La maison « futuriste » (1966), Pinacothèque moderne, Munich.
Nous sommes à Munich pour quelques jours et avec un objectif qui doit rester confidentiel.
Le sage précaire a donc opté pour sa couverture préférée : visiter les meilleurs musées de la ville et les églises les plus follement baroques.
Les deux impressions qui se dégagent le plus nettement dans les rues, les bus, les métros, les cafés et les restaurants : gentillesse et richesse.
Où sont donc les fameux travailleurs pauvres qui vivent dans leur voiture ? Où sont les migrants que l’Allemagne accueille par millions depuis dix ans ? Où sont les immigrés, où sont les dingues et les paumés ?
Un tableau d’un romantique allemand montre deux femmes amoureuses l’une de l’autre. Le sens politique souligne plutôt l’amitié entre les peuples mais le sage précaire y décèle une tension lesbienne. Le tableau date des années 1820 et il est très prude. L’une des deux femmes est timide, un peu froide. L’autre est plus libérée, plus passionnée, et cherche à séduire la première. Toutes deux sont habillées à la mode Renaissance italienne, genre quattrocento baba cool.
Le titre du tableau : Italiaund Germania. Une façon pour le romantique allemand de dire que l’Allemagne et l’Italie sont deux nations soeurs, proches et attirées l’une par l’autre. Je souriais dans ce gros musée d’art classique, la Alte Pinakothek de Munich. Je peux me tromper, mais selon moi, la femme qui symbolise l’Allemagne est une jolie brune un peu réservée, un peu timide, et elle est sur le point de céder devant l’insistante passion de la fougueuse séductrice italienne.
Je me suis trompé. La lecture du cartel explique le contraire. Je mets en ligne une reproduction de l’image pour que vous vous fassiez votre opinion.
Mon interprétation : l’Italie insuffle à l’Allemagne la vie des sens et de la chair. L’Allemagne se tient prête à devenir la prochaine grande nation culturelle de l’Europe. Il y a eu la Renaissance italienne, et l’Allemagne romantique prend le relais.
Erreur, il fallait être moins compliqué : l’Allemagne est symbolisée par la jeune fille blonde et l’Italie par la jeune brune.
Nous avons dormi dans le dortoir d’une auberge à Munich. Mal organisés, nous avons préparé notre séjour en Allemagne il y a trop peu de temps. Les seuls hôtels où il y avait encore de la place étaient beaucoup trop chers pour nous.
Dans notre chambre, un homme ronflait non loin de moi. Un Indien se fit livrer de la bouffe avant minuit et mangea longuement je ne sais quel curry très odorant. D’autres voyageurs arrivèrent après minuit. Au dehors, des jeunes faisaient la fête. Au dedans, nous étions cinq individus. Au réveil, Hajer était étonnée que tous ces gens pouvaient ronfler aussi fort.
Combien avons-nous payé pour ce logement modeste ? 120 euros. C’est le prix pour une chambre d’hôtel en France, et même deux nuits dans un hôtel modeste.
C’est la manière qu’a choisi la France pour devenir compétitive en Europe : appauvrir sa population pour acquérir l’attractivité des pays en voie de développement. Avec nos salaires français, quand nous voyageons, nous sommes contraints de vivre chichement. Il y a trente ans, quand je voyageais en Allemagne, les prix étaient à peu près similaires entre nos deux pays.
Près de la piscine du Vigan, ils ont accroché ce Titien qui montre une femme qui se déshabille. Dans l’histoire de l’art, l’autre titre de ce genre de scènes est « Vanité ». On y voit souvent une courtisane qui décide d’abandonner les bijoux et les symboles d’une vie fondée sur l’apparence et le désir des autres. Par capillarité, le spectateur y voit aussi une pute qui se prépare à faire son office.
Le béton gris et noirâtre qui entoure le tableau de traînées obliques rappelle la chevelure de la dame et communique un mouvement presque maritime à l’acte qu’elle s’apprête à commettre.
Le centre culturel du Bourilhou, attenant à la piscine municipale.
Nos chers enfants ont planché ce matin sur leur épreuve de philosophie. Grande émotion pour le sage précaire qui a préparé les élèves du lycée du Vigan à cette épreuve. Et qui dit jour de bac, dit souvenir de son jour de bac à soi. On se rétroprojette, si l’on peut dire.
Nous avons eu le nez creux cette année dans notre préparation. Pour le bac blanc en mars, l’un des sujets que j’ai proposés était : « Peut-on élaborer une méthode pour être heureux ? » Aujourd’hui, les bacheliers ont eu : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » Inutile de souligner l’analogie entre les deux sujets.
Puis, tout bien considéré, je l’ai rebaptisé « Bricolage ».
Toute la communauté des professeurs de philosophie est vent debout contre le choix de ce texte de Lévi-Strauss pour nos élèves de terminale. Ils le trouvent inadapté au niveau de nos élèves et ils ont peut-être raison.
Je suis d’accord avec mes collègues : les recteurs, les directeurs et les inspecteurs auraient dû choisir mon texte sur le bricolage, à propos de mon frère bricoleur et de moi manœuvre.
Partenariat remarquable entre deux musées français : le Musée cévenol (Le Vigan, Occitanie) et le Musée du Louvre (Paris, Ile de France). 73 peintures sont reproduites et exposées un peu partout dans les communes de la région du Vigan.
