Blogs de Nankin

Dans mes moments de libres, je mets au point les manuscrits que je voudrais publier. Mes idées et mes envies évoluent tranquillement, elles flottent comme moi. Je vois des manuscrits tout simples et modestes, puis je vois de beaux objets avec illustrations, préface et index (non, je rigole, je ne vois jamais d’index dans mes rêves.)

Quelques chiffres ont été donnés par un imprimeur de Nankin, qui confirment que la publication d’un manuscrit à quelques centaines d’exemplaires est dans mes prix. Alors je furette dans les librairies et regardent ce qui sort des presses chinoises, pour m’inspirer. Certains livres coûtent moins de 3 euros et possèdent des dizaines de pages glacées, de jolies couvertures, des photos ou des peintures.

Les Chinois aiment les livres, ils en ont parfois un peu peur, ils n’ont pas encore le culte des sommes critiques comme nos Pléiades, mais ils chérissent leur écriture, leurs librairies, et les formats d’ouvrages sont très variés. J’en achète parfois uniquement pour leur beauté, et parce qu’ils sont peu chers.

On peut s’offrir des livres, voilà la vérité. Se construire de jolis bouquins sans dépenser plus d’argent qu’on ne l’aurait fait en partant voyager, ou en achetant des timbres pour sa collec’.

Ma dernière idée – elle date d’avant-hier – est de constituer un petit coffret d’une trilogie nankinoise : trois blogs croisés écrits dans et autour de la « capitale du sud ». Nankin en douce, Le papillon ou la neige et Pays de Neige. Cela me paraît valoir le coup, du pur point de vue du lecteur lambda. Cela représenterait un intérêt, une espèce d’intérêt, disons.

J’ai passé la journée d’hier sur Nankin en douce, le blog que j’ai écrit pendant 365 jours, du 26 juin 2005 au 26 juin 2006. Je ne ressens pas de honte à relire le premier tiers, c’est déjà ça. Au contraire, j’ai passé avec plaisir ces heures de relecture, remuant les souvenirs d’une époque dorée pour moi, où je m’émerveillais de tout, où les femmes chinoises étaient enchanteresses, où la vie coulait avec douceur. C’était un projet littéraire : dessiner jour après jour l’image d’un paradis sur terre.

Faire de cela un petit livre, dans un projet éditorial assumé : l’amateurisme.   

Où est Guaino et que fait-il ?

Henri Guaino était sorti de l’ombre en devenant un stratège de Sarkozy pendant la campagne présidentielle, puis un conseiller du président de la République. Puis il a fait beaucoup parler de lui lors de son discours à la jeunesse africaine, dit « Discours de Dakar ». Polémique qui, sans être relancée, est rappelée ànotre mémoire par les mots du président sénégalais qui a jugé hier le discours de Dakar « inacceptable ».

Il y a des discours qui restent. C’est important, un discours, lorsqu’on veut sortir de la langue de bois. Le sarkozisme est un mouvement médiatique qui aimerait que les analyses soient emportées par le tourbillon des gestes, des paroles, des voyages, des escales, des contrats, des déclarations, des postures. Mais il y a des chiffres qui résistent, qui pèsent d’un poids insupportable. Il y a des paroles, des actes et des résultats qui réapparaîtront à chaque fois que le nuage de poussière provoqué par le tourbillon médiatique se dissipera. La posture de l’insulte par exemple. Le sarkozisme a une utilisation constante et difficilement contrôlable de l’insulte, du mépris et de la haine. Guaino a été le dernier en date à en porter les habits, avec son « homme africain » décrit avec condescendance, puis en traitant BHL de « petit con prétentieux ». Au sommet de l’Etat, on attendrait un peu plus de maîtrise de soi. Même un professeur ne se laisse jamais aller à insulter un étudiant, quelle que soit l’injustice des propos qu’il entend tenus contre lui.

Depuis, Guaino, que devient-il ? Je l’attendais avec joie à Shanghai. Sarkozy n’a pas voulu faire en Chine de discours historico-lyrique. J’espère que c’est partie remise, car la Chine, c’est le lieu de l’histoire contemporaine par excellence, on ne peut pas l’ignorer tout de même, pour les livres d’histoire.

Non, sans blague, Guaino, on ne l’entend plus, il n’écrit plus, on ne l’interroge plus. Quelqu’un a-t-il de ses nouvelles ?   

