Une trique sur la mairie du Vigan. La puissance ambiguë du Caravage

Il fallait en avoir pour exposer ce grand tableau du Caravage sur la façade du Vigan. Je ne sais pas qui a eu l’idée, ni pourquoi, mais je salue l’audace.

Qui ne voit la charge érotique de cette peinture des années 1607 ? L’homme de pouvoir tient des deux mains un bâton qui est censé représenter son statut d’autorité, car il dirige en effet l’île de Malte à cette époque, sous l’autorité du seul Pape. Le peintre Caravage est plus ou moins en cavale, il a fui Rome après avoir tué un homme, puis il est parti de Naples pour Malte où ce monsieur à la trique impressionnante l’a élevé au rang de chevalier.

Ce qui est troublant dans ce portrait d’Alof de Wignacourt, ce n’est pas tant qu’il porte ce gourdin, mais surtout la présence d’un jeune page à côté de lui, portant son heaume à plume, et accaparant toute la lumière !

Les spécialistes d’art diront que le scandale de ce portrait vient justement du contraste des lumières et des modes vestimentaires différentes, puisque les deux personnages ne partagent pas le même monde. Mais le sage précaire voit le scandale dans l’inconscient sadique de cette image. Je ne veux pas expliciter les choses, car beaucoup d’enfants lisent La Précarité du sage, mais la trique que le barbu porte à côté de son éphèbe préféré pourrait illustrer un film du cinéma underground new yorkais.

Les historiens d’art nous parlent habituellement de la « virilité bienveillante » du grand maître de Malte, de la « sagesse », de l’ « autorité » de celui qui regarde vers l’horizon, mais ce qui ne trompe pas l’amateur d’art, c’est le contraste tendu entre la dureté de l’homme mûr et la douceur du page. Son insolence, aussi, lui qui regarde le spectateur, comme s’il provoquait la colère de son maître.

Caravage, on le sait, aimait s’amuser et choquer les consciences de son temps, il aimait jouer de tous les rapports de force qui existaient sur le marché de l’art et ne faisait pas preuve de prudence. Il ne reculait pas devant le scandale et les excès. Il n’est que de regarder l’un de ses principaux chefs d’oeuvre, La Mort de la Vierge. En 1606, le tableau fut exposé sur l’autel de l’église de l’ordre qui l’avait commandé mais fut retiré très vite puis remplacé par une oeuvre sur le même sujet peint par quelqu’un d’autre. L’histoire de l’art est pleine d’explications contradictoires : quand j’étais jeune, la version officielle était que les moines de l’époque n’avaient pu accepter de voir la Vierge incarnée par les traits d’une prostituée. La scène, disait-on, était trop réaliste et populaire, pas assez noble et majestueuse. Le cinéaste underground Derek Jarman insiste beaucoup là-dessus dans le film de 1986 Caravaggio en faisant du peintre un artiste queer.

Mon interprétation diffère : selon moi, le Caravage était en effet un artiste à la vie dissolue mais un fervent catholique aussi, et surtout un homme d’affaire qui devait gagner sa vie. On sait depuis peu que si La Mort de la Vierge a été décroché de l’autel, ce n’était pas parce que les Carmes déchaussées étaient choquées, mais parce que le tableau fut acheté une fortune par un marchand, puis fut exposé avant de rejoindre les collections privées du roi d’Angleterre, et enfin de Louis XIV. Les oeuvres de Caravage suivent ainsi un trajet de réussite économique.

Si bien qu’ici, le portrait d’un vieux libidineux au côté d’un mignon a beau être volontairement inapproprié, Caravage l’a fait pour plaire à son commanditaire et a été grassement payé pour cela. Il n’empêche qu’il fallait en avoir pour l’exposer sur la mairie, en plein marché bio, trônant au-dessus des artichauts et des concombre de Russie. Tous les samedis matin, et la photo ci-dessus fut prise un samedi matin, les maraîchers de l’agriculture biologique vendent leurs légumes délicieux. Sous le regard froid et mutin du petit page pervers.

Sage précaire musicien en sa caverne

Quelle place pour La Liberté guidant le peuple ?

