Promenade aurorale à Villefontaine

Debout à l’aube, j’ai voulu voir les premiers frémissements de la ville.

Ville nouvelle, ville dortoir, ville parasite des campagnes, et compagne morne des vraies villes. Comment vit-on à l’aube, dans une ville nouvelle ? C’est une question aussi importante que d’autres questions ; peut-être un peu plus importante que d’autres questions.

Bu un café chez le boulanger, sur l’esplanade, pendant que le boucher hallal, son voisin, préparait son magasin. Le boucher s’est assis à ma table et m’a parlé de l’histoire du quartier, des projets de parking et de grande surface. 

Me suis promené au hasard. Au bout de l’esplanade, monté la côte où se trouvent un autre boulanger, un point internet/téléphones, et le « Point PIJ ». Traversé des unités d’habitation de la ville. Peu de graffitis, peu de dégradations. Par endroits, malgré tout, les traces noires de voitures brûlées. 

Derrière les logements H.L.M., des résidences plus coquettes, des voitures plus cossues, mais toujours dans les mêmes couleurs ocres et terre qui se déclinent dans la commune.

Tout en haut de la côte, un espace dégagé s’ouvre sur les collines du Dauphiné et sur les Alpes, au loin. Par temps clair, on voit très bien le Mont-Blanc.

Un petit chemin descend sur la droite. Le chemin s’arrête et se transforme en sente, traverse une petite forêt, et la sente un peu cachée débouche sur une clairière en pente.

Au centre de la clairière, une arbre, un châtaigner je crois, pousse penché vers le ciel pour équilibrer la vision de la clairière en pente.

Je ne sais si la nature a été laissé en l’état, ou si cet agencement d’herbes folles, de forêt et d’arbres isolés a été pensé par des paysagistes de génie, mais la réussite est totale.

La promenade continue sur des chemins plus officiels et ramène sur la route. Des gens promènent leur chien. Je repasse par le centre commercial, l’esplanade du marché. Personne ou presque. J’achète quelques croissants et je rentre à l’appartement.

L’aube, ici, est peu suivie.

Jour de marché dans la ville nouvelle

Jour de marché sur l’esplanade Saint-Bonnet, à Villefontaine. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres de Lyon, à la campagne, dans ce qu’on appelle une « ville nouvelle », une forme d’urbanisme lancée, je suppose, dans les années 1975, une ville qui s’est lentement peuplée dans les années 80, sans passion et sans faire parler d’elle.

Quand j’étais au collège, mes professeurs disaient que ces villes étaient très moches.

Vingt ans ans plus tard, le bilan humain est magnifique. Toutes les races du monde sont concentrées sur cette petite place du marché. Les commerces de nourriture sont tenues par des gens issus de l’immigration, les banques et les magasins du genre librairie, trucs informatiques, sont tenues par des Français de souche. La bibliothèque du centre Simone Signoret a, comme il se doit, un personnel bigarré.

Toutes ces populations vivent ici sans agressivité. Au contraire, il se dégage une impression d’harmonie tout à fait convaincante. Et je recommande au voyageur de s’asseoir à une terrasse et de regarder les visages, les façons de marcher, les façons de se saluer : un vrai livre ouvert d’ethnologie contemporaine. Je pensais à ce que pourrait en écrire un Nicolas Bouvier, et voici ce qu’il penserait. La ville nouvelle nous présente sur un plateau (l’esplanade), l’un des plus beaux échantillonnages de l’humanité du 21ème siècle que la terre puisse porter. On croit, pour cela, qu’il faut aller en Amérique, ou dans les creuset orientaux, mais parfois, dans un repli de la campagne française, on trouve de ces joyaux anthropologiques. 

Il n’y a pas trop de mélanges, cela dit, mais une tranquille cohabitation. Qu’est-ce donc qui permet cette heureuse cohabitation, alors que tout le monde veut se foutre sur la gueule, si l’on en croit les journaux ? Le marché, bien sûr, la gloire du commerce, l’argent qui coule et qui s’insinue partout, l’argent que tout le monde partage, ainsi que le soleil et l’air qu’on respire. De poche en poche, de mains en mains, l’argent qui brûle comme du feu et qui coule comme de l’eau, qui glisse entre les doigts comme du sable, l’argent qui fructifie comme une terre ou un arbre. 

On parle des marchés d’Asie centrale, celui fameux de Kashgar, des souks du monde arabe et des grandes rencontres de Bénarès, mais qui parle du marché de Villefontaine, Isère ?

