’était l’hiver, il neigeait, et nous nous relayions pour tendre le pouce sur les aires d’autoroute. Nous lisions à tour de rôle L’art d’aimer d’Ovide en attendant qu’une voiture de luxe veuille bien nous prendre. Nous avions une certaine foi en l’humanité. Le pire, avec le recul, est de noter que cela fonctionnait.

Plus tard, je suis allé à Cologne pour une amoureuse allemande rencontrée en Irlande. Puis j’ai rejoint mon vieux copain Mathieu à Dusseldorf, où il jouissait d’une résidence d’artiste. Puis j’ai découvert Berlin, tout seul, et je ne compte plus les villes où je me suis baladé, seul ou accompagné : Hambourg, Brême, Dresde, Hildesheim, Ratisbonne, Leibzig, Iéna. Toutes les localités autour du lac de Constance. Bref, on peut dire que je connais un peu l’Allemagne.

Depuis quelques années, mes voyages se font avec mon épouse qui, en qualité de germaniste, se doit d’y mettre les pieds de temps en temps. Nous ne faisons pas de stop, ce qui est dommage car avec une jolie femme, mes chances de succès augmenteraient considérablement, sans vouloir porter préjudice à Ben, qui est un joli garçon à sa manière.

Le bilan superficiel que je retire de ce dernier séjour à Munich est l’incroyable confort des transports publics bavarois. Nous avons passé des heures dans des bus et des métros pour passer d’hôtels en auberges, de campus universitaires en institutions culturelles, de nuit comme de jour, et nous n’avons pas vu une rame bondée ! Pas un bus surchargé, pas une heure de pointe énervée.

Une sensation de calme et de luxe véritable : des Allemands de tous âges à vélo. Une sensation de tranquillité et d’espace. De propreté et d’aise.

Moi qui me demande souvent quelle voiture pourrait incarner mon goût, je crois avoir reçu ma réponse dans une rue du quartier culturel de Munich : un jeune cadre en costume cravate a déboulé devant moi sur un vélo. Je l’ai trouvé élégant.

Depuis mon tout premier voyage en Allemagne avec Ben, j’ai toujours trouvé les Allemands charmants, et surtout souriants à mon endroit. Ce détail me surprend car je n’ai pas un visage auquel on sourit beaucoup d’ordinaire. C’est peut-être la terre où le sage précaire est à sa place. Ma femme trouve que les femmes asiatiques me regardent et me draguent, mais elle ne voit pas que moi, ce sont les Allemands, tous les Allemands, qui me font craquer.