Aujourd’hui, mon épouse Hajer et moi partons pour La Mecque. Pour Noël 2024, nous nous offrons le petit pèlerinage, l’Omra.
Nous avions déjà fait ce pèlerinage il y a cinq ans. C’était une expérience émouvante, dont je garde un souvenir de grande tendresse pour mon épouse et pour ma religion. À l’époque, j’en avais écrit quelques lignes dans un livre consacré au sultanat d’Oman, mais j’avais coupé la plupart de mon récit de pèlerinage pour ne pas égarer le lecteur. Je n’avais conservé que ce qui éclairait la réalité omanaise qui occupait le livre. Depuis, j’ai découvert la richesse des récits de Hajj, qui sont nombreux et variés.
Passer Noël à tourner autour de la Kaaba est une source de joie. Si le temps me le permet, je partagerai avec vous quelques impressions de cette circumambulation.
J’ai signé un contrat de confidentialité. Cela signifie que je ne peux rien dire. Ni où je suis, ni ce que je fais. Ni pour qui je travaille, ni combien je gagne. Ni qui je suis, ni d’où je reçois mes ordres, ni comment je vais.
Je ne peux rien dire de comment les choses se passent, ni de qui je croise la route, ni de ce que je projette. Je ne peux pas expliquer ce que cela signifie, ce que cela change, ou ce que cela laisse intact.
Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été profondément attristé par la nouvelle de l’attentat qui a eu lieu près de la mosquée chiite du quartier Wadi Al-Khabir à Mascate. Ayant vécu dans ce pays, j’ai toujours été impressionné par la paix religieuse qui y régnait malgré une diversité musulmane notable.
Oman est un pays marqué par une majorité ibadite, une minorité sunnite significative, et une minorité chiite, restreinte mais néanmoins influente, surtout le long des côtes. J’ai exploré ces dynamiques dans mon livre Birkat al Mouz, où je décris notamment ma découverte du chiisme à travers cette mosquée récemment frappée par la tragédie.
Cependant, il est crucial de comprendre que cette paix religieuse n’a jamais été garantie, n’a même jamais été un donné de l’expérience omanaise. Mon expérience personnelle en est un témoignage. Lorsque j’ai voulu promouvoir les études ibadites à l’université de Nizwa, des pressions ont été exercées pour que j’abandonne ce projet. Les entretiens que je souhaitais mener sur l’ibadisme se sont heurtés à des refus, et j’ai appris que la police menait de nombreuses enquêtes et mettait en prison des individus pour prévenir des attaques.
La paix et l’hospitalité du peuple omanais sont indéniables. Pourtant, comme je l’explique dans mon livre de 2021, cette paix ne doit pas être vue de manière trop irénique. Les divisions profondes existent, et c’est peut-être la nature autoritaire du régime qui empêchait toute contestation religieuse.
Cette tragédie nous rappelle que la paix est fragile, même et surtout dans les régions où l’on fait profession d’être paisibles. C’est pourquoi le dernier chapitre de mon récit s’intitule « La Guerre ». On y lit cette scène où le narrateur va justement dans cette mosquée chiite avant le lever du soleil, et se rend compte après la prière qu’un vaisseau sur-armé mouille dans la corniche de Mascate et pointe son nez précisément sur la porte d’entrée du quartier chiite,
C’est un message que j’essaie d’envoyer aux voyageurs, aux touristes et aux chercheurs : continuez de visiter ce beau pays qu’est l’Oman, mais ne vous laissez pas influencer par les propagandes officielles ni par les discours marketing des professionnels du tourisme.
Je n’ose pas parler des aventures de mon ami H. car son voyage est illégal, clandestin et nous met dans l’embarras. Après avoir traversé la méditerranée et avoir trouvé refuge en Italie, il envoyait des signaux contradictoires, prétendait avoir des amis qui l’aideraient.
Il a fini par venir chez nous car, probablement, ses amis n’existaient pas vraiment. Lui aussi avait honte d’être chez nous car nous avons essayé en vain de le dissuader d’émigrer. Quand il était à bout il disait « mais j’ai pleins d’amis en Europe, qu’est-ce que vous m’embêtez ! Je n’ai pas besoin de vous et pas besoin de vos conseils condescendants. Si je veux risquer ma vie pour aller voyager en Europe, vous ne pouvez rien faire contre cela ! » Honte à moi, qui n’ai jamais eu de frontière close devant moi, et dont les voyages n’ont jamais été qualifiés d’émigration, alors qu’ils l’étaient au même titre que ceux d’H.