« Facebook is evil »

76B Northumberland Road
Dublin 4

26 November 2007

Guillaume,
Thank you for inviting me to be a facebook friend. I don’t really know much about facebook but from what I can gather it is evil. So I have to decline your invitation. We are friends in the real world. Why turn it into something virtual?
When you were over, we discussed bow and bay windows. They are actually different things. The window in my living room is a bay window since the perimeter is polygonal. If it was a semi-circle, then the window would be called a bow-window. When I checked it out I discovered a further refinement: if the bay or bow doesn’t descend to the ground floor also, then it is called an oriel window. This is in fact what the window in my place is: it overhangs the garden.
I’m incredibly busy with my teaching job. And it doesn’t leave me very satisfied. Still I go on, since, like most people, I fear poverty.
I hope life is well with you and I hope that you are not offended that I am declining to be your facebook friend. It’s just that I’m not into virtual social networking as it is called.
Tom

Un sage précaire irlandais

C’est un sage précaire, mais plus que cela, c’est peut-être un vrai sage, enfin je ne sais pas. Sa précarité ne fait pas de doute, en tout cas.

Tom est important pour moi car il est un de mes modèles, dans la vie. Il a une manière bien à lui, admirable, de conduire sa vie.

Il m’a suffisamment influencé pour que j’écrive un portrait de lui dans une revue littéraire, il y a de cela cinq ou six ans. C’est un garçon qui a toujours fait son propre pain, qui a toujours refusé de se mettre au chômage et qui n’a jamais signé de contrat de travail.

Je crois qu’il a dépassé la barre des 40 ans, mais je n’en suis pas certain, car son visage n’a pas changé depuis l’adolescence. C’est un homme qui ne change pas, c’est peut-être ce qui fait de lui un modèle pour moi. Il habite depuis peu dans un appartement relativement luxueux, en colocation avec Barra. Il vit de divers jobs payés au noir, comptable, professeur, peintre, statisticien, larbin.

Il vit de ses économies et attend la retraite, qu’il compte passer dans le Kerry, où ses parents ont une ferme. Une ferme où ils vont mourir bientôt, et où il se verrait bien mourir lui aussi, après quelques années de repos.

Il est docteur en mathématique, possède une immense culture musicale et une passion pour le théâtre. Il a déjà écrit plusieurs pièces. L’année dernière, il en a mis une en scène. Une pièce dont les comédiens restaient en coulisse. La scène n’était occupée que par des téléphones, et seule la voix des comédiens était perceptible par le public. Il a réussi à s’entourer d’une équipe pour réaliser ce projet. Des acteurs, des bricoleurs, des chargés de communication. Cela n’a pas été le succès du siècle, à cause de ces salauds de journalistes qui n’ont pas voulu se déplacer. Tom pense que s’il avait été journaliste, il aurait considéré comme de son devoir d’aller au moins voir de quoi il retournait. « Une pièce sans acteurs, me dit-il, ça devrait piquer la curiosité. »

J’étais perdu d’admiration quand il m’a raconté cette aventure. Voilà le sage précaire, dans toute sa splendeur.   

Facebook, la schizophrénie et le protestantisme

Sur Facebook, on peut mentir, on peut se construire une personnalité, on n’est pas obligé de dire la vérité sur soi, mais ce qu’on dit et ce qu’on montre de soi, on doit le partager avec tout le monde, c’est la nouveauté.

Avant, les gens pouvaient avoir des personnalités diverses et pouvaient cloisonner les mondes. On pouvait être marrant avec des copains, sérieux avec d’autres copains, dragueur ici, intellectuel là. On pouvait s’arranger avec la réalité et se peindre de différentes couleurs.

Sur Facebook, c’est hors de question. Vous pouvez être qui vous voulez, mais vous devez l’être une fois pour toutes, et pour tout le monde. C’est le triomphe de la culture américaine et protestante, la défaite définitive du catholicisme.

Chez les catholiques, il y avait encore des mondes pluriels et des hiérarchies. Ce qu’on disait à confesse n’avait pas à être dit à ses enfants. On n’était pas le même dans sa famille et au boulot, etc. Les Américains nous ont apporté cet idéal du nivellement. Deux hommes se parlent et on ne sait qui est le patron de qui. Ils se tutoient, se regardent dans les yeux, se serrent la main, on dirait deux amis.

Idéal du nivellement et de la transparence : mon cœur est pur, je n’ai rien à cacher, je dis tout sur mon blog, je montre tout sur Facebook. Ma conscience, du cristal. Le diable n’a pas de prise sur moi car je dis tout, je montre tout, or le diable a besoin d’obscurité, de recoins où se blottir et comploter.

