Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.