Le problème des livres

C’est un de mes rares et grands problèmes. Que faire de mes livres ? Je ne parle même pas vraiment de ceux que j’achète aujourd’hui, mais ceux que l’on m’offre, et surtout, de ceux que j’ai achetés avant d’être nomade. Des centaines d’ouvrages de qualité, des classiques de la littérature mondiale et de la philosophie.

Certains amis me disent : tu gardes ceux que tu n’as pas lu ou que tu veux relire et tu te débarrasses des autres. Comme si les livres étaient des choses mortes en tant que telles, des boîtes encombrantes.

Encombrants, ils le sont de fait, mais je croyais naïvement, autrefois, qu’ils étaient surtout une richesse, qu’ils faisaient respirer une maison, ils l’ouvraient vers des milliers d’histoires, des myriades de propositions intellectuelles. Pour moi, une maison pleine de livres étaient un lieu de promenade.

Aujourd’hui, je m’aperçois que mes livres sont surtout vus comme un problème à règler. Un problème de stockage.

Cela dit beaucoup, je crois, des difficultés liées au logement en France. Mes proches n’ont plus les moyens d’être généreux en terme de place, de pièces, le mètre carré coûte trop cher.

Mais cela dénote peut-être aussi un rapport au logement lui-même plus nomade : les gens ne veulent plus d’objets à collectionner qui soient dépositaires de la mémoire du monde. Ils veulent des appartements aérés, électroniques, connectés et clairs. Ils ont besoin d’espace et de légèreté. Je les comprends et je commence à en vouloir à mes livres, moi aussi.

Une petite star

Justine est une petite star qui danse extrêmement bien, qui fait la comédienne, qui dessine et fait des poème. Elle chante, elle sourit, elle fait des ronds dans la vie. Je la soupçonne d'ambitionner une carrière de star.

Elle est très souvent absente de la classe, et quand elle est présente, il lui arrive de dormir. Mais elle sait se faire pardonner en souriant, en étant aimable avec ses camarades et ses professeurs, en écrivant au bon moment un devoir de qualité qui la sauve.  

Bref, une enjôleuse.

C'est grâce à elle si nous avons dessiné et écrit dans ce cahier. Elle me l'a offert dans le train Shanghai-Nankin, avec une couverture conçue par ses soins, sur laquelle on la voit incarner, dans une robe rouge et des poses suggestives, le rôle d'Esmeralda dans une comédie musicale tirée de Victor Hugo.

Son dernier vers :

 兴手涂鸦湖作诗

« Je m’amuse à gribouiller un poème sur le lac ». A noter que 兴 (Xing) le premier caractère a pour sens, entre autres : devenir célèbre.

Sarkozy et la Chine

Il participera aux Jeux olympiques, il a finalement pris sa décision. Inversement, ce sont les Chinois qui ne veulent plus l’y voir.

Sur internet, des sondages montrent qu’ils préféreraient qu’il s’abstienne, tout compte fait. Deux raisons à cela. Premièrement, les manifestations pro-tibétaines, les rumeurs concernant Carrefour ainsi que tous les bruits abracadabrants qui habitent l’âme de la jeunesse chinoise. Deuxièmement la manière dont notre président s’y est pris pour négocier.

Il avait dit qu’il viendrait à Pékin à condition que les pourparlers (re)prennent avec le Dalai Lama.

Le président de la France pose ses conditions pour poser ses fesses dans un stade olympique. Il pose ses conditions devant la Chine. Les Chinois sont outrés, non des convictions politiques de Sarkozy, dont ils se foutent, mais de sa manière arrogante de parler de la Chine, de se poser comme supérieur à ses interlocuteurs.

Non seulement les Chinois ne supportent plus l’arrogance de leurs « amis étrangers », mais en plus leur façon de négocier, de faire avancer ou de conduire des projets, comporte une grande dose de communication, de contacts répétés visant à créer une ambiance de confiance mutuelle.

Tous ceux que j’ai vu se présenter en Chine en bombant le torse, pensant négocier sous forme de conditions posées, par ultimatum, sans mettre les formes, se sont cassés les dents. Travailler avec les Chinois, cela peut être long et difficile, il faut de la patience et du doigté, et il faut, pour ne pas se faire balader, avoir les idées claires sur les objectifs qu’on voudrait voir réaliser. Et accepter par moments, de s’en éloigner, de s’en écarter.

