Épiphanie

Aujourd’hui tout est fermé en Bavière car les régions catholiques font du 6 janvier un jour férié.

En revanche je n’ai pas vu de galettes des rois. Je m’en avise à l’instant, en voyant sur internet que le 6 janvier célèbre les rois mages en Galilée. Dans mon souvenir, les Français mangent à cette occasion une galette délicieuse fourrée de frangipane, et se cassent les dents sur une fève qui élit le roi ou la reine de l’assemblée.

Je m’en ouvre à mon épouse qui connaît mieux l’Allemagne que moi. Elle est évasive sur le sujet. Elle dit que la galette des rois est peut-être un truc français, et que les Allemands ont sans doute d’autres traditions car, dit-elle, « les rois mages n’ont pas apporté une galette de frangipane à Jésus. »

De la chute d’une professeure américaine

Claudine Gay vient de démissionner de son pretigieux poste de présidente d’université. Elle dirigeait l’une des plus puissantes universités du monde, et elle fut poussée dehors uniquement parce que les forces conservatrices ont exercé une pression qui est devenue insupportable.

On l’a accusée de deux choses graves : d’être antisémite et d’avoir plagié dans le cadre de sa thèse de doctorat. Comme je l’ai déjà dit, je ne crois plus à la force d’intimidation des pro-israéliens fanatiques. Ils crient, ils font peur car leur violence est sans limite, mais leurs coups tournent dans le vide car ils ne ne prêchent que des convaincus. Étant donné que le mensonge était logé dans la question de la parlementaire conservatrice (il n’y avait aucun appel au génocide des juifs chez les manifestants de Harvard mais au contraire un appel à arrêter le génocide des Palestiniens), Claudine Gay n’avait qu’à faire le dos rond et la vérité aurait fini par s’imposer. Il suffisait d’éteindre quelques téléphones ou de débrancher la connexion internet pendant une petite semaine.

Par contre, avec le plagiat, ils ont trouvé le point faible de Mme Gay. Apparemment, selon une commission d’enquête interne à Harvard, sa thèse n’est pas plagiée, elle témoigne seulement de quelques maladresses dans les références utilisées.

Le réarmement de l’extrême-droite, comme on le voit en France, s’occupe aussi du monde éducatif. La démission de Mme Gay nous plonge dans un vrai malaise car il est évident que la droite lui a tendu un piège, qu’elle n’est même pas vraiment tombée dedans, et que les pressions étaient juste une avalanche de diffamations et de critiques sur les réseaux. Il est clair qu’elle n’aurait jamais dû démissionner, surtout quand on voit la réaction des activistes qui ont mené cette chasse : « On a eu le scalp » de la présidente wokiste de Harvard.

Alors mon conseil de base va vous décevoir car il est très banal et certainement pas à la hauteur de l’événement. Mon conseil du moment est : assurez-vous de ne pas plagier, même un peu.

Ne plagiez jamais. Soyez solide dans vos recherches, et les attaques, les moqueries, les commérages à votre encontre ne vous feront aucun mal.

J’imagine que Claudine Gay a été effrayée de voir des dizaines de racistes éplucher ses articles pour y chercher du plagiat, des phrases ambiguës, et tout ce qui pourrait l’incriminer. Elle s’est dit qu’on n’allait pas la lâcher et qu’elle serait une cible permanente de la réaction.

De l’excès des soutiens d’Israël, et de leur manque d’humanité

Rony Brauman et Pascal Boniface sont deux figures qui illustrent la résistance inlassable à la pression excessive des pro-israéliens en France.

Les deux sont des boomers, l’un est juif l’autre pas. L’un est medecin l’autre politiste. Tous deux hommes de médias, se sont permis de critiquer les politiques d’Israël, ce qui leur a valu de nombreuses années de vents contraires, de diffamation, d’exclusion.

Dans l’entretien que je mets ici en lien, le fondateur de Médecins du monde affirme que le propriétaire de BFM, le milliardaire Patrick Drahi, a téléphoné en personne à la direction pour qu’on ne l’invite pas sur les plateaux de la chaîne d’information en continu. Selon les financiers qui influencent les médias français, les possèdent et les animent, la parole de l’humanitaire Braumann doit être aussi inaudible que possible. Et de fait, depuis le 7 octobre 2023, on ne l’a pas beaucoup entendu. L’entretien vidéo que je partage montre pourtant que sa parole est infiniment plus informée et équilibrée que celle des journalistes et intellectuels qui peuplent nos ondes et nos tubes cathodiques

7 octobre 2023 : La fin annoncée de la pression pro-israélienne en France

Depuis les attaques du 7 octobre 2023, j’ai le sentiment très net d’un changement profond et radical dans la fabrique des idées en France. Une voix dit, à l’intérieur de moi : c’est fini.

