Sans surprise, c’est la page d’accueil qui réalise le meilleur score, suivi du billet le plus lu dans toutes les catégories, sur la maison d’éditions L’Harmattan. Année après année, ce petit témoignage ne perd pas de sa fraîcheur ni le sujet de sa teneur en passion personnelle : comment faire publier ce que l’on écrit.
Je ne sais pas pourquoi le sujet suivant, les écrivains voyageurs Sonia et Alexandre Poussin, attirent autant l’attention, mais je laisse cela entre les mains des algorithmes et des groupies de leur littérature commerciale.
On note l’étonnante percée d’un billet écrit en 2022, quand ChatGPT arrivait sur le marché, et où l’on voit qu’il faudra encore travailler un peu avant que l’IA nous remplace enfin.
Voyons maintenant la suite de la liste des billets les plus populaires de 2025. Y a-t-il des tendances détectables au sein du lectorat captif et capricieux de La Précarité du Sage ?
La suite du classement dessine en effet des constantes : la présence massive d’écrivains. Plus généralement, mon blog semble être attendu sur un nombre de sujets assez restreint : la littérature et la philosophie.
Voyons si cela se confirme dans la suite de la liste des billets les plus lus en 2025 :
Oui, cela se confirme.
Je peux passer un temps fou à écrire sur d’autres sujets depuis vingt ans, la Chine, l’Irlande, l’islam, l’amour, ma famille, mes voyages, mon terrain, ma précarité, rien de tout cela ne fait le poids face à mes petits essais littéraires.
Cela doit venir du fait que les rares survivants à venir baguenauder sur les blogs sont des lecteurs passionnés et des amoureux des livres.
Ceci n’est paradoxal qu’aux yeux de ceux qui n’ont jamais compris les blogs. Depuis le début, le blog est moins une mode pour technophiles narcissiques qu’un atelier artisanal pour les artistes, les penseurs, les chercheurs, les professeurs et les intellectuels.
On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :
Le sage précaire en promenade au bord d’un lac de Bavière. Photo Hajer Nahdi, 2025.
Aujourd’hui est une date un peu spéciale pour moi. Il y a exactement vingt ans, jour pour jour, je publiais mon tout premier billet de blog. C’était le 26 juin 2005, sur un blog qui n’est plus trop actif, que j’avais intitulé Nankin en douce. Comme son nom l’indique, j’habitais alors à Nankin, en Chine, depuis un an. Et ce jour-là, je devenais blogueur.
Cela faisait déjà quelques années que je lisais des blogs, que je m’intéressais à cette forme d’écriture et de publication. Et ce 26 juin, je me suis lancé. Un an plus tard, j’ai quitté Nankin pour Shanghai, et le blog ne pouvant changer de titre, j’ai monté un deuxième blog : Chines avec un S, une tentative un peu plus vaste, d’englober un pays dans ses contradictions et ses diversités. Puis, à l’annonce d’un départ proche de Chine, j’ai senti le besoin d’ouvrir un espace qui ne soit plus ancré dans un territoire en particulier. C’est alors que j’ai fondé ce troisième blog, en reprenant le titre d’un billet ancien : La précarité du sage. Un titre auquel je tiens toujours.
Ce blog, né aussi quelque part entre 2005 et 2007, est devenu un fil conducteur de ma vie d’écriture. Une colonne vertébrale. Je ne saurais dire combien de billets j’ai écrits depuis vingt ans — je ferai le compte un jour — mais je sais qu’écrire ici m’a permis d’écrire, tout simplement. Beaucoup, régulièrement, avec joie.
Je voudrais dire à tous ceux qui hésitent à écrire, ou qui rêvent de se lancer : le blog ne m’a jamais empêché d’écrire ailleurs. Il ne m’a pas freiné dans mes publications papier. Il ne m’a pas fermé de portes. Je ne crois pas qu’un éditeur ait jamais refusé un manuscrit en raison d’un blog. D’ailleurs, je doute qu’ils aillent jusque-là. Je crois que les éditeurs, comme tout le monde, font ce qu’ils peuvent, et que l’édition reste un monde saturé.
Ce qui est certain, c’est que le fait d’écrire ici presque tous les jours pendant vingt ans ne m’a pas empêché d’écrire des textes longs et exigeants. Il ne m’a pas empêché de soutenir une thèse de doctorat, ni de publier cinq livres à ce jour.