Bon, le sage précaire n’est pas trop perturbé par cela car il est devenu américain, à sa manière. Et puis, il a confusément l’impression que ce qui est dangereux, dans Facebook, ne sera pas contré par le rejet de Facebook, le refus de l’impudeur.

Beaucoup de mes vrais amis refusent de me joindre sur Facebook parce qu’ils tiennent à, je cite, leur quant-à-soi, leur discrétion, la réalité des rapports, la pudeur.

Ils ont leurs raisons, que je respecte, mais je préfère prendre un autre chemin : celui de la vitesse. C’est avec des armes américaines que le sage précaire va se battre dorénavant. Des armes qu’a déjà un peu fourbies Deleuze, ce grand américanophile : « Il y a des femmes qui disent tout, on en saura pourtant pas plus à la fin qu’au début. Elles auront tout caché par célérité, limpidité. » 

Dialogue américain

Je découvre depuis peu la série américaine The Sopranos.

Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui se passe à la télévision américaine est depuis au moins dix ans plus intéressant que ce qui se passe dans le cinéma. Un nombre impressionnant de créateurs extraordinaires trouvent à la télévision des financements que le cinéma ne veut plus donner qu’à quelques légendes (Scorsese, Tarantino, et quelques autres). La série télé est donc le nouveau genre dramatique, c’est là que des expériences narratives se font, c’est là que les Américains travaillent leur société, leurs valeurs, leurs croyances, leurs peurs.

En plus d’être « bien faites » (mais n’importe quoi peut être bien fait, une publicité, un crime) elles sont extrêmement drôles et étranges à la fois. Elles désarment le téléspectateur par leur intelligence, leur profondeur, leur faculté à nous questionner.

Je les ai découvertes en Chine, à Nankin, où les dvd pirates coûtent sept centimes d’euros. J’ai rempli des soirées d’hiver avec des histoires politiques, familiales, funéraires, où les personnages sont tous plus fucked up les uns que les autres.

Le scénariste David Chase a donc créé The Sopranos, dont le héro est un gangster dépressif. Il faut aller chercher une idée comme celle-là. Il tue des mecs, il en torture d’autres, mais il prend du prozac et pleure dans son lit.

Toni Soprano est à la tête d’un réseau mafieux redoutable. Parallèlement à sa vie de gangster, il est mari et père de famille. Mais ses enfants lui causent du souci. Dans la scène retranscrite ici, son fils doit s’expliquer après avoir volé la voiture de sa mère et l’avoir sérieusement abîmée. Le gamin traverse une crise d’adolescence relativement existentielle.  

Le gamin : C’est pas de ma faute !

La mère : Tu aurais pu tuer les filles dans la voiture.

Le gamin : Ca, ça aurait été intéressant.

La mère : Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?

Le gamin : La mort montre l’ultime absurdité de la vie.

Le père : Attends, qu’est-ce que c’est que ça. Tu veux me mettre à bout, c’est ça ? Parce que je suis à deux doigts de te balancer par la fenêtre !

Le gamin : Tu vois, c’est ce que je disais. La vie est absurde.

La mère : Ne dis pas ça ! Dieu te pardonne.

Le gamin : Dieu est mort.

Le père : Eh !

La mère : D’où ça sort, ça ?

Le père : C’est à l’école qu’on t’a appris cette merde ?

La sœur du gamin entre et se sert un soda dans le réfrigérateur.

La sœur du gamin : On lui fait étudier L’étranger. Vous croyez que l’éducation nous sert à gagner de l’argent ? C’est ça l’éducation.

Le gamin : Est-ce que vous pensez parfois : « Pourquoi nous sommes nés ? »

La sœur du gamin : Mme de Staël a dit : « Dans la vie, les hommes doivent choisir entre la souffrance et l’ennui. »

Le père : Va dans ta chambre.

La fille se retire.

Le gamin : Non, je suis sérieux. Pourquoi on est né ?

Les parents sont décontenancés.

La mère : Nous sommes nés à cause d’Adam et Eve… Voilà pourquoi. Maintenant, va dans ta chambre et va faire tes maths.

Le gamin : L’algèbre ? C’est ce qu’il y a de plus ennuyeux.

Le père : L’autre choix, c’est la souffrance, tu veux commencer maintenant ? (Il crie) Bouge ton cul !

Le gamin se retire.  

Un nouvel homme au pouvoir

Il a séduit l’électorat en parlant autrement, en utilisant un langage proche de celui des gens, un langage de vérité et de franchise qui tranchait avec la logorrhée des politiciens professionnels.

Il s’agitait beaucoup, on le voyait partout, alors les gens croyaient qu’il agissait beaucoup et qu’avec lui, le pays allait durablement se réformer.