Quand on expose les peintures du Louvre dans une ville, la question se pose des tableaux extrêmement célèbres. Où suspendre La Joconde de Léonard de Vinci ? Où exposer Le Radeau de le Méduse de Géricault ? Où trouver la place pour Les Noces de Cana de Véronèse ?

Pour ce qui est du chef d’oeuvre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, je vous laisse deviner. Si vous étiez décideur politique et médiateur culturel, où choisiriez-vous son emplacement ?

Comme je sais où il se trouve dans la ville du Vigan, je trouve la réponse évidente, mais elle ne l’est peut-être pas tant que ça. Une église ? Un centre culturel ? Un Hôtel de Ville ? Le local d’un parti révolutionnaire ? La permanence de la NUPES ? La chambre de commerce ?

La Chanson de Roland réécrite. Renaissance du héros foireux

La Chanson de Roland est notre chef d’œuvre national, l’origine de la littérature française. Elle daterait du XIIe siècle, certes, mais c’est en pleine époque romantique, dans les années 1830, qu’on est allé exhumer ce vieux manuscrit écrit en ancien français dans une bibliothèque d’Oxford. La Bodlian Library.

On le voit dès les premiers vers de cette chanson de geste, l’ennemi de Charlemagne s’appelle Marsile et est décrit comme à la fois musulman et polythéiste.

Li reis Marsilies la tient, ki Deu nen aimet ;
Mahummet sert e Apollin reclaimet 

Je traduis : « Le roi Marsile la tient, qui n’aime pas Dieu / Qui sert Mahomet et prie Apollon »

Quelle adorable accusation d’il y a mille ans. Ces gens sont des diables, qui prient des Dieux grecs comme des païens, et sacrifient à un faux prophète.

Les traducteurs dont je veux vous parler ont décidé d’abandonner cette adorable insulte islamophobe pour revenir aux véritables adversaires de Charlemagne lors de la bataille de Roncevaux, dans les années 780 : les Vascons. Ils ont surtout écrit ce texte en décasyllabes, comme Turold l’a écrit au XIIe siècle.

Ils ne sont pas les premiers à avoir refusé cet anachronisme du manuscrit d’Oxford. Frédéric Boyer avait déjà fait un gros travail de réflexion et de traduction au début des années 2010. Dans Rappeler Roland, (P.O.L., 2012), Boyer renoue avec le rythme du décasyllabe et met à notre disposition la fascinante histoire de cette légende d’une certain Roland qui n’a rien d’un héros glorieux.

Le livre de Boyer, comme toute son œuvre, est une extraordinaire plongée dans la pluralité des langues et des mondes. Un texte magistral, d’une intelligence étourdissante, mais qui est fondamentalement un texte écrit pour des lecteurs. Comme il le dit lui-même dans cette vidéo, il ne s’est pas borné à traduire en français moderne, il a aussi tranformé le texte en un monologue d’un homme d’aujourd’hui qui « rappelle Roland », à quoi il a ajouté un essai sur l’histoire de cette légende. Bref, c’est un grand livre pour nous, les intellectuels.

Au contraire, la nouvelle traduction n’est pas faite pour des lecteurs, mais pour des spectateurs. Pas pour des intellectuels, mais pour des enfants qui aiment les clowns et les animaux.

Cette nouvelle version est faite pour le théâtre, par un homme de théâtre, dans le but de faire vivre la bataille, et c’est ce qui fait d’elle une bonne traduction littéraire. On la doit à Jean Lambert-wild dont on a déjà parlé ici à propos de sa mise en scène de Beckett.

En effet, la chanson de geste n’était pas à l’origine un texte écrit. Pendant toute l’antiquité et le Moyen-âge, la littérature était orale et même chantée. C’est pourquoi les traducteurs en français moderne ont respecté le rythme des décasyllabes. C’est une réussite pour l’oreille.

Jean Lambert-wild et Marc Goldberg se sont limités au récit de la bataille de Roncevaux, c’est pourquoi le livre, publié aux éditions des Solitaires intempestifs (2020), commence à la laisse LXVI (64) :

Sommets sont hauts et combes ténébreuses

Rocailles grises gorges faramineuses

Les preux Français y passent en douleur

À quinze lieues on entend leur clameur

Quand ils parviennent aux plaines intérieures

Voici Gascogne pays de leur seigneur (…)

La Chanson de Roland, LXIV, version de Marc Goldberg & Jean Lambert-wild

On sait que la Chanson de Roland est composé de strophes qu’on appelle des « laisses ». Le rythme est bien découpé, une césure au bout du quatrième pied, afin d’avoir une musicalité répétitive de type 4/6.