Il faut à la fois être malin et témoigner d’une affection sincère, ce que faisait très bien Chirac, par exemple.

Alors bien sûr, on me dira que Sarkozy ne s’adressait pas aux Chinois, mais qu’il faisait signe vers son électorat et vers l’opinion publique occidentale. Auquel cas, il faudrait que son personnel l’informe qu’on ne peut plus étanchéifier les opinions publiques. Et qu’il y avait d’autres moyens, plus efficaces, pour faire avancer l’idée que le Dalai Lama devait redevenir un partenaire.

Traduire Chloé

踏古墙,尼古迹, 唯有天地,与你我

Sur l'ancienne muraille, bonnes soeurs, 

Où nous cherchions vos traces,

Nous n'avons trouvé que le Paradis,

Toi et Moi.

Difficile à traduire, comme d'habitude, et j'attends les tentatives de scrupuleux lecteurs. Chloé écrit 古迹 (Gu Ji), nonne bouddhiste, parce que cette section de la muraille longe un temple de nonnes. (Il me semble qu'elle oublie une clé au caractère Gu, mais je ne vais pas la ramener, pas moi!) Le deuxième vers est donc constitué par ces trois seuls mots : "Trace / Nonne(s) bouddhiste(s)", allez faire un vers en langue française avec cela. Je crois qu'elle veut dire : En allant sur la vieille muraille, on a cherché des traces, des signes laissés par des nonnes..."

Les deux derniers vers : "Seul / avoir / Paradis ; Avec / Toi / Moi". Le mot "avec" est là pour unir toi et moi, et non pour unir le couple avec le paradis. Mais j'ai pensé qu'il y avait peut-être un semblant d'énumération, puisque "Paradis" jouxte le dernier vers, si bien que cela nous donne : "en cherchant des signes du passé bouddhique, on n'a trouvé que le Paradis, toi et moi".  

Je fais d'emblée une autre proposition, pour le fun :

Vers les vieux remparts

Où des religieuses avaient laissé des traces,

J'ai connu le Paradis,

Avec toi

Bon, disons les mots, rien ne va, et la poésie de Chloé, étudiante en troisième année de français à Shanghai, restera mystérieux, et c'est tant mieux.

Poésie sur les remparts

Je leur avais dit, à mes petits étudiants, voyager avec moi, c'est fatigant. Il n'y a pas de bus qui nous dépose à chaque site, pas d'hôtels ni de restaurants réservés à l'avance, pas de magasins prédéterminés. Avec moi, c'est du crapahutage, des auberges pourraves, des douches froides et un soleil de plomb. C'est du dessin et de la poésie. On le voit sur certains visages, à midi, ils sont épuisés.

Camille a organisé ce voyage. Camille est le prénom français que s'est choisie cette étudiante shanghaienne. Elle a su prévoir les choses pour que quinze étudiants de l'université Fudan se retrouvent au même endroit de Nankin et restent ensemble malgré la chaleur et la fatigue. Pour la lecture de sa poésie que j'ai filmée, je lui ai demandé d'accentuer, voire d'exagérer la prononciation des caractères chinois, pour mettre en valeur les tons. Evidemment, les Chinois, ça les fait rigoler. Mais le dernier vers du poème, 心中一片天 ("Le ciel dans mon coeur"), indique que les rires sont aussi chez eux une marque de pudeur.

Pendant qu'elle dessinait, j'ai continué la promenade sur les remparts avec quelques autres étudiants. On parle souvent des remparts de Xi'an, et jamais de ceux de Nankin, alors qu'ils plus beaux à mon avis, moins droits, moins orthogonaux. Les remparts de Nankin longent les montagnes et épousent les courbes du lac Xuan Wu ; ils laissent la végétation pousser entre leurs pierres, et n'accueillent que très peu de visiteurs. Ils longent le temple bouddhiste du Chant du coq (鸡鸣寺) , ils longent des pagodes, des quartiers intéressants.

Dans ma promenade, j'ai cueilli un bouquet de fleurs que j'ai offert à Camille à mon retour. Elle l'a inclus dans son poème, l'a mis dans une bouteille en plastique et l'a gardé jusqu'au train pour Shanghai. "Au coeur de ma main des fleurs / Au coeur de mon coeur un ciel" : la poésie éclôt sous la main des jeunes Chinois comme une génération spontanée.

Voyager léger

Je suis en pleine cure d’amaigrissement. Sachant mon départ proche, je me déleste au maximum. J’essaie de trouver le point maximum de délestage.