Pourquoi dans cette région ? L’affiche qui présente l’événement l’explique par l’image. On voit sans le nommer (pourquoi d’ailleurs ?) l’écrivain viganais André Chamson qui fut l’un des principaux acteurs de la protection des oeuvres du Louvre lorsque les Allemands ont occupé la France. Avec d’autres conservateurs, il a emporté tout ce que Paris comptait de chefs d’oeuvres et est allé les cacher dans des châteaux et des demeures répartis sur les territoires, avant d’aller prendre le maquis.
Ce qui me plaît le plus dans cette exposition hors-les-murs, c’est la manière dont les tableaux s’intègre aux murs mêmes de la ville. Je suis particulièrement sensible aux murs décrépis, parfois délabrés, dont les couleurs offrent un étonnant prolongement aux teintes sublimes des maîtres italiens. Je ne sais dans quelle mesure les conservateurs qui ont mis ce projet en oeuvre ont pensé à cela, mais les réussites sont nombreuses et les contrastes pleins de richesse.
L’exposition devait se terminer en juin 2022. Chanceux que nous sommes, nous continuons d’en profiter un an plus tard. Peut-être les élus ont-ils décidé, devant la remarquable tenue des reproductions en dépit des intempéries, de laisser les peintures décorer nos villages jusqu’à la date de leur extinction naturelle. En tout cas, après deux ans d’exposition, elles sont toujours impeccables et resplendissantes. Gardons-les.
Quand j’étais jeune le nez de ce personnage m’empêchait de me délecter. Je lisais des livres d’histoire de l’art, je passais ma vie dans les musées, je m’imprégnais de la Renaissance italienne pour me faire le regard, et cet énorme tarin me repoussait systématiquement.
Comment pouvait-on qualifier de chef d’œuvre un tableau si quelconque orné d’un appendice si abject ? Comment même regarder cela ?
Maintenant que j’ai vieilli tout a changé.
1. Le nez du grand-père ne me choque plus. Mon dégoût était à mettre sur le compte de mon jeune âge.
2. Je suis touché et ému par le sentiment d’amour familial qui est délicatement dépeint dans cette peinture.
3. Je mesure combien il etait novateur au XVe siecle de peindre une scene aussi intime entre un enfant et son grand-père.
4. Ce nez apporte trois éléments fondamentaux : il témoigne des maladies de son temps, il signe le début du réalisme en peinture et enfin il montre cette faculté qu’ont les petits enfants d’aimer leurs parents sans conditions.
Enfin tout dans cette composition, notamment l’étrange paysage qui se déploie par la fenêtre, résonne en moi comme l’accomplissement d’un chef d’œuvre absolu de l’art occidental.
Aymeric Caron dévoile la fraude de François-Henri Désérable en 2013
Dans une époque normale, un écrivain ne devrait pas se relever d’une telle déculottée à la télévision. Aymeric Caron montre que le jeune auteur François-Henri Désérable a commis pour son premier livre un texte à la limite du plagiat. On comprend sans ambiguïté que le jeune homme a été malhonnête intellectuellement.
On voit aussi comment il a réussi à s’en sortir dans le milieu littéraire. Il suffit de voir comment, Dieu me pardonne cette perfidie, les autres journalistes défendent Désérable : l’un est du beau sexe, l’autre est homosexuel, et les deux sont sous son charme.
On va me taxer de jalousie. Il y aurait de quoi. Le sage précaire n’est ni aussi beau, ni aussi jeune, ni aussi athlétique, ni aussi successful que l’invité du soir. Or non, je ne ressens pas de jalousie. J’ai lu son récit de voyage en Iran sans déplaisir en soulignant, à mon habitude, sa dimension ethnocentrique, ignorante et néo-orientaliste. Je n’en veux pas à Désérable de profiter de la candeur des cons pour se faire une place dans le milieu. Au contraire, j’ai employé cette méthode bien avant lui, cela fait partie de la roublardise que la sagesse précaire a toujours préconisée.
D’ailleurs, quand je l’entends parler de sa profession de hockeyeur professionnel sur le plateau de télévision, je lui trouve un faux air de sage précaire se vantant d’être ouvrier ramoneur.
Au fond, je l’aime bien ce Désérable. Il est moins bon écrivain que moi, mais il ne pouvait pas tout avoir non plus. J’aime qu’il ait réussi à s’imposer dans le milieu littéraire sans réel talent. Il fonctionne comme un révélateur de la médiocrité des éditeurs et des journalistes. Il sait charmer son monde. Je le prends dans mon équipe.
Le Vigan se couvre de tableaux du Louvre en fac simile pour rendre hommage au héros local, André Chamson. L’écrivain avait caché les toiles du musée parisien avant que l’armée allemande ne s’empare de Paris et n’occupe la France.
Dans Le Vigan et dans les villages du pays viganais, les habitants et les promeneurs voient les œuvres orner les murs, les lieux de culte, les mairies, les centres culturels et les ruines.
Sur l’église du Vigan, le chef d’œuvre provençal du XVe siècle, la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon. On ressent à la fois l’influence de l’Italie et celle des Flandres dans cette peinture sur bois. Un tableau long de deux mètres qui respire le calme et la violence des sentiments. Les visages sont roides et impassibles. Ce sont les draps qui pleurent.