Mais qu’est-ce qui est fini ?

Les espoirs de voir un État palestinien sont morts depuis longtemps, la paix était remplacée par le concept de sécurité pour les Israéliens, au prix d’un écrasement du peuple palestinien. Bien, c’était la victoire de l’extrême-droite, la solution raciste qui réussissait à s’imposer même aux pays arabes de la région. De ce fait, les Français pro-israéliens pouvaient imposer leur narratif en douceur.

C’est cette domination de l’idéologie pro-israélienne qui est en train de diminuer en France. Ils ne peuvent plus nous intimider en nous traitant d’antisémites. C’est fini. Ils essaient encore, les journalistes de télévision se déchaînent contre Jean-Luc Mélenchon qui refuse le narratif et le vocabulaire imposés par Israël, mais ça ne marche plus. La machine à intimider, à anathématiser, est maintenant grippée. Ce qu’ils ont réussi à faire avec Edgar Morin, Pascal Boniface, Jeremy Corbyn, Daniel Mermet, ou encore Siné, c’est-à-dire à leur pourir la vie, à les faire taire, à leur faire perdre leur emploi, ils n’y arrivent plus aujourd’hui.

Pendant une grosse vingtaine d’années, le discours israélien en France s’est imposé et a démontré sa puissance dans nos médias. Ce mouvement a commencé après les attentats du 11 septembre 2001, et a trouvé son terme le 7 octobre 2023. 22 ans de domination intellectuelle étouffante. Je ne donne pas de noms parce qu’ils sont innombrables : ceux qui travaillaient à la télévision devaient soit se taire sur la question israélienne, soit abonder dans le sens de la colonisation inique, soit disparaître des écrans. Prenez le cas de deux chroniqueurs de l’émission phare des années 2010, On n’est pas couchés : Aymeric Caron est gentiment (silencieusement) poussé vers la sortie pour avoir confronté BHL sur le sort des Palestiniens, entre autres faits d’armes qui lui sont encore reprochés aujourd’hui sur CNews. Yann Moix reste apprécié du fait de son soutien indéfectible à Israël. Ça se voyait, je le voyais, mais le dire nous faisait passer pour des antisémites.

Mais c’est fini tout ça. Ils ont trop tiré sur la corde, et de son côté, Israël a trop massacré, humilié et brutalisé. Soutenir la politique de ce pays, tout en diffamant ceux qui le critiquent, c’est maintenant être dans le camp de l’extrême-droite la plus décomplexée. C’est une nouvelle tragédie pour les juifs, ils n’avaient pas mérité ce fardeau. Leur plus grand ennemi, depuis 2001, ce ne sont pas les musulmans, pas les « islamo-gauchistes », mais bien les pro-Israël.

Le cas le plus célèbre de ces gens intimidés par ce groupe d’intérêt est le comedien Dieudonné, que je défendais dans ce blog il y a quinze ans. J’y voyais déjà une injustice et je me faisais insulter. Je n’y reviens pas, car les historiens vont s’y pencher abondamment. J’ai fait ma part du travail.

Observons ce qui va se passer avec les comédiens de France Inter qui se trouvent sur la sellette. Selon toute probabilité, ils devraient disparaître eux aussi, car un mouvement d’oppression intellectuelle ne meurt pas vite, et puis les soutiens d’Israël restent majoritaires dans nos médias, privés comme étatiques, donc il va y avoir de nouveaux soubresauts. Mais il va être passionnant d’observer comment la transition va se jouer et à quoi elle va mener.

Saint-Sylvestre à Munich

Pour décrire la soirée du réveillon cette année, ma femme et moi nous sommes partagés les tâches. Le 31 décembre 2023, je me suis rendu au centre ville de Munich, tandis qu’elle restait à la maison, dans un quartier qui se situe dans la proche banlieue. Nous pûmes ainsi couvrir l’ensemble des festivités et vous en rendre compte avec une exhaustive précision.

J’ai marché de 22 h 30 à 00 h 30 depuis la place Rosenheimer jusqu’à l’Arc de triomphe, et retour. Cela ne vous dit rien ? C’est l’equivalent du trajet qui mène, à Paris, de l’Arc de triomphe à la Grandes Mosquée.

