Bienvenue chez les Mapuches et les Gagaouzes

Article paru dans le journal Le Monde, dans l’édition du 18.05.2007

Les petites éditions Cartouche lancent d’insolites invitations au voyage

Le mot d’ordre est simple : « Faites des étonnants voyages ! » et partez à la découverte des Gagaouzes, Mapuches, Chleuhs, Baloutches, Bobos, Avars, Micmacs, Mizos et autres peuples atypiques mais authentiques qui vivent, en 2007, sur un territoire précis et identifié de la planète. Cette collection « Voyages au pays des… » lancée aux éditions Cartouche a été inspirée par les écrivains Nicolas Bouvier ou Claudio Magris. Connus pour leurs récits de voyage, ils sont des piliers du festival Etonnants Voyageurs, fondé en 1990 par Michel Le Bris. Les éditions Cartouche ont été fondées en 2004 par Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, avec l’aide de Léo Scheer. Les deux premiers titres, Voyage au pays des Gagaouzes, de Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety, et Voyage au pays des Mapuches, d’Alain Devalpo, ont paru en janvier. A l’automne sortira Voyage au pays des Baloutches, de Stéphane Dudoignon. Ce dernier, historien spécialiste de l’islam, vient de connaître une notoriété involontaire. Le 14 avril, il a été relâché par les autorités iraniennes, après avoir été retenu en captivité pendant deux mois et demi, alors qu’il étudiait justement cette minorité sunnite du Sistan-Baloutchistan.
A l’est de l’Europe, la Gagaouzie existe, les deux envoyés spéciaux de ces guides littéraires peuvent en témoigner. Le point de départ de cette découverte a d’ailleurs été la rencontre d’une Gagaouze qui tient un restaurant à Paris. De là, les deux Tintins reporters n’ont eu qu’à remonter le fil et se sont rendus dans cette région autonome, née en 1990 sur les décombres de l’URSS, à un bout de la Moldavie, ce pays si proche de la Syldavie d’Hergé…

« Le pari est d’écrire des récits de voyages contemporains qui servent aussi de guide », résume Emmanuel Pierrat. Le tout en une centaine de pages et pour 10 euros. L’originalité repose sur le choix des destinations rares et toutes orientées sur des peuples ignorés. Les Mapuches vivent sur les hauteurs de la cordillière des Andes, entre le Chili et l’Argentine. Ils ont la réputation de n’avoir jamais été soumis par les Conquistadors. Les Chleuhs et les Micmacs, dont les noms sont entrés dans la langue courante, sont le premier un peuple du Haut-Atlas marocain, le second une tribu d’Indiens du Canada. Quant aux Bobos, les vrais, il s’agit d’une peuplade du Sénégal. Tous doivent trouver leur biographe.

Chaque guide s’ouvre sur une carte situant géographiquement la population en question et comprend des conseils pratiques : comment s’y rendre, y dormir, etc. Plus un lexique : par exemple, « je suis malade » se dit « kütrangelen » en mapuchedungun et « je ne comprends pas », « bän annamerim » en gagaouze. Enfin, le livret se clôt par une bibliographie. Emmanuel Pierrat, quant à lui, rêve d’écrire sur les Mizos du Mizoram, le plus petit Etat de la fédération indienne, à la frontière tibéto-birmane dont la population se vit comme une des tribus perdues d’Israël… Faites des étonnants voyages.

Alain Beuve-Mérie

Bonn, bataille des cafés

Le sage précaire en camping dans la rue Dorothée, à Bonn

Quand on campe en ville, il faut songer aux questions sanitaires et hygiéniques de manière rationnelle et optimale. Après la sûreté et la légalité, ce qui compte le plus est la possibilité d’aller aux cabinets et de faire un brin de toilette. D’où l’importance des cafés et des avis donnés sur internet par leurs utilisateurs.

Le café doit être ouvert très tôt car il est fréquent que le campeur se réveille à l’aube. Il doit être équipé de sanitaires appropriées. Il est indispensable qu’on puisse s’asseoir à une table autant de temps qu’on veut pour se reposer, regarder les gens, lire et écrire.