Voyez Roland à cheval balloté

Et Olivier par ses plaies terrassé

Des flots de sang obstruent ses yeux troublés

Il ne peut plus, ni de loin ni de près

De ses prochains apercevoir les traits

Croisant Roland qu’il a toujours aimé

Il frappe au faîte de son cimier doré

Jusqu’au nasal le métal est tranché

Mais à la tête il ne l’a point touché (…)

La Chanson de Roland, CXLIX

L’effet est hypnotique et, à force de lire des actions d’une violence atroce, où l’ami frappe l’ami, parce qu’il est devenu aveugle, on est pris dans un vertige rimbaldien. Un délire typiquement français mais non nationaliste car les nationalistes ne veulent aimer qu’une France glorieuse.

Olivier dit : Je vous entends parler

Dieu seul vous voit : me voici aveuglé

Je t’ai frappé ? Veux-tu me pardonner

Roland répond je ne suis pas blessé

Mon angelet te voici pardonné

Et Roland de tomber dans les pommes quand Olivier meurt, et encore une fois, et encore d’autres fois. Quand il revient à lui, l’expression est délicieuse : « Comte Roland revient de pâmoison ».

Puis Roland finira bien par mourir, et cela prendra des pages et des pages, car on jouit de voir mourir notre héros. Savoir mourir au combat est une gloire telle qu’on ne peut pas le dire trop rapidement. Il faut faire durer le récit des heures entières car c’est sa vie que l’on donne à son roi et à son seigneur. Quand le récit sera fini, il ne restera plus rien.

Le chevreau et le brave homme sectaire. Un conte pour l’Aid qui vient

Photo de Couleur sur Pexels.com

En prévision de l’Aid al Adha, qui aura lieu fin juin, des amis me proposaient un chevreau parmi les bêtes qu’ils élèvent à la montagne. Hajer était enthousiaste, mais surtout à l’idée de voir le petit animal. Je n’étais pas certain, quoi qu’elle en dise, qu’elle désirait manger la viande du chevreau : sa façon de parler indiquait plutôt une tendresse pour l’animal vivant et gambadant. Mais nous parlâmes quand même des modalités du sacrifice pour la fête religieuse à venir. Nous pouvions immoler la bête avec douceur, là haut dans la montagne, chez nos amis, dans une prière qui remercierait le Créateur pour tout ce qu’il nous a donnés.

Nous avions besoin de quelqu’un qui pourrait préparer l’animal sacrifié pour en faire de la viande. De la viande à manger et de la viande à offrir.

J’ai demandé à quelques personnes autour de moi. J’ai effectivement reçu une aide, sans doute l’aide dont j’avais besoin, mais pas l’aide que je demandais. Au contraire, il me semble avoir reçu une autre leçon, inattendue, de la part du Très-haut.

À la place d’un boucher, j’ai rencontré un brave homme qui m’a assommé pendant plus d’un quart d’heure sur sa vision très étroite de la religion. Bien entendu, cet homme avait de bonnes intentions, il pensait me venir en aide, et donner voix à la seule manière de penser dans le cadre de l’islam. Je suis sorti éreinté et triste de cette conversation qui s’est vite transformée en monologue.

J’avais posé une question pratique au sujet d’un chevreau à dépecer, et j’avais eu le malheur de préciser que l’ami pouvait faire ce travail rémunéré à l’avance, que je n’exigeais pas que l’action fût réalisée pendant les trois jours de l’Aid.

Le brave homme s’est alors mis à m’expliquer quand et comment il fallait égorger la bête. Cela ne s’arrêta pas là. Comme je lui dis que je n’étais pas encore sûr d’égorger qui que ce soit, car j’avais l’habitude d’envoyer de l’argent pour nourrir des pauvres au lieu de tuer une bête pour moi, il m’expliqua que la religion devait être entendue comme une imitation stricte des actions du prophète. Qu’on n’avait pas à inventer des rituels nouveaux. Que la religion était une chose « réglementée », ou « légiférée ».

