Black Gold Museum, le catalogue du musée

Le Black Gold Museum, qui vient d’ouvrir ses portes à Riyad, m’occupe beaucoup en ce moment, à la fois pour des raisons professionnelles et, plus personnellement, parce que je prends beaucoup de plaisir à travailler sur l’analyse des œuvres et la médiation culturelle pour rendre les visites enrichissantes pour tout le monde.

Comme tout musée qui se respecte, il est accompagné d’un livre institutionnel, un catalogue qui en rassemble les œuvres, les réflexions et les principales lignes de force. J’ai enfin pu en obtenir une copie. Ce n’est pas si simple : le livre n’est pas encore officiellement sorti, et pour diverses raisons administratives, il n’est pas encore accessible dans les librairies. Je peux donc en faire ici, en quelque sorte, une lecture en avant-première.

Et je dois dire que je suis très enthousiaste. C’est d’abord un très gros livre, remarquablement produit, avec de très belles photographies de l’ensemble des œuvres de la collection. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les contributions qui l’accompagnent : plusieurs essais qui permettent de prendre un peu de recul par rapport aux œuvres et de réfléchir à ce que peut être un musée consacré aux relations entre l’art contemporain et le pétrole.

Il y a notamment un très bel essai de Laura Ingebold, professeure à l’Université de Berne et spécialiste de l’art contemporain dans son rapport au pétrole. Ce sujet n’est pas si fréquent, et son texte est particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de commenter les œuvres du Black Gold Museum. Elle convoque également des artistes et des œuvres qui ne figurent pas dans la collection. C’est précisément ce qui me plaît : son texte ouvre le musée au lieu de l’enfermer dans sa propre collection. Il permet de faire respirer les œuvres, de les replacer dans une histoire plus vaste et de montrer que le BGM, aussi riche soit-il, n’épuise évidemment pas les recherches, les interrogations et les relations complexes qui se sont nouées entre l’art contemporain et le pétrole.

Photo du Tapline de George Steinmetz

Le catalogue comprend également plusieurs textes consacrés au cinéma et à la photographie. Tous ne me paraissent pas avoir été écrits à partir d’une connaissance aussi précise de la collection. Certains donnent l’impression d’avoir été conçus un peu à côté du musée, voire d’être des textes déjà existants que l’on aurait remis en circulation à cette occasion. C’est une faiblesse, sans doute, mais elle ne me paraît pas suffisante pour remettre en cause l’intérêt général de l’ensemble.

Il y a d’ailleurs une autre caractéristique du livre dont je ne sais pas très bien s’il faut la considérer comme une qualité ou comme un défaut (spoiler alert, je pencherais finalement pour la qualité). Une place importante est accordée à l’histoire du pétrole lui-même : son économie, son extraction, ses techniques, son rôle dans la transformation du monde contemporain.

On se retrouve par moment dans l’impression fausse qu’il s’agit d’un musée d’histoire du pétrole ou d’un musée des sciences et techniques, alors que le Black Gold Museum est avant tout un musée d’art contemporain. Mais, là encore, je trouve cette extension du propos plutôt stimulante. Elle enrichit la réflexion et donne au livre une ampleur qui dépasse largement le simple catalogue d’une collection.

Car c’est cela qui me plaît le plus dans cet ouvrage : il ne cherche pas à tout faire entrer dans un cadre parfaitement étanche. Il part dans plusieurs directions, au risque d’une certaine confusion. Mais cette confusion ne me dérange pas. Elle me semble même, dans une certaine mesure, réjouissante. Le livre fait le pari de la richesse, de la recherche, de la multiplicité des approches. Il ne cherche pas à être trop propre, trop parfaitement ordonné, trop institutionnel au mauvais sens du terme. Il accepte qu’un sujet comme celui-ci déborde de tous les côtés.

Et il n’est pas très grave, à mes yeux, que certaines choses soient un peu débraillées ou que l’on ne sache pas très bien où commence et où finit le sujet. Il y a d’ailleurs aussi une certaine confusion dans le musée lui-même, mais j’y reviendrai.

Grande émotion au Black Gold Museum, le musée du pétrole d’Arabie Saoudite

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.

Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.

Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.

Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).

ENCOUNTER

La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.

DREAM

Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.

Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.

DOUBT

Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.

Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.

VISION

Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.

Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.

Sortir du pétrole et des embouteillages

Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.

Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.

Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?