Le Lighthouse café coche toutes les cases. Dans une rue piétonne, coincé près d’une très belle façade d’église du XVIIe siècle, la serveuse est très jolie et parle un anglais parfait. Il y a certes des touristes comme moi, mais la plupart des gens que j’y ai vus travaillaient ou étudiaient dans le quartier. Je m’y suis senti assez bien pour lire un récit de voyage en Allemagne étonnant dont je parlerai prochainement ici.

Le Camus café, en revanche, m’a un peu moins plu. Il se donne des airs littéraires, il passe du jazz, il exhibe des portraits d’écrivains mythiques dont celui qui a donné son nom au café. Ses toilettes sont fantastiques. Le plus gênant est la présence de mecs à la con qui lisent et écrivent sur leur table en bois. Ceux-là je les détestent, ils me donnent envie de fuir.

Le Camus café, dans un quartier bobo de Bonn.

Réveil au bord du Rhin

Nuit passée dans la voiture mais sans mon épouse qui dort dans la cellule que son employeur lui offre pour trois nuits. Je me suis borné à la conduire.

Pendant que mon épouse vaque à ses obligations professionnelles, je visite la region de Bonn. J’ai trouvé un emplacement idéal pour camper au calme. Dans un quartier résidentiel, pas à Bonn même mais de l’autre côté du Rhin. Près d’une boulangerie qui ouvre à 6 heures du matin et qui jouit de très bonnes appréciations sur internet.

Réveil à l’aube. Dormi comme un bébé. Marché quelques minutes le long du fleuve mythique. Uriné dans l’eau courante. Un chien promené par une joggeuse m’a vu et n’a pas bronché.

Pris des petits pains dans la très jolie boulangerie qui mérite ses appréciations, un café à emporter. Me suis sustenté dans la voiture. Ai rejoint Bonn à pied. Sanglot en regardant le Rhin.

À Strasbourg sous la pluie

Nous avons dormi dans notre voiture sur un parking très joli du centre de Strasbourg. La Place du marché neuf. Une place pavée, arborée, entourée de maisons aux fenêtres eclairées. C’était un enchantement. D’ailleurs nous partageâmes la place avec quelques clochards.

Il fallait faire un tour en France pour une démarche administrative.

Notre véhicule utilitaire a servi pour l’occasion de chambre d’hôtel. Je l’avais essayé de cette manière le jour de l’achat : en m’allongeant dans l’espace arrière pour m’assurer que je pouvais dormir dedans pour des vacances et des voyages.

Vendredi soir, nous sommes entrés dans Strasbourg et avons visité la ville by night. Nous cherchions distraitement une place pour que la voiture puisse rester au calme toute la nuit. Non loin d’un café pour aller aux toilettes de bon matin.

La voiture garée, la promenade nocturne dans les rues pietonnes de Strasbourg fut absolument ravissante, malgré la pluie et le froid. Rien ne pouvait réduire ma bonne humeur car j’étais engagé dans une de ces aventures qui font le sel de la sagesse précaire. Dormir avec sa belle dans une bagnole sous la pluie qui croustille.

La police allemande est venue chez nous

Ils ont sonné un matin que j’étais en survêtement. Un homme, une femme et un adolescent en stage.

C’est votre voiture qui est garée en bas ? Une Renault immatriculée ****** ? On a reçu un signalement car une vitre est brisée. Nous venons prendre votre déposition et vous demander si vous portez plainte.

Attendez messieurs-dame, vous savez où j’habite avec la seule immatriculation de mon véhicule ?

Oui, mais seulement parce que nous sommes de la police.

Des passants ont vu ma voiture, ont constaté qu’une vitre était brisée et sont allés au poste pour vous prévenir ?

C’est cela.

Eh bien merci beaucoup monsieur l’agent, asseyez-vous donc et prenez un verre d’eau je vous prie.

J’ai expliqué ce qui s’est passé, le policier prenait des notes, la policière regardait à droite et à gauche. À Grenoble, quand nous fûmes cambriolés, les agents n’avaient pas daigné même sortir de l’Hôtel de Police pour constater les dégâts. En Bavière, trois individus en uniforme viennent carrément chez vous. On ne vit pas dans la même Europe.