Le blog est une activité intéressante. C’est un espace pour faire ses gammes, pour aiguiser sa langue, pour entretenir son regard, pour mettre à jour son esprit. Il m’a accompagné dans mes cheminements intellectuels, mes voyages, mes doutes, mes enthousiasmes. Il m’a offert une opportunité rare d’échanger avec des lecteurs.
Aujourd’hui, je relis mes premiers billets avec une tendresse amusée. Le tout premier s’intitulait La Lune. J’y racontais nos ascensions nocturnes sur la montagne pour observer la lune avec des amis chinois, jeunes, brillants, pleins de charme et d’intelligence. C’était un moment de grâce, et j’en garde encore l’émotion.
Je vous cite le dernier paragraphe de ce premier article, vieux de vingt ans, qui raconte une scène vieille de huit mois. Je mets en ligne en juin une histoire qui eut lieu en septembre.
Nous étions quelques-uns uns sans famille, à Nankin, alors nous allâmes, Français, Belges et Chinois, à la Montagne Pourpre et Or pour manger et boire, et pour regarder la lune. Au sommet, nous escaladâmes des rochers et nous contemplâmes. Luluc et Mimic chantèrent La fameuse chanson : Yue Liang dai biao wo de xin. Elle dit à peu près cela : “Tu veux savoir combien je t’aime et la profondeur de mon amour ? Regarde la lune, elle représente à mon cœur.” Chez nous, cela voudrait dire que mon cœur est plein de tristesse, de froideur ou de douceur maladive. Ici, je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire.
Je n’ai pas beaucoup changé en vingt ans. Il faut dire que j’étais déjà un vieil adolescent de 33 ans, je n’allais pas vraiment me métamorphoser à partir de cet âge-là.
Je ne voudrais pas fêter cet anniversaire de blogging sans adresser un immense merci aux lecteurs, et surtout aux commentateurs. Sans eux, je ne sais pas si j’aurais continué.
Aujourd’hui, les blogs ne sont plus à la mode. Les commentaires se font rares. Les réseaux sociaux ont pris le relais, avec leurs formats rapides, leurs vidéos, leurs algorithmes. Cette évolution me donne l’impression de jouer un vieil instrument de musique acoustique comme l’orgue portatif qu’on voyait dans les églises de villages. Ou encore le cymbalum. Avec cet instrument, on n’a pas accès aux médias, on ne fait jamais de tubes, mais on peut animer des soirées et faire la manche dans la rue.
2023 fut une année de progression pour la Précarité du sage car le blog, ayant dû repartir de zéro lors du changement d’adresse survenu en 2019, n’a pas encore atteint son rythme de croisière et se trouve encore, si l’on peut s’exprimer ainsi, en convalescence.
La production régulière de contenu n’a repris qu’en 2021 après un ralentissement radical de cinq ans. Le blog est donc dans sa deuxième vie et n’est pas reférencé sur les moteurs de recherche comme dans les années 2010. De plus, les usagers d’internet se sont detournés des blogs pour regarder des vidéos, faire des tweets et scroller sur les réseaux sociaux.
Dans ce contexte défavorables, les chiffres de 2023 sont intéressants. Le chiffre qui me tient le plus à cœur est celui qui dénombre les visiteurs uniques : plus de 10 000 personnes se sont connectées cette année à la Précarité du sage. C’est peu par rapport à des images qui font des millions de vues, mais c’est beaucoup par rapport au nombre de lecteurs des livres publiés par les plus grands éditeurs.
En moyenne, un « visiteur » regarde deux billets. Cela fait un équilibre entre les fidèles lecteurs qui suivent ce blog et les gens qui y atterrissent par erreur et en repartent aussitôt.
Les commentaires se sont réduits comme peau de chagrin, preuve que la vie est ailleurs. Au demeurant je vois là une corrélation avec l’abandon de nombreux blogs que je suivais dans les années 2000. Souvenez-vous de la richesse qui s’exprimait entre Neige, Ebolavir, Ben, et plein d’autres comparses. Je regrette tellement qu’ils aient cessé d’écrire et de photographier. Comme s’il y avait dans la vie des choses plus importantes à faire.
La chose la plus intéressante des statistiques de ce blog est que depuis deux ans, on retrouve les trois mêmes billets en tête des textes les plus lus. Un tiercé toujours dans le même ordre qui ne se dément pas, trois articles de 2021 et 2022.
Vous saurez quels sont les trois articles les plus populaires en allant à la fin de ce billet. En attendant, pour vous faire patienter, je vous laisse prendre connaissance des années 2019-2021.