Beaucoup d’Italiens qui chantaient dans les rues. (Étudiants et jeunes travailleurs immigrés). Des concerts de rock très sympas dans un café de l’université Louis-Maximilien (LMU). Sur la Marienplatz, des gens criaient et sifflaient sans raison apparente, pour mettre de l’ambiance en quelque sorte.

D’incessantes explosions. Pétards et feux d’artifice. Les Allemands ont le droit d’acheter et de consommer ces explosifs uniquement les deux ou trois jours qui précèdent le 1er janvier. À minuit moins dix, des milliers d’individus allument leurs feux et rivalisent avec leurs voisins. La ville est alors illuminée de manière anarchique et plutôt joyeuse.

Je n’ai assisté à aucune violence. En tout cas pas avant minuit et demie, heure à laquelle j’ai attrapé mon train de banlieue S3.

Ce matin, au petit déjeuner, Hajer et moi fîmes le débrief de nos opérations de reportage. Notre appartement a été cerné par des explosions qui lui firent penser à un état de guerre et l’effrayèrent. Elle se barricada chez nous et put dormir au bout de quarante minutes de feux d’artifice assourdissants.

Bilan statistique de 2023

2023 fut une année de progression pour la Précarité du sage car le blog, ayant dû repartir de zéro lors du changement d’adresse survenu en 2019, n’a pas encore atteint son rythme de croisière et se trouve encore, si l’on peut s’exprimer ainsi, en convalescence.

La production régulière de contenu n’a repris qu’en 2021 après un ralentissement radical de cinq ans. Le blog est donc dans sa deuxième vie et n’est pas reférencé sur les moteurs de recherche comme dans les années 2010. De plus, les usagers d’internet se sont detournés des blogs pour regarder des vidéos, faire des tweets et scroller sur les réseaux sociaux.

Dans ce contexte défavorables, les chiffres de 2023 sont intéressants. Le chiffre qui me tient le plus à cœur est celui qui dénombre les visiteurs uniques : plus de 10 000 personnes se sont connectées cette année à la Précarité du sage. C’est peu par rapport à des images qui font des millions de vues, mais c’est beaucoup par rapport au nombre de lecteurs des livres publiés par les plus grands éditeurs.

En moyenne, un « visiteur » regarde deux billets. Cela fait un équilibre entre les fidèles lecteurs qui suivent ce blog et les gens qui y atterrissent par erreur et en repartent aussitôt.

Lire sur le même sujet : Top 10 des articles les plus lus depuis 2019

La Précarité du sage

Les commentaires se sont réduits comme peau de chagrin, preuve que la vie est ailleurs. Au demeurant je vois là une corrélation avec l’abandon de nombreux blogs que je suivais dans les années 2000. Souvenez-vous de la richesse qui s’exprimait entre Neige, Ebolavir, Ben, et plein d’autres comparses. Je regrette tellement qu’ils aient cessé d’écrire et de photographier. Comme s’il y avait dans la vie des choses plus importantes à faire.

Rapides tournant romantiques

Surfer sur le réveillon de 2023

Mieux que les autres, les Germains savent exploiter leurs fleuves et leurs rivières à des fins récréatives. À Munich, on fait du surf sur un bout de rivière qui a été canalisé de manière à avoir un rapide impressionnant à l’entrée du fameux parc dit « Jardin anglais ».

Rrr, un film nationaliste ?

C’est un film indien sorti en 2022 et qui a eu du retentissement dans le monde entier, sauf peut-être en France où l’on aime le cinéma indien quand il est moins kitsch et plus intérieur.

L’histoire se passe dans les annees 1920 dans l’Inde colonisée par la Grande Bretagne. Les colons y sont peints comme de méprisables créatures, violentes, lâches, sans foi ni loi. Ils humilient les autochtones de manière caricaturale. Deux personnages indiens émergent : l’un est un militaire d’exception dans l’armée britannique, l’autre un homme de l’ombre qui poursuit une mission hors-la-loi. Ils s’opposent donc, mais deviennent amis et après beaucoup de péripéties, finiront par s’entraider pour fomenter une guerre de libération nationale.

C’est un spectacle à couper le souffle, très épique, extrêmement violent et en même temps gentiment puéril. Les acrobaties de bagarre sont typiquement celles que les petits garçons imaginent dans leurs jeux de rôles.

Mais c’est un film qui a suscité des polémiques parmi les intellectuels indiens. On lui reproche en gros d’être d’extrême droite, de propager une vision ethniquement pure de l’Inde, et de soutenir de manière cryptée le gouvernement conservateur de Modi.