Au final, depuis août 2023, date de sa traversée héroïque, ses « amis » semblaient avoir fondu au soleil.
Je n’en ai pas parlé sur ce blog car nous ne pouvons pas nous permettre d’être dans l’illégalité. Nous l’avons hébergé avec son compagnon de route, mais n’avons pas pu lui offrir l’hospitalité que nous voulions : nous sommes surveillés. Les voisins s’espionnent, les retraités nous dénoncent, les policiers viennent jusqu’à notre appartement pour effectuer des contrôles de routine. Nul doute que des gens se sont questionnés sur ces deux jeunes maghrébins qui faisaient des aller-retour dans notre immeuble.
H. devait absolument trouver un autre refuge et cela nous fait vivre dans un sentiment de honte. Il est alors parti dans une ville allemande où un centre de réfugiés l’a accepté. Nous sommes allés lui rendre visite dans cette ville. Il fallait lui apporter ses affaires parce que le voyage clandestin oblige à se déssaisir des sacs volumineux. Les sans papiers doivent avoir l’air d’habitants lambda qui se rendent au travail.
H. et moi avons passé la journée ensemble, tous les deux accompagnés par son compagnon de route et mon épouse. Nous leur avons offert le restaurant et des glaces, toujours un peu honteux de ne pas pouvoir faire plus. Et en même temps gênés du fait que nous ne pouvons et ne voulons pas approuver l’émigration illégale.
Ce serait plus facile de tenir un discours moral du type « ouvrez les frontières, laissez-les passer », mais nous ne serions pas honnêtes avec nous-mêmes si nous le tenions. Du coup nous ne savons pas que penser.
Sommes-nous dans le cas de figure d’Houria Bouteldja, qui exprime ainsi son inconfort moral ?
Mais une part de nous s’est embourgeoisée et défend ses petits privilèges d’indigènes aristocrates contre ces pouilleux de « blédards » qui forcent les portes de l’Europe et qui nous font honte.
Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 118.
Non, nous n’employons ni ce vocabulaire ni cette voie de mauvaise conscience. Nous sommes seulement dans une impasse de la pensée et de la raison pratique.
Si vous avez une heure ou deux à perdre au centre-ville de Munich, et que vous en avez ras-le-bol du shopping, des cafés et bières, entrez et visitez la grande bibliothèque nationale de Bavière, vous ne le regretterez pas.
Les bibliothèques pâtissent d’une réputation malheureuse que vous devez, par votre seule présence, conjurer. Les bibliothèques sont les lieux où vous trouverez la plus forte concentration de belles personnes dans une ville, puisqu’elles sont fréquentées par des étudiants qui font leurs recherches.
Ce sont aussi des lieux d’exposition, donc des espaces de promenade. Je recommande ardemment l’exposition un peu cachée dans le couloir qui mène à la salle de lecture dite « Musique, cartes et images ».
Pendant que j’y suis, je recommande chaleureusement de réserver une place dans la salle de lecture « Musique, Cartes et Images ». Une petite merveille de salle de travail, décorée d’un piano à queue, de globes terrestres de toutes les époques, de cartes géographiques rares. Des livres par milliers remplissent les étagères sur trois étages.
La salle de lecture « Musique, Cartes et Images »
Sur la coursive du troisième étage, j’ai été pris d’un terrible vertige. Je me tenais à la rambarde tandis que je feuilletais des atlas des années 1900. Je suis redescendu les jambes flageolantes. Vous voyez bien que les librairies sont des lieux palpitants !
Tout a commencé en 2010 ou 2011. J’avais écrit plusieurs livres depuis l’âge de quinze ans mais aucun de ces manuscrits n’avaient trouvé d’éditeurs. À l’approche de la quarantaine, j’étais donc ce qu’on appelle communément un raté. Je travaillais alors sur une thèse de doctorat consacrée à l’histoire et la philosophie des récits de voyage.