Je ne me souviens pas exactement du terme qu’il a employé, car cela m’a glacé le sang : le verbe qu’il a choisi annonçait une pratique rigoriste de l’islam, une vision sectaire. J’ai eu soudain la sensation de parler à un gardien, un milicien ou un surveillant. Je me suis tenu coi.

Le brave homme n’avait pas de colère dans les yeux et ne me parlait pas avec menace. Il y avait beaucoup de bienveillance dans sa voix et ses gestes. J’essayais de ne pas montrer mon malaise. Le rituel « du sacrifice » est une fête qui commémore le sacrifice d’Abraham. Or, dit le monsieur, il faut suivre l’exemple des prophètes et les imiter en tout. « Nous n’avons pas à penser. Nous sommes des perroquets qui répétons la parole des prophètes. »

Il a dit plusieurs fois que nous n’avions pas à penser, ce qui me donnait envie de fuir à toute jambe. Le coran, au contraire, encourage l’usage de la raison à de nombreuses reprises. Et ne mentionne jamais le moindre mouton, évidemment.

Je laissais parler le brave homme car je ne suis pas en faveur de créer des débats sur la place publique, surtout avec des gens qui se croient autorisés à donner des leçons et des conseils à n’importe quel inconnu. Le sage précaire a un peu peur des gens très sûrs d’eux.

De retour à la maison, je me sentais mal. Mon épouse comprit mon désarroi. Elle a su trouver les mots pour me rassurer. Elle m’expliqua d’où venait l’idéologie de ce brave homme, qu’elle saisit immédiatement grâce à telle ou telle formule qu’il avait employée et que je reformulais maladroitement. Oui, dit-elle, c’est typique de telle école de pensée, ils font toujours appel à cette citation qui en arabe se dit ainsi. Mais ils se trompent, ils trahissent le message de la religion. Heureusement que suivre l’exemple des prophètes n’est pas une règle : Ibrahim a égorgé une bête alors nous devrions faire la même chose ? Mais il a aussi dépecé un poulet sur ordre de Dieu à une autre occasion, et pourtant nous n’en avons pas fait un rituel musulman. Et puis, n’oublions pas, il a aussi abandonné sa femme enceinte de son premier enfant en pleine nature, doit-on aussi l’imiter en ceci ?

Bref, cette conversation déstabilisante fut un bon rappel au fait que l’islam n’oblige en aucun cas d’égorger une bête. Que s’il y a une obligation, c’est pour les riches de donner de la viande aux voisins et aux nécessiteux, c’est-à-dire d’être généreux et charitables. Si cela devient l’occasion d’un carnage ou d’un gaspillage, alors c’est une perversion du rite.

Ma rencontre avec cet homme gentil et sympathique, qui ne s’est jamais départi de son sourire et de sa bonne volonté, a sans doute été un signe pour m’encourager à faire quelque chose. J’étais sur le point de tuer moi-même un animal. Cette rencontre m’a remis sur la droite voie du maître des mondes : aucune bête ne périra de mes mains. Nous irons voir nos amis dans la montagne avec des choses à manger et nous nous amuserons avec les chevreaux. La fête sera l’occasion, au contraire, de devenir végétarien et de soulager autant que possible la souffrance des pauvres gens.

De la tricherie au bac et des vidéos philo

Je viens de corriger une copie du baccalauréat qui a plagié purement et simplement cette vidéo bien connue des bacheliers. Ce jeune prof en t-shirt a un succès fou et il le mérite. C’est un professeur de philosophie qui se filme sur YouTube et cela n’est pas à critiquer. Il fait du bon boulot, ses conseils et ses explications sont valables, il n’y a rien à dire.

Les trois minutes qu’il consacre à la notion de « Bonheur » sont bonnes. Mes élèves pourront témoigner d’ailleurs qu’en l’écoutant ils révisent d’une manière ou d’une autre des choses déjà étudiées dans mon cours. Mon cours était meilleur car le sage précaire est plus élégant, mais ce Youtubeur est plus jeune, plus sexy, plus concis.

Le problème est de lire exactement ce que dit ce jeune homme sur des pages entières dans une copie de bachelier. D’abord cela fait de mauvaises copies car on ne demande pas aux candidats un exposé sur le bonheur. On leur demande une réflexion originale qui réponde à une question précise.