Notre voiture cambriolée

Notre véhicule était plein à ras bord pour emménager quelques semaines en Allemagne, dans un appartement vide.

À Grenoble, après avoir suivi une séance chez un thérapeute un peu mystérieux, nous avons laissé la voiture imprudemment sans surveillance le temps de boire un café dans un centre commercial.

À notre retour nous l’avons vue fracturée, la vitre brisée et des affaires personnelles jetées sur le sol.

Hajer fut prise d’une crise de désespoir, comme si le malheur s’abattait sur nous. Moi, je tâchais de garder mon calme mais je compris très vite que mes ordinateurs étaient volés et que c’était une catastrophe.

Ma femme était si malheureuse qu’elle semblait perdre les pédales. Elle criait et pleurait. C’est toujours ce qui me rend le plus inconsolable dans la vie, quand la femme que j’aime est dans la détresse et que je ne peux rien pour elle. Cette impuissance est une douleur sans fond

Étonnamment, elle s’asseyait sur le bitume et criait « Mes diplômes ! Mes diplômes ! » Comme Sganarelle à la fin du Don Juan de Molière qui pleurait pour son maigre salaire : « Mes gages ! Mes gages ! » Pour Hajer, à ce moment de son existence, son bien le plus précieux étaient des feuilles de papier épais estampillés d’une faculté. Cela me brisait d’autant plus le cœur qu’elle indiquait par là, de manière pathétique, la quantité émotionnelle et existentielle qu’elle avait investie dans son éducation.

Alors que j’avais suivi mes études sans y croire vraiment, en amateur, et sans jamais prendre au sérieux ces gris-gris modernes que sont les diplômes, mon amoureuses me montrait une personnalité beaucoup moins superficielle que la mienne et dénuée de ce cynisme qui me caractérise.

La police ne s’est pas déplacée et m’a proposé de revenir le lendemain pour faire une déposition. À Grenoble, le nombre de voitures visitées est paraît-il effroyable. La police se borne à enregistrer les plaintes.

Mes amis migrants

Mon ami H. se trouve donc sur le sol européen depuis fin août et nous ne savons toujours pas ce qu’il compte faire. Il est vraisemblable que lui-même ne le sache pas.

Il a voulu venir chez nous mais la police aux frontières le repérait et le renvoyait en Italie. Il ne se sépare pas de son camarade d’émigration, ils sont donc toujours deux. Cela est préférable quand ils doivent dormir dans les gares et leurs abords. Ils y rencontrent d’autres migrants plus ou moins illégaux.

Un soir d’octobre, il est finalement apparu dans notre ville de Bavière. Amaigri et blessé, il avait besoin de repos et de reprendre des forces.

Après quelques jours chez nous, il s’est rendu avec un Tunisien clandestin qui se trouvait à Munich depuis un an, dans un centre d’accueil de réfugiés. Il semblerait qu’à cette minute il ait un lit dans une chambre ou un dortoir.

Je me demande vraiment ce que H. espère devenir ici. Je me projette en lui car moi aussi à son âge je me baladais sur la planète. Je ne peux m’empêcher de considérer H. comme un voyageur plutôt qu’un réfugié ou un exilé. Un Tunisien, un Algérien ou un Marocain, aujourd’hui, ne fuit ni la guerre ni la misère. Il fuit la frustration générée en Afrique par les réseaux, par la famille et par les touristes. Il vit sa jeunesse en prenant des risques et tente sa chance au pays des opportunités sans savoir ce que la vie lui apportera.

Soif de culture

Cela me tombe dessus parfois, quand je vis dans un environnement propice. Une soif de contemplation artistique, parfois visuelle, parfois auditive, parfois gustative. Je ressens alors un besoin d’art analogue à celui de respirer, ou de boire de l’eau.

Dans cet État du sud de l’Allemagne, la Bavière, les ducs, puis les rois, se vivaient comme un pays indépendant, et développaient une culture de cour absolument étincelante. Au centre de la capitale, ils ont construit un palais qui n’a cessé de s’agrandir, de se prolonger, de se ramifier pour devenir, siècle après siècle, une véritable ville dans la ville.