En 2019, La Précarité du sage arrivait sur sa nouvelle adresse et ne publiait pas beaucoup de contenu car le sage précaire travaillait beaucoup dans son université omanaise. Il cumulait les tâches d’enseignant-chercheur et de vice-doyen de la faculté des arts et des sciences.
En 2020 aussi, le sage précaire publiait peu de billets pour la même raison d’occupation professionnelle, à quoi s’ajoutait une grande opération de harcèlement morale de la part de l’administration.
L’épidémie du COVID 19 ne m’a pas conduit à bloguer beaucoup. Les confinements m’ont plutôt permis d’écrire un livre sur Oman, qui parut en 2021.
Ceci dit, le billet le plus lu en 2020 concerne Sylvain Tesson et date des années 2010. C’était mon premier article critique du voyageur, inspiré par la lecture de son récit sur la Sibérie. C’est à cette époque que je découvrais que quelque chose clochait chez ce médiatique écrivain.
En 2021, j’ai décidé de reprendre l’activité de blogueur. J’avais plus de temps et je me rendais compte que ce blog avait été une belle réalisation dans ma vie d’auteur et de voyageur. La parution de plusieurs livres et de nombreux articles scientifiques et journalistiques m’autorisait à retourner au format blog avec un respect renouvelé.
On peine à déceler une ligne de force dans la liste des billets les plus lus cette année-là, alors que des tendances lourdes vont se dégager à partir de 2022.
Pour 2022, je renvoie à l’article consacré à cette liste, qui interprétait ces chiffres. En revanche il est intéressant de comparer 2022 et 2023 pour souligner les persistances et le retour étonnant d’un trio de tête deux années de suite.
Le billet sur les éditions L’Harmattan toujours largement en tête alors qu’il fut mis en ligne en 2021.
En n°2 et 3, les critiques des livres de voyage de Sonia & Alexandre Poussin, et de Sylvain Tesson. Ces deux billets furent mis en ligne en 2021 et 2022.
À noter : les rares billets datant de l’année en cours, 2023, concernent exclusivement le bac philo de juin dernier. Ils ne sont donc pas destinés à durer.
D’ailleurs je m’en avise en me relisant, aucun de mes billets de blog n’est destiné à durer. Et inversement, tout ce que j’écris est à destination d’un lecteur curieux et précaire des années 2100.
La Précarité du sage existe depuis 2005 mais il a dû changer d’adresse en 2019 car le journal Le Monde ne voulait plus héberger de blogs. Un changement d’adresse est une catastrophe pour un blog car la plupart des lecteurs suivent leurs habitudes avec des adresses pré-enregistrées. Quand un lecteur ne voit plus apparaître votre blog sur son ordinateur ou son téléphone, il l’ignore et l’oublie aussi sec. La plupart des gens ne cherchent pas à retrouver la trace de votre blog si celui-ci ne profite d’aucune publicité.
Il est donc normal de voir une ascension drastique dans les statistiques depuis 2019. L’année 2023 n’est pas encore terminée mais on voit qu’elle a déjà realisé une augmentation suffisante pour soutenir une croissance à deux chiffres. On pourrait s’arrêter là et reprendre notre activité de blogueur en janvier 2024, avec comme nouvel objectif 18 000 visites et 10 000 visiteurs.
Depuis que ce blog n’est plus hébergé par lemonde.fr, il n’est plus référencé par Google. Autrefois, si vous tapiez mon nom sur le moteur de recherche, La Précarité du sage apparaissait automatiquement. Idem si vous saisissiez les mots clés « littérature de voyage », « Nicolas Bouvier », « sage précaire » ou même d’autres contenus plus discutables comme « femme nue » et « comment rompre sans se fâcher ».
Aujourd’hui la situation est grave. Vous pouvez écrire mon nom, mon prénom et le titre du blog, Google vous donnera de nombreuses et pertinentes suggestions sauf le blog lui-même.
En revanche les autres moteurs de recherche que j’ai essayés font leur office régulièrement ; Quant, Opera, Yahoo, Bing et Weibo renvoient à La Précarité du sage sans faire de manières.
Je ne peux pas imaginer que cela vienne d’une quelconque censure. J’ai peut-être effectué une mauvaise manipulation.
Je vis ce qu’on vivait à l’époque où le Web n’était pas encore dominé par les GAFA, et cela me donne un avant goût de ce que sera le Web après le quasi monopole de Google dans le traitement des informations.
Nankin en douce, mon tout premier blog, vient de fêter ses dix ans.