Ensuite, le vrai problème est la tricherie et le plagiat. Je ne crois pas un instant que les élèves aient appris par coeur toute la vidéo de ce Serial Thinker. Ils ont dû avoir accès au son de cette vidéo, et à d’autres vidéos, par des systèmes d’oreillettes, et ils se sont contentés de recopier comme des sagouins.

De mon côté, je ne vais pas encore une fois me mêler d’un scandale de plagiat. Je le dénonce ici, tranquillement, sur mon blog, mais j’ai assez payé à l’université de Nizwa pour ne pas me transformer en lanceur d’alerte. Dans cette université du sultanat d’Oman où je coulais des jours paisibles, mon épouse avait participé à une équipe de lanceurs d’alerte pour dénoncer le plagiat d’une thèse de doctorat qu’avait commis une cheffe de département. Cela lui a valu un acharnement sans nom de la part de l’administration, et nous avons tous deux perdu notre emploi tandis que la plagiaire, elle, est restée en place.

Nous avons bien appris notre leçon : nous ne dirons plus rien et laisserons les plagiaires commettre leurs forfaits en toute quiétude.

Le sage précaire corrige le bac de philosophie

L’éducation nationale m’a confié 120 copies de bacheliers à corriger et noter, en vue de l’obtention de leur baccalauréat. Je m’acquitte de cette tâche avec plaisir et je l’aborde avec un sentiment de solennité car c’est quand même le diplôme de référence. Ce n’est pas rien. Les gens se souviennent de leur bac, ça a de l’importance pour eux.

J’essaie donc d’être juste dans ma notation. J’essaie aussi d’être généreux, et de « valoriser », comme on dit aujourd’hui, tout ce qui peut être valorisé.

Ce que je remarque en lisant les copies de la jeunesse française, c’est qu’elle n’est pas si nulle qu’on le dit. Non, je le répète, le niveau de l’école ne s’est pas effondré. Je me suis occupé d’une centaine d’élèves cévenols cette année, que j’ai formés jusqu’au bac, et à présent je lis une deuxième centaine d’élèves venus d’ailleurs. Le bilan est très positif. Ces gamins savent écrire et leurs difficultés à développer une réflexion argumentée est la même que celles des gamins de 1990.

Ceux qui se plaignent ont oublié quel était leur niveau intellectuel à 17 ans. Ils ont aussi oublié le niveau de concentration qui régnait dans leur classe quand ils étaient lycéens. À mon époque, peu de mes camarades s’intéressaient aux arts et aux sciences. Peu écoutaient les nouvelles, très peu comprenaient la différence entre la droite et la gauche. Aucun ne lisait de la philosophie. Dans mon lycée, je fus le seul élève à vouloir continuer d’étudier la philosophie.

Je viens de lire une copie assez médiocre, et j’ai reconnu le sage précaire derrière ce torchon, comme en un miroir. Le jeune homme est clairement passionné de philo et de lettres, il a de la culture et de l’intelligence, mais il est brouillon et désinvolte, il est probablement gaucher et réfractaire à la discipline scolaire. Il n’est pas brillant mais on sent qu’il aime lire et discuter avec des amis. Il fume sans doute des clopes roulées, et se fout royalement d’être un bon élève. Il n’a aucune idée de ce qu’est une problématique et il s’en branle majestueusement. Je lui ai mis 10/20 car il y avait quand même des choses à « valoriser ».

L’odeur des châtaigniers en fleurs

Parc des châtaignier, Le Vigan, juin 2023.

Ce ne sont pas des images qu’il faudrait pour illustrer ce billet, mais des trucs odorants. Ce que je voudrais partager avec vous n’est ni visuel ni conceptuel. J’aimerais vous faire sentir ce que l’air embaume quand les châtaigniers fleurissent. Une fragrance entêtante et sucrée qui fait mal à la tête. On a l’impression de respirer dans un pot de miel.

Fleurs de châtaignier

Quand je vivais à la montagne, en 2012-2013, j’avais la sensation que cette odeur avait quelque chose de sexuel, mais je ne le pense plus. Cette notation est purement documentaire. Pour mémoire.