Un jour, dans le cadre de mes recherches doctorales, je lis une interview d’un couple d’éditeurs qui sont en charge d’une collection de livres de voyages très intéressants et qui renouvellent, à mes yeux, la littérature ethnologique. Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety expliquent dans cette interview les attendus de leur collection, ce qui me donne envie de leur proposer ma contribution.
Plutôt que d’écrire un manuscrit et de chercher un éditeur après coup, j’écris d’abord un mail à ces deux éditeurs sans avoir la moindre idée de la moindre ligne d’un manuscrit.
Je leur dis qui je suis et ce que je fais. Habitant en Irlande du nord, je propose un livre de voyage sur cette province magnifique. Comme cette collection s’intéresse à des peuples méconnus, minoritaires et fantasmatiques, je leur parle de communautés nord-irlandaises que je trouve passionnantes, loin des stéréotypes touristiques et journalistiques des Irlandais.
Mon mail semble produire son effet. Je reçois une réponse de Patrick de Sinety qui se dit intéressé par une ligne, au milieu de mon message. Il aimerait en savoir plus sur ce peuple nomade que j’appelle les « Travellers », et il voit tout de suite, en bon éditeur, le potentiel livresque d’une population pareille.
Le plus dur était fait. Un éditeur était ferré. Je pouvais répondre à sa demande en entrant à fond dans son imaginaire d’écrivain voyageur enthousiaste.
Rendez-vous est pris avec Marianne et Patrick à Paris pour discuter de tout cela autour d’un café. Moi, surmotivé par cette perspective, je promets de leur envoyer avant ce rendez-vous un document Word de dix ou vingt pages pour qu’ils se fassent une idée plus précise de mon style d’écriture.
La rencontre est un petit coup de foudre amical entre nous. Je suis d’emblée sous le charme de ces deux trentenaires souriants et intelligents, qui se complètent et s’épaulent. Ils forment le duo le plus efficace et le plus puissant que j’aie jamais vu. En combinant leurs qualités et leurs compétences respectives, ils forment une équipe qui est à la fois visionnaire, rigoureuse, énergique, réfléchie, organisée, enthousiaste, intelligente, prospective, synthétique, empathique et commerciale. Depuis cette époque, j’ai appris que Patrick était décédé dans une noyade et que Marianne avait disparu des radars. Leur collection a disparu avec eux. Revenons à nos moutons.
Comme ils ont lu mes dix pages, ils ont obtenu de leur patron, l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat, de me faire signer un contrat, mon tout premier contrat d’éditeur.
Comme le stipule ce contrat, ils me donnèrent un chèque de 500 euros et la même somme me serait versée à la réception du manuscrit dans sa version finale et approuvée. Je sortis du café dans un état de grande joie.
Il fallut alors battre le fer tant qu’il était chaud et je me mis à enquêter, à écrire, à lire toutes les publications en langue anglaise sur les Travellers irlandais. En français, je ne lisais rien pour une raison simple : il n’y avait rien. Sans abandonner ma thèse de doctorat, je passais mes soirées et mes fins de semaine à composer ce qui allait devenir mon premier livre. Mon excitation ne retomba pas une seconde pendant les mois que dura l’aventure.
Marianne et Patrick allaient extrêmement vite dans leur traitement des chapitres que je leur envoyais. Je pensais leur communiquer des versions préparatoires, à retoucher en fonction de leur ligne éditoriale. Ils me renvoyaient mes chapitres réécrits, corrigés, améliorés et recadrés. Moins d’une année s’est écoulée entre mon premier mail et la parution de mon livre.