Rajamoli, le réalisateur, Il répond franchement à diverses accusations, et avoue son athéisme sans problème.

Il est vrai que dans la section finale du film, une chanson, les héros célèbrent des grands hommes de l’histoire indienne et passent Gandhi sous silence. Effacement du grand leader de la non-violence et de la tolérance. Le rêve de Gandhi, ne l’oublions pas, était de voir indhous et musulmans réconciliés, non séparés en plusieurs États. Ce film semble dérouler une conception guerrière et « mâle alpha » de l’identité indienne.

Et puis cette façon de montrer les blancs, c’est quand même too much. Un homme blanc est automatiquement pervers, sans cœur, sans puissance, sans âme. Et le film contient clairement des appels au meurtre, c’est assez choquant. Cela explique d’ailleurs pourquoi les producteurs ont prévenu les spectateurs avant le début du film que les scènes de violence n’étaient pas dirigées contre une quelconque communauté, et que tout était fictionnel. Mais peut-on en vouloir à des anciens colonisés de montrer des colonisateurs de manière indigne et ignoble ? La question se pose…

La sagesse précaire n’a pas formé d’opinion définitive sur ce spectacle et attend de recevoir des critiques pour se frotter à d’autres esprits et démêler les sentiments contradictoires qui la traversent.

Qui parle de « Cancel culture » ?

Cette émission de débat est intéressante en ce qu’elle dissimule. Les quatre intervenants expliquent ce qu’est la culture de l’effacement (cancel culture en anglais) sans jamais dire que ce terme est lui-même connoté et problématique.

En effet, ceux qui veulent renommer les rues du maréchal Pétain, ou les rues Adolf Hitler, déboulonner les statues de Lénine ou de Staline, retirer de la vente les pamphlets antisémites de Céline, ne cherchent pas à « effacer » la mémoire de ces personnalités. D’ailleurs personne ne songe à parler de cancel culture à leur propos.

On en parle depuis quelques années parce que ceux qui veulent déboulonner ne paraissent pas légitimes aux yeux des dominants. Ôter les nazis et les antisémites de nos villes, c’est normal, mais protester contre les colonialistes, les esclavagistes et les racistes, franchement, les maîtres trouvent cela exagéré. Alors on invente des mots incriminants : culture de l’effacement, nouvelle dictature de l’esprit, terrorisme intellectuel. Domination des minorités agissantes qui « nous » imposent leur vision et leur valeur…

Il n’y a pas de culture de l’effacement, ce terme a été inventé par des privilégiés qui cherchaient à décrédibiliser les simples citoyens qui voulaient faire entendre leur voix. Alors on les traite de « puritains », de « racistes », de « dictateurs », on leur prête une volonté d’interdire, de proscrire, d’annuler des oeuvres (« cancel » se traduit aussi par « annuler » !), comme si des minorités pouvaient imposer quoi que ce soit à un système médiatique verrouillé par de richissimes hommes d’affaires.

En réalité, quand on s’attaque à des statues d’esclavagistes, c’est pour éviter de célébrer des grands hommes comme s’ils n’avaient rien fait de mal. Quand on critique une star de cinéma accusée de viols et d’agressions, c’est pour ne pas oublier les nombreuses victimes qui ne sont pas écoutées, et qui finissent, chaque année, par mourir sous les coups de leur compagnon. Mais la mémoire n’est en aucun cas « annihilée ». Les films dans lesquels joue Gérard Depardieu seront toujours diffusés et aimés. En revanche les films les plus choquants peuvent être mis hors de portée des publics fragiles. Il s’agit seulement de retirer de l’espace public les signes ostensibles de célébration de certaines personnes, quand il a été avéré qu’elles ont participé à opprimer, à dégrader des gens qui furent méprisés dans nos sociétés.

Juifs, noirs, femmes, homosexuels, ouvriers, insurgés, beaucoup de gens furent persécutés de manière brutale et injuste, et quand ils prennent la parole, ils affirment ne pas supporter qu’on célèbre tranquillement ceux qui ont écrasé leurs ancêtres ou agressé les gens de leur espèce. Qu’y a-t-il de révoltant à cela ?

Cela ne les efface absolument pas. Nous continuons de lire Céline, et même ses pamphlets grâce aux prêts bibliothécaires. Nous continuons d’étudier l’histoire. Les statues déboulonnées ont toujours leur place, comme le dit un manifestant dans l’émission que je mets en ligne : leur place est dans les musées. L’expression « culture de l’effacement » est un donc mensonge. Ceux qui l’emploient sont soit menteurs, soit manipulés par des menteurs..