J’étais venu en Chine avec deux sacs, il y a quatre ans, et je tiens à retourner en Europe (je dis bien « retourner », et non « rentrer », ou « revenir ») avec les mêmes deux sacs. Sauf que le contenu des deux sacs sera complètement différent.

J’avais déjà laissé derrière moi mes vêtements européens pour reconstituer une garde-robe à partir de la Chine. Je pense faire la même chose cet été, à la différence qu’acheter des vêtements m’ennuie terriblement, en dehors même du prix qu’ils coûtent, et que je crois que je vais quand même en emporter avec moi au moins pour me cacher dans une montagne française et tenir quelques semaines.

Alors pour me délester, j’ouvre ma porte à mes amis qui viennent manger chez moi et qui se servent parmi les livres, les dvd, les cd qui les intéressent, mais aussi les choses qui peuvent leur être utiles, lampe, canapé clic-clac, lecteur de dvd, verres, couverts, guitare… Tout doit disparaître.

Après chaque passage d’amis, je me sens mieux, plus léger bien sûr, mais plus au clair avec moi-même, moins encombré, moins bordélique, moins brouillon.

Sculptures sacrées Ming

Les touristes oublient souvent de visiter Nankin. Ils donnent à la Chine quelques jours ou quelques semaines, et Nankin ne peut se faire une place entre Shanghai, Suzhou et Hangzhou. Elle reste donc une ville où l'on se promène sur les vestiges nombreux de l'époque Ming sans personne pour nous marcher sur les pieds. Le tombeau du premier empereur Ming, qui avait fait de Nankin la capitale de l'empire, est protégé des mauvais esprits par des animaux, des fonctionnaires et des soldats qui longe une "allée sacrée" dans la Montagne Pourpre et Or.

Les sculptures du XIVe siècle, faites dans des blocs de marbre, m'ont toujours impressionné. Des chats s'y prélassent, des étudiants s'y prennent en photo. Le paradoxe est qu'en montant sur les animaux, on détruit le patrimoine, indéniablement, mais que les fesses des visiteurs polissent la pierre et lui redonnent un lustre éclatant. Ce que l'on ne voit sur l'éléphant, trop grand pour être escaladé.

Plouf

Nous avons fait un petit voyage avec des étudiants, un week-end à Nankin. A ma vieille habitude, j’ai fait dessiner et écrire mes compagnons. Mes compagnes, pourrais-je dire, car il n’y avait qu’un garçon sur (c’est une façon de parler) quatorze filles .

Dans le lac des Nuages pourpres, j’ai nagé avec quelques téméraires étudiantes. Celle qui a photographié l’événement, Zoé, l’a immortalisé en le dessinant, puis en écrivant ce petit poème, dont les deux derniers caractères, 扑通 (Pu Tong), ne sont que l’onomatopée qui désigne le son du saut dans l’eau. Ce que nous avons traduit par « Plouf ». Mais nous aurions pu tout aussi bien préférer « Splash » qui se comprend bien et qui correspond mieux au bruit réel d’un  mauvais nageur de mon gabarit heurtant lourdement la surface d’un lac.

Les verbes « sommeiller » et « étinceler » nous ont paru rendre correctement le deuxième vers 镜湖水惺忪, mais nous pouvons nous tromper.

Le prénom Guillaume n’apparaît pas comme tel dans les mots chinois. On le trouve dans les deux premiers caractères du troisième vers : 记某 (Ji Mou). Mon nom chinois étant 记慕尧 (Ji Mu Yao), on peut évoquer ma présence en employant seulement mon « nom de famille », le premier caractère, accompagné de la mention « Mou ».

Le geste de la victoire est une règle quasiment absolue dans les poses des jeunes gens. De tous les petits films que j’ai fait, il n’y a qu’une étudiante qui n’a pas exhibé les deux doigts en V.

Zoé s’y est prise à plusieurs fois pour réciter tout cela par coeur. Se souvenir d’un poème chinois, puis de sa traduction française, avec des mots qu’on n’emploie jamais dans la vie quotidienne (comme « le lac étincelle »), ce n’est pas une tâche facile, et j’aime bien sa voix, ses hésitations, sa modestie. Elle a beaucoup photographié ses camarades, pendant le week-end, trouvant sa place derrière la caméra. Souvent, elle marche pendant des heures dans la concession française pour prendre des photos. J’attends celles qu’elle m’a promises.