Si on veut comparer le « Palais de la Résidence » avec un autre haut lieu de pouvoir, il ne faut pas penser à Versailles, comme on le fait trop souvent, mais à la Cité interdite de Pékin.

J’y suis allé un matin très tôt. Tôt, avant même l’ouverture des portes. On pourrait croire que j’ai été matinal pour éviter de faire la queue, ce qui se justifie amplement. Or non, ce n’était pas un choix rationel et réfléchi. C’est parce que j’etais mort de faim que je m’y suis rendu dès potron minet.

Je me suis régalé pendant des heures, des heures et des heures. Je ne savais rien de la dynastie des Wattelsbach, qui a régné sur la Bavière pendant le plus clair du millénaire qui vient de se terminer. Je suis sorti de la Residenz avec très peu de connaissances supplémentaires, mais rassasié de délectations, de contemplations, de réflexions, d’incompréhension ; je m’en suis mis plein la lampe de formes et de matières, de lignes et de couleurs, de décisions politiques et de recherches esthétiques. Je n’ai plus qu’à digérer tout cela, comme un chameau qui rumine.

Retour de Tunisie : confusion du sage précaire

À notre retour de Tunisie, nous avons reçu la nouvelle qu’H. avait réessayé de traverser la Méditerranée au bord de son frêle esquif. Pendant des jours les nouvelles étaient incertaines et contradictoires. Finalement, mon ami est bel et bien sur la terre italienne. Il a réussi à l’aide de ses seuls bras, ceux de son coéquipier, à passer outre la frontière douteuse et hostile de l’Union européenne.

Cette nouvelle nous a plongé dans des sentiments mêlés. Soulagés bien sûr de le savoir sain et sauf, et désireux de lui venir en aide, nous ne savons que penser de cet acte d’héroïsme.

Mais je ne ferai pas part des pensées qui m’ont traversé, des questions que je me suis posées pendant des jours et des nuits, ni des doutes qui m’ont assailli.

La vérité est que j’ai un peu honte de ce que j’ai pensé et que je ne sais toujours pas ce que je puis déclarer. La sagesse précaire est aussi un art de la confusion.

H. a retrouvé le sourire en ratant sa traversée

Le dernier jour de notre séjour à la ferme de Ftiss, une bonne nouvelle m’est apportée par le destin : H. arrive avec la voiture d’un de ses amis pour nous saluer avant notre départ.

Il n’a finalement pas réussi à traverser la Méditerranée comme il menaçait de le faire et il nous est revenu sain et sauf.

Son récit d’émigration ressemble à un récit d’évasion. Il allait tous les jours avec son acolyte sur la plage et il s’entraînait à faire avancer une embarcation de fortune, quelque chose qui tient à la fois du kayak et du canot. Il avait étudié la météo et la nuit où ils sont partis, ils étaient certains que ce serait une mer d’huile. Ils ont ramé plusieurs heures espérant atteindre une île italienne. Il ne s’agit pas de Lampedusa, mais une de ces territoires italiens plus proches de la Tunisie que tout autre pays.

L’armée les a interceptés en langue arabe, alors qu’ils étaient épuisés mais confiants dans leur possibilité d’atteindre le territoire italien. Selon le témoignage de H., Il ne leur restait plus que 14 kilomètres avant de toucher au but, mais ils n’ont opposé aucune résistance aux forces de l’ordre. De retour en Tunisie, ils ont échappé à la prison pour des raisons que je trouve tellement peu crédibles que je préfère les garder sous silence.

En effet, mon ami est physiquement assez amoché. Le soleil l’a brûlé et ses genoux ont souffert. En revanche, il est souriant et semble avoir perdu cette morosité qui le rongeait depuis plusieurs années. Cela nous brisait le cœur de voir ce jeune homme jadis si joyeux devenir taciturne et dépressif devant les échecs professionnels répétés. Il a eu le sentiment de frôler la mort, puis la prison, du coup sa joie de vivre est reparue au beau fixe.

Espérons qu’H. trouve le bonheur durable ici et qu’il ne tente pas de nouveau le diable.