C’est vrai, c’était en juin 2005 que j’ai ouvert mon blog, alors que j’habitais dans la jolie ville chinoise de Nankin. Le premier billet s’intitulait La Lune et racontait comment, quelques mois plus tôt, j’étais allé sur la montagne Pourpre et Or pour regarder la lune, en compagnie d’amis chinois et étranger. Cela finissait ainsi :
Au sommet, nous escaladâmes des rochers et nous contemplâmes. Luluc et Mimic chantèrent La fameuse chanson : Yue Liang dai biao wo de xin. Elle signifie à peu près cela : “Tu veux savoir combien je t’aime et la profondeur de mon amour ? Regarde la lune, elle figure mon cœur.” Chez nous, cela voudrait dire que mon cœur est plein de tristesse, de froideur ou de douceur maladive. Ici, je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire.
Dix ans que j’écris sur des blogs, ce n’est pas rien. Cela fait des milliers de pages et milliers de commentaires.
Dix ans de blogs.
Je voudrais dire aux jeunes gens qui aimeraient écrire de ne pas hésiter à en ouvrir un. Le blog est une bonne école d’écriture. On apprend à intéresser un lectorat varié, et à affronter parfois son hostilité. Mais surtout, on apprend à supporter l’indifférence. C’est l’épreuve la pire. Beaucoup sont inhibés par peur de l’échec ou de la honte, mais le sort le plus probable qui attend toutes nos productions est bien plus déstabilisant : l’absence de réaction, l’indifférence, le vide. Il faut savoir dompter ce vide, et quand on y parvient, on est prêt à tout.
Je recommande à tous la création d’un blog car, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, cela n’empêche pas de publier par ailleurs. Il n’y a donc aucune exclusivité dans le monde de l’édition.
Dix ans de blogs et dix ans de fabuleuses rencontres, de débats rigolos, d’histoires édifiantes.
Ces conversations sur la liseuse numérique nous rappellent celles que nous avions autrefois vis-à-vis de chaque nouvelle technologie qui entraient dans nos vie.
Rappelez-vous les années 90 et 2000, vous n’aviez pas encore de téléphone portable. Rappelez-vous ce que vous disiez des téléphones portables. Je m’en souviens bien, moi, car mon amoureuse m’en avait offert un en cadeau de rupture. Les gens disaient jusqu’en 2002 ou 2003 qu’ils n’en posséderaient jamais, et ils trouvaient de nombreux arguments contre cet instrument inoffensif. Ils disaient que cela encourageait la frime, le narcissisme, l’infidélité, le manque de fiabilité et tous les vices de Sodome et Gomorrhe.
Et bien entendu, comme d’habitude, ils reprochaient au portable un manque d’authenticité. L’authenticité est toujours invoquée quand il s’agit de dénigrer une technologie, quelle qu’elle soit.
Lorsque l’usage du mobile a vraiment progressé, il s’est trouvé des « résistants » auto-proclamés qui annonçaient avec fierté qu’ils n’en avaient toujours pas. J’ai des amis qui organisaient des repas entre mobile free people. Je ne sais pas s’ils avaient d’autres points communs entre eux que de préférer le téléphone fixe au téléphone portable. Mais à l’époque, ils faisaient leur petit effet, en soirée, quand ils faisaient part de leur particularité.
La même attitude se retrouve aujourd’hui avec les réseaux sociaux. On peut encore frimer en disant : « moi, Facebook, connais pas ». Ce qui n’empêche pas, en général, de se plaindre d’un réseau social trop restreint, car l’attitude technophobe est fondamentalement illogique.
Rappelez-vous encore les débuts d’internet en France. C’était surréaliste de connerie, ce qu’on entendait dans les « médias traditionnels ». Des imbéciles professionnels tels que Philippe Val, dans les colonnes de Charlie Hebdo, ou sur les ondes de la radio, déversaient une haine incompréhensible et obscurantiste contre les sites ouèbe. Puis ils s’y sont fait et n’y trouvent plus rien à redire.
Et les blogs alors ? Encore aujourd’hui, j’aurais honte d’avouer que j’ai un blog, si je n’étais pas un sage précaire, et que je n’avais pas encore bu toute honte. Le blog est, dans l’esprit des technophones de la décennie 2002-20012 l’exact synonyme de mauvaise écriture, style relâché, absence de forme, indigence intellectuelle, nombrilisme et, pour faire bonne figure, inauthenticité.
La liseuse électronique n’est qu’une pierre de plus à l’édifice des techniques qui ont été snobées avant d’être adoptées.