Les gens qui le supportaient le plus étaient ceux qui avaient mis le travail au centre de leur vie, et qui croyaient que l’on faisait trop d’efforts pour ceux qui ne travaillent pas. Ceux qui le soutenaient auraient bien voulu qu’on cesse de financer un système de redistribution des richesses « archaïque » et improductif.

Il avait un rapport fusionnel avec les médias, à tel point que des journalistes mal intentionnés émirent l’hypothèse qu’il en avait le contrôle.

Au final, les lois qu’il a réussi à faire passer étaient des mesures qui n’affectaient que les plus riches, dans le pays, et qui n’ont pas eu pour effet de relancer l’économie nationale.

Il a plusieurs fois été embarrassant lors des sommets internationaux. Il a eu des gestes et des paroles qui ont choqué et qui n’étaient certes pas à la hauteur de ce peuple, à la culture raffinée et à l’histoire prestigieuse, dont il était le principal dirigeant.  

Il n’a pas été reconduit aux affaires, mais il a goûté au pouvoir et il veut le reconquérir. Il a des méthodes pour cela, il pense pouvoir séduire à nouveau les Italiens.

Les éditions du Sage Précaire

Je vais me lancer dans une entreprise aussi confuse qu’enthousiaste, l’édition.

Mes premiers rêves d’édition remontent à mes études. Je cherchais un livre de Dickens, Les papiers de Mr Pickwick, introuvable en librairie. Il me fallait écumer les bouquinistes, attendre une opportunité, demander autour de moi.

Puis j’ai travaillé sur un auteur, André Dhôtel, dont plusieurs livres étaient épuisés, aussi.

Je me disais : « Si je gagnais au loto, je monterais ma propre boîte d’édition et je ferais de merveilleuses versions de La chronique fabuleuse et des Rues dans l’aurore. »

Avant cela, il y a eu l’époque où je lisais A rebours de Huysmans, dont le chapitre sur la bibliothèque m’a profondément impressionné. Des Esseintes, le personnage, a fait imprimer des livres dont il était proche, pour s’en rapprocher encore davantage, choisissant le papier, l’encre, les matières, les formes des caractères, soupesant tous les éléments de ces objets particuliers, jusqu’au poids, jusqu’à l’odeur. Qui ne se souvient de ce volume de poésie (je crois qu’il s’agit de Mallarmé mais il faudrait vérifier), dont le papier est si fragile qu’il risque d’être réduit en poussière, et qui oblige Des Esseintes à le laisser clos, comme un trésor inaccessible ?

Alors ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. Il est évident que cela va dans le sens de ma petite histoire : faire naître des livres, voilà qui est susceptible de donner du sens à mes actions.

Mais quels livres ?

Je suis tombé, il y a deux ans, sur l’écriture d’une étudiante chinoise, et c’est elle que je voudrais publier en premier. Depuis qu’elle écrit en français, elle développe un style plein de tendresse, d’humour et de sensualité. Un style concis, avec un sens aigu de la narration, de la mise en scène et du portrait. Protégée par la barrière de la langue, elle dit des choses que d’autres jeunes femmes n’oseraient pas dire. Sans bruit, elle construit des billets sur un blog qui séduisent des dizaines d’hommes et de femmes français. Certains sont tombés amoureux d’elle rien qu’en la lisant, et c’est ce qui me plaît : chez elle la littérature n’est pas une chose intellectuelle, mais une pratique sensuelle qui a des effets, une efficacité, une puissance sur les corps.

Nous allons donc faire un travail d’édition sur quelques uns de ses textes et nous allons fabriquer un objet modeste, durable, doux et bizarre.

Pour moi, ce sera la concrétisation de l’amitié que j’ai pour elle, mais aussi de ma vie en Chine, de mes rapports avec la Chine.  

La retraite à 65 ans et qu’on n’en parle plus

J’entends souvent dire que les retraites doivent être réformées. Qu’aujourd’hui, compte tenu du nombre de personnes âgées, de celui de la population active, il est indispensable de reculer l’âge de la retraite à 62, 63 ans.

 Soit. Je n’ai pas fait les calculs, alors je fais confiance aux spécialistes. A priori, rien ne me choque à l’idée de devoir travailler quelques années de plus, surtout dans un pays où l’espérance de vie a augmenté, depuis cinquante ans, de 65 ans à 80 ans en moyenne.

Il paraît qu’une telle réforme ne se fera pas sans douleur, que les Français iraient dans la rue, bloqueraient les trains et les guichets de loterie, plus tout un tas d’espiègleries. J’en doute, cela ne ressemble pas à mes compatriotes.

