Perdu dans le wadi Najran

Je ne sais pas vraiment comment nommer l’endroit où je me sentais emprisonné. Des maisons en terre, plus ou moins abandonnées. Un village, peut-être. Ou quelque chose qui en avait été un, avant de glisser lentement hors de toute définition. Ce que je sais, en revanche, c’est que je n’y trouvais aucune sortie.

J’avais tenté la solution la plus simple : commander un taxi. Sur l’application, tout semblait limpide. Je donnais rendez-vous près d’une mosquée identifiable sur la carte. Mais aucun chauffeur ne venait.

Alors j’ai décidé de marcher.

Plutôt que de reprendre la longue route qui m’avait amené jusque-là, j’ai choisi ce qui me semblait être un raccourci vers le boulevard périphérique de Najran. Sur la carte, des routes s’y dessinaient clairement. Dans la réalité, elles disparaissaient dès que je faisais quelques pas. Tout était bloqué, interrompu. Par moments, je devais traverser des terrains vagues, marcher à travers champ.

Puis il y a eu ce premier talus.

Assez haut pour me faire hésiter, mais pas assez pour m’arrêter. De l’autre côté, pensais-je, la route ne devait plus être loin. Les phares des voitures au loin me donnaient cette illusion rassurante : encore quelques pas, et j’y serais.

En haut, j’ai découvert une étendue vide devant moi.

En regardant une carte de Najran, on distingue très bien cette bande qui traverse la ville : le Wadi Najran. Chez nous, on parlerait d’un fleuve ou d’une rivière. Ici, c’est une sorte de lit asséché, une terre creusée pour accueillir l’eau quand elle vient, parfois violemment, avant de disparaître à nouveau.

Ce que je prenais pour un champ était en réalité le Wadi Najran.

Je m’y suis engagé. Une centaine de mètres, peut-être plus. Une traversée silencieuse, dans une terre meuble, encore légèrement humide. Mes chaussures se sont peu à peu remplies de sable et de gravier, devenant lourdes.

De l’autre côté du lit de wadi, un second talus. Plus haut. Je l’ai escaladé avec effort, espérant enfin atteindre la route. Mais en haut, rien. Les voitures passaient, proches, visibles, accessibles, mais séparées de moi par des grillages, des murs, des constructions de chantier. Comme si tout avait été conçu pour empêcher précisément ce que j’essayais de faire : sortir.

Je suis redescendu dans le wadi. Des chauve-souris volaient près de moi sans hostilité. J’ai traversé le wadi et suis remonté ailleurs sur un autre talus. Tenté d’autres approches. Chaque fois, la même logique : une route visible mais inaccessible. Un pont trop haut. Des piliers infranchissables. Des clôtures surgies de nulle part.

À un moment, j’ai pensé à L’Île de béton, chef d’œuvre de l’écrivain britannique J.G. Ballard. Cette histoire d’hommes et de femmes coincés dans un espace enclavé, entouré d’infrastructures modernes, mais dont il est presque impossible de s’échapper. Une robinsonnade urbaine, sèche, sans mer, et avec les rapports de force et de domination perturbantes qui polluent la vie des hommes.

Il n’y avait pas de panique en moi, pas vraiment, mais il y avait quand même la question de savoir si j’avais peur ou non. Quand on se pose ce genre de question, c’est que la peur s’est quand même installée. Je commençais à ressentir une inquiétude diffuse. Le temps passait. Il était presque minuit. Je marchais depuis six ou sept heures, avec peu de sommeil dans les jambes.

Les chiens ne m’attaquaient toujours pas. Je ne les voyais pas toujours, mais je les entendais. Leurs aboiements portaient dans l’espace vide du wadi. Par endroits, de grands trous parsemaient le sol, comme des terriers ou des cavités creusées par on ne sait quels animaux. Je faisais attention où je posais le pied.

Je continuais pourtant. Aller vers la route. Revenir. Essayer encore.

Finalement, sans trop savoir comment, j’ai bifurqué entre quelques maisons. Probablement des passages non officiels, des chemins qui n’étaient pas censés être empruntés. Mais cette fois, cela a fonctionné.

Une route enfin.

Mon téléphone tenait encore. Le réseau aussi. J’ai relancé l’application, commandé un taxi, et cette fois, il est venu.

Je suis monté sans un mot, laissant derrière moi le wadi, les talus, les chiens, et cette étrange impression d’avoir été, pendant quelques heures, coincé dans un espace qui refusait toute sortie.

Il ne me reste de cette aventure que deux photos.

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Retour à Najran

Je me retrouve dans cette province proche du Yemen pour la deuxième fois. J’ai des photos à prendre pour les diverses publications dont je m’occupe pour le compte du Ministère saoudien de la culture. Je vous en montrerai quelques unes, parmi celles qui ne seront pas utilisées par le ministère.

Au départ l’idée était d’aller à Najran avec Virgile, un photographe, et Sylvie, professeure d’archéologie, pour explorer et rassembler un certain nombre de données scientifiques et visuelles sur l’architecture vernaculaire de la région. Mais les guerres en ont décidé autrement : les amis ont dû annuler leur visite en Arabie et je me retrouve seul à Najran.

Les photos, c’est moi qui devrais les prendre avec mon matériel d’amateur. Les connaissances scientifiques, c’est moi qui vais les pêcher chez les érudits locaux avec mon bagage de littéraire inaccompli. Les rencontres, c’est moi qui les initierai avec mon arabe de pochette surprise.

Najran et ses maisons en terre

Je me suis donc rendu où St John Philby se rendit en 1936, pour en tirer cet excellent livre de voyage: Arabian Highlands.

Je m’intéresse tout particulièrement à l’architecture vernaculaire de cette région d’Arabie Saoudite pour une raison qui vous apparaîtra évidente dans quelques mois si Dieu me facilite la tâche.

Vous pouvez voir où se situe Najran sur cette fameuse carte que Philby fut le premier à dresser pour le compte du roi Abdulaziz Ibn Saoud.

Je n’ai pas grand chose à ajouter. Je préfère pour l’heure partager avec vous quelques photos de ces maisons en terre, dans leur oasis et leurs champs de légumineuses.

La carte et le territoire : St John Philby à Najran

youtube.com/shorts/UpV0RTuRz0E

La fabuleuse cartographie des montagnes d’Arabie par Harry St John Philby

La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940

C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.

Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.

On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.

Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.