Le fait est que beaucoup de femmes sont indisposées par ce parfum puissant. Je ne sais si ces informations sont liées entre elles. Elles ne sont là que pour documenter le réel.

À suivre.

La vie calme et souriante des Allemands

Retour de Germanie. Le bilan est comme à chaque fois positif. À force de m’y rendre, je commence à devenir un bon connaisseur de l’Allemagne. Mon premier voyage outre-Rhin remonte à 1992 ou 1993, avec mon vieux copain Ben, en stop de Lyon à Nuremberg. Puis en stop de Nuremberg à Heidelberg. C’était l’hiver, il neigeait, et nous nous relayions pour tendre le pouce sur les aires d’autoroute. Nous lisions à tour de rôle L’art d’aimer d’Ovide en attendant qu’une voiture de luxe veuille bien nous prendre. Nous avions une certaine foi en l’humanité. Le pire, avec le recul, est de noter que cela fonctionnait.

Plus tard, je suis allé à Cologne pour une amoureuse allemande rencontrée en Irlande. Puis j’ai rejoint mon vieux copain Mathieu à Dusseldorf, où il jouissait d’une résidence d’artiste. Puis j’ai découvert Berlin, tout seul, et je ne compte plus les villes où je me suis baladé, seul ou accompagné : Hambourg, Brême, Dresde, Hildesheim, Ratisbonne, Leibzig, Iéna. Toutes les localités autour du lac de Constance. Bref, on peut dire que je connais un peu l’Allemagne.

Depuis quelques années, mes voyages se font avec mon épouse qui, en qualité de germaniste, se doit d’y mettre les pieds de temps en temps. Nous ne faisons pas de stop, ce qui est dommage car avec une jolie femme, mes chances de succès augmenteraient considérablement, sans vouloir porter préjudice à Ben, qui est un joli garçon à sa manière.

Le bilan superficiel que je retire de ce dernier séjour à Munich est l’incroyable confort des transports publics bavarois. Nous avons passé des heures dans des bus et des métros pour passer d’hôtels en auberges, de campus universitaires en institutions culturelles, de nuit comme de jour, et nous n’avons pas vu une rame bondée ! Pas un bus surchargé, pas une heure de pointe énervée.

Une sensation de calme et de luxe véritable : des Allemands de tous âges à vélo. Une sensation de tranquillité et d’espace. De propreté et d’aise.

Moi qui me demande souvent quelle voiture pourrait incarner mon goût, je crois avoir reçu ma réponse dans une rue du quartier culturel de Munich : un jeune cadre en costume cravate a déboulé devant moi sur un vélo. Je l’ai trouvé élégant.

Depuis mon tout premier voyage en Allemagne avec Ben, j’ai toujours trouvé les Allemands charmants, et surtout souriants à mon endroit. Ce détail me surprend car je n’ai pas un visage auquel on sourit beaucoup d’ordinaire. C’est peut-être la terre où le sage précaire est à sa place. Ma femme trouve que les femmes asiatiques me regardent et me draguent, mais elle ne voit pas que moi, ce sont les Allemands, tous les Allemands, qui me font craquer.

À Munich en juin

À Munich, les gens sont calmes et souriants, ils font des efforts pour se montrer polis et gentils. Ils semblent nous dire : voyez comme nous sommes devenus sympas et décontractés, aimez-nous quoi.

À Munich, les musées sont grandioses mais les oeuvres sont exposées de manière un peu scolaire. Quand les conservateurs veulent faire preuve d’originalité, comme dans la Pinacothèque moderne en ce moment, c’est un peu lourdaud : ils classent des oeuvres non plus selon leur chronologie mais selon un point commun qu’elles partagent. Une salle d’autoportraits, une salle peintures où il y a une forêt, une salle de peintures où l’on voit un zizi, etc.

Alte Pinacothek, Munich

À Munich, les cafés sont cool comme en Amérique. Les restaurants turcs se sont embourgeoisés et l’on y dîne pour pour 66 euros à deux (pourboire compris).

À Munich les hôtels sont si chers qu’on ne peut loger qu’une nuit avec le coût d’une semaine dans une chambre d’hôtel de Montpellier.

Librairie française de Munich, trouvée par hasard au sortir du restaurant turc Ali Bey.