 

Or, en écoutant les informations, j’entends que les Français font ça, en ce moment. Grèves sur grèves.

 

C’est l’occasion parfaite pour faire passer une bonne réforme, quelque chose qui soit dur à avaler, mais qui règle le problème une fois pour toute après quelques mois de blocage des cheminots : une retraite à 65 ans pour tout le monde.

 

Je rencontre de plus en plus de sexagénaires : ils pètent la forme, c’est simple. Un certain nombre d’entre eux sont mes parents, d’autres sont lecteurs de français en Chine, d’autres sont politiciens, bricoleurs, et tout ce qu’on voudra. Rien ne justifie, du point de vue de la justice sociale, que l’on arrête de travailler à 60 ans plutôt qu’à 65. Ceux qui sont trop faibles, ou malades, ou indisposés, eh bien qu’ils arrêtent, il y a une sécurité sociale pour cela.

 Mais les gens de mon âge, si on leur dit : « les gars, pour vous, il faudra gratter cinq ans de plus », qu’est-ce que cela peut nous faire ? On nous a toujours dit que nous n’aurions jamais de retraite. Pour moi, avoir une retraite, ce serait un luxe que je n’ose même pas imaginer. Si c’est vrai que je peux me reposer à 65 ans, et que je peux me faire soigner, et manger tous les jours, alors je peux dire que mon pays  ne démérite pas de l’humanité. Et puis cinq ans, qu’est-ce que c’est ? 

L’argent en trop

Le cadeau fiscal de Sarkozy aux Français les plus riches, c’est un peu comme si on me donnait, à moi, 200 euros de plus par mois. Comme je dépense à peu près trois ou quatre cents euros par mois, sans me retenir, en m’offrant tout ce que je désire, et qu’en plus je gagne plus du double, je vis la situation des gens qui gagnent trop d’argent. Le fait que mon salaire soit plus bas que celui d’un ouvrier français n’y change rien : je vis dans le luxe, sans souci pour joindre les deux bouts.

Imaginons que Sarkozy m’aime bien et qu’il fasse passer une loi qui me permette de gagner deux cents euros de plus. Les gens protesteraient, ils diraient avec raison que je n’en avais pas besoin, puisque je n’achète ni maison, ni immeubles, que je n’ai pas d’assurance vie, pas de sécurité sociale, ni rien qui plombe un budget. Les ministres zélés défendraient la loi en disant que cette mesure va relancer la consommation des sages précaires, et c’est là qu’est la grossièreté de l’erreur.

Si j’avais deux cents euros de plus, je ne vois pas ce que je consommerais en plus. Je ne vais quand même pas boire plus de bière, manger plus de nouille du Xinjiang ! Non, cet argent me serait plaisant, mais je le garderais de côté en cas de coup dur, ou alors je le mettrais dans mon budget prévisionnel pour mon prochain voyage, un an de promenade en Inde.

Les riches sont comme moi. Ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin. Les quinze milliards ne sont donc pas un investissement, c’est un cadeau, un pur cadeau qu’on fait à ses amis, sans rien attendre en retour. Nos partenaires européens, libéraux bon teint, « de droite » selon les critères français, ont tous critiqué cette mesure, de la même manière qu’ils ont critiqué les 35 heures.

Cette mesure est centrale dans la politique de Sarkozy. Elle restera présente à mon esprit car elle marque une réalité que le président essaie de voiler par toutes sortes d’habiletés qui ne coûtent rien (l’ouverture à gauche, les commissions de réflexion, les voyages, les libérations de journalistes, les « discours historiques », etc.), alors qu’elle est, jusqu’à présent, la seule mesure phare de son quinquennat. Citez m’en une seule autre, qui éclaire à ce point ce qu’on compte faire de nos finances et de notre société dans les cinq prochaines années ? Toutes les grèves actuelles concernent des lois plus ou moins contestables, mais elles ont pour fond une crainte sourde de voir notre pays tourner en entreprise.

 Dans cette vaste entreprise, le sage précaire n’aurait pas plus de difficultés à vivre et à faire son beurre, je le précise tout de suite. Il serait même plus adapté que d’autres types de sages, moins précaires. C’est malin, un sage précaire, c’est roublard, ça utilise la frugalité comme arme de combat et ça ne se plaint jamais. Ce n’est donc pas pour son intérêt personnel qu’il critique ce gouvernement qui, si ça se trouve, va finir par lui donner deux cents euros de plus par mois.