Article paru dans le journal Le Monde, dans l’édition du 18.05.2007
Les petites éditions Cartouche lancent d’insolites invitations au voyage
Le mot d’ordre est simple : « Faites des étonnants voyages ! » et partez à la découverte des Gagaouzes, Mapuches, Chleuhs, Baloutches, Bobos, Avars, Micmacs, Mizos et autres peuples atypiques mais authentiques qui vivent, en 2007, sur un territoire précis et identifié de la planète. Cette collection « Voyages au pays des… » lancée aux éditions Cartouche a été inspirée par les écrivains Nicolas Bouvier ou Claudio Magris. Connus pour leurs récits de voyage, ils sont des piliers du festival Etonnants Voyageurs, fondé en 1990 par Michel Le Bris. Les éditions Cartouche ont été fondées en 2004 par Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, avec l’aide de Léo Scheer. Les deux premiers titres, Voyage au pays des Gagaouzes, de Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety, et Voyage au pays des Mapuches, d’Alain Devalpo, ont paru en janvier. A l’automne sortira Voyage au pays des Baloutches, de Stéphane Dudoignon. Ce dernier, historien spécialiste de l’islam, vient de connaître une notoriété involontaire. Le 14 avril, il a été relâché par les autorités iraniennes, après avoir été retenu en captivité pendant deux mois et demi, alors qu’il étudiait justement cette minorité sunnite du Sistan-Baloutchistan.
A l’est de l’Europe, la Gagaouzie existe, les deux envoyés spéciaux de ces guides littéraires peuvent en témoigner. Le point de départ de cette découverte a d’ailleurs été la rencontre d’une Gagaouze qui tient un restaurant à Paris. De là, les deux Tintins reporters n’ont eu qu’à remonter le fil et se sont rendus dans cette région autonome, née en 1990 sur les décombres de l’URSS, à un bout de la Moldavie, ce pays si proche de la Syldavie d’Hergé…
« Le pari est d’écrire des récits de voyages contemporains qui servent aussi de guide », résume Emmanuel Pierrat. Le tout en une centaine de pages et pour 10 euros. L’originalité repose sur le choix des destinations rares et toutes orientées sur des peuples ignorés. Les Mapuches vivent sur les hauteurs de la cordillière des Andes, entre le Chili et l’Argentine. Ils ont la réputation de n’avoir jamais été soumis par les Conquistadors. Les Chleuhs et les Micmacs, dont les noms sont entrés dans la langue courante, sont le premier un peuple du Haut-Atlas marocain, le second une tribu d’Indiens du Canada. Quant aux Bobos, les vrais, il s’agit d’une peuplade du Sénégal. Tous doivent trouver leur biographe.
Chaque guide s’ouvre sur une carte situant géographiquement la population en question et comprend des conseils pratiques : comment s’y rendre, y dormir, etc. Plus un lexique : par exemple, « je suis malade » se dit « kütrangelen » en mapuchedungun et « je ne comprends pas », « bän annamerim » en gagaouze. Enfin, le livret se clôt par une bibliographie. Emmanuel Pierrat, quant à lui, rêve d’écrire sur les Mizos du Mizoram, le plus petit Etat de la fédération indienne, à la frontière tibéto-birmane dont la population se vit comme une des tribus perdues d’Israël… Faites des étonnants voyages.
Le sage précaire en camping dans la rue Dorothée, à Bonn
Quand on campe en ville, il faut songer aux questions sanitaires et hygiéniques de manière rationnelle et optimale. Après la sûreté et la légalité, ce qui compte le plus est la possibilité d’aller aux cabinets et de faire un brin de toilette. D’où l’importance des cafés et des avis donnés sur internet par leurs utilisateurs.
Le café doit être ouvert très tôt car il est fréquent que le campeur se réveille à l’aube. Il doit être équipé de sanitaires appropriées. Il est indispensable qu’on puisse s’asseoir à une table autant de temps qu’on veut pour se reposer, regarder les gens, lire et écrire.
Le Lighthouse café coche toutes les cases. Dans une rue piétonne, coincé près d’une très belle façade d’église du XVIIe siècle, la serveuse est très jolie et parle un anglais parfait. Il y a certes des touristes comme moi, mais la plupart des gens que j’y ai vus travaillaient ou étudiaient dans le quartier. Je m’y suis senti assez bien pour lire un récit de voyage en Allemagne étonnant dont je parlerai prochainement ici.
Le Camus café, en revanche, m’a un peu moins plu. Il se donne des airs littéraires, il passe du jazz, il exhibe des portraits d’écrivains mythiques dont celui qui a donné son nom au café. Ses toilettes sont fantastiques. Le plus gênant est la présence de mecs à la con qui lisent et écrivent sur leur table en bois. Ceux-là je les détestent, ils me donnent envie de fuir.