Retrouver le corps singulier

L’autre jour je parlais avec un directeur de musée dans un café où il était venu avec ses enfants. Une famille de Saoudiens très intelligents et qui aimaient pratiquer l’anglais en famille. Le grand fils me pose des questions et montre un intérêt grandissant pour le sage précaire. Il me montre le blog qu’il a créé l’année dernière. Je jette un œil et vois immédiatement que tout a été généré par l’Intelligence artificielle. Lire cela serait pour moi de la perte de temps. Je félicite l’adolescent et passe à autre chose.

Je lis beaucoup de textes écrits par d’anciens étudiants, des chercheurs qui me demandent un accompagnement, des collègues qui me demandent un avis, une évaluation, une relecture, un conseil. Et depuis quelques années, je vois que l’intelligence artificielle est passée par là.

Je m’en rends compte très vite. Je commence à lire et, après quelques lignes, je comprends que je ne suis plus vraiment en train de lire ce qui sort du cerveau de mon interlocuteur. Je n’entends plus sa manière de parler, son rythme, ses hésitations, ses obsessions, ses maladresses, et je ne vois pas ses trouvailles. Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, qui ne connaît pas l’hypothèse ni la faute de goût, qui avance sans jamais s’arrêter et sans jamais reprendre son souffle.

Le texte n’est pas mauvais. Au contraire, il est souvent excellent. Tout est parfaitement équilibré. Les phrases sont bien construites, les paragraphes bien proportionnés, les transitions impeccables, tout est parfaitement calibré.

Je me retrouve alors dans une situation assez étrange en tant que consultant, « academic advisor », professeur, lecteur ou simple mentor. Je ne peux pas vraiment reprocher à mon interlocuteur ce que je reprochais autrefois à ses textes. Je ne peux pas lui dire : « Tu devrais développer cette idée », « cette phrase n’est pas claire », « ici, tu sembles confondre Nietzsche et Freud », « Je ne comprends pas ce que cela veut dire », « là, tu pourrais être plus rigoureux ». Le texte est parfait mais il est froid et je n’entends plus personne derrière les mots.

Mon rôle change alors radicalement.

Pendant longtemps, j’ai essayé d’aider ceux que j’accompagnais à acquérir les codes de l’écriture universitaire ou administrative. Il fallait apprendre à écrire de manière suffisamment impersonnelle pour respecter les conventions du genre, tout en réussissant à faire passer quelque chose de personnel : une pensée, une sensibilité, une manière particulière de proposer un projet.

Aujourd’hui, je me retrouve à donner exactement le conseil inverse : « rends ton texte plus imparfait et plus bordélique car en l’état il n’est pas humain ». Je me suis surpris à écrire le commentaire suivant à un ancien élève qui voulait mon aide pour un dossier de résidence d’artiste :

« Ton texte est tellement parfait qu’on ne t’y voit pas, on n’a pas l’impression de te rencontrer. Du coup le lecteur n’a même plus envie de lire, car il se dit que la même machine qui l’a généré devrait recevoir ton texte pour l’évaluer. À la fin, des textes vont être produits et reçus par des machines, et nous, les hommes qui étaient censés les produire et les lire, nous resterons sur la touche à attendre un résultat final, généré par l’IA. »

Mes collègues plus jeunes ne sachant ni écrire ni lire, m’envoient parfois des documents à évaluer ou à corriger. Je leur dis de plus en plus : raconte quelque chose qui t’est arrivé. Mets un détail que tu n’aurais pas osé écrire. Utilise un mot que tu emploies dans la vie de tous les jours. N’aies pas peur d’une phrase un peu bancale. Fais entendre ta voix. Dis-moi ce que tu as vu, ce que tu as senti, ce qui t’a étonné. Donne-moi quelque chose qui ne pourrait pas avoir été écrit par n’importe qui. Bref, injecte de l’imperfection.

C’est peut-être un espoir pour la sagesse précaire et pour la littérature des gens imparfaits de constater que ce qui était autrefois considéré comme une faiblesse de l’écriture peut devenir sa qualité principale.

2 commentaires sur “Retrouver le corps singulier

  1. « Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, »

    J’aurais écrit « une machine qui ne doute pas » ou « des machines qui ne doutent pas ». Le Sage précaire aurait-il posé là une erreur pour se différencier de l’IA?

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  2. Un de mes penseurs favoris compare l’IA au Scarabée Sacré (pour comprendre ce que je vais raconter, lire Jen-Henri Fabre https://fr.wikisource.org/wiki/Souvenirs_entomologiques/S%C3%A9rie_1/Chapitre_1 et https://fr.wikisource.org/wiki/Souvenirs_entomologiques/S%C3%A9rie_5/Chapitre_1 et suivants. ). Donc le Scarabée Sacré se nourrit de bouses de ruminants, résultat de la digestion de végétaux frais que les animaux ont choisi et brouté autour d’eux, équivalent matériel de l’ouvrage d’un être humain qui a ruminé ses observations, son expérience, et son savoir, pour produire un « texte original » (ou une image neuve). Le Scarabée Sacré consacre le meilleur de son activité à la confection de la réserve de nourriture de ses enfants (oeuf puis larve), composée de bouse nutritive, enveloppée dans son propre excrément produit de la digestion de la même bouse. La larve du Scarabée produit elle-même en abondance une bouse qui lui sert à améliorer son nid en vue d’abriter sa transformation en nymphe d’où sortira un Scarabée de la nouvelle génération. Cette bouse de bouse de bouse n’est pas nutritive. Or la mlédiction de l’IA est qu’elle s’est nourrie au départ de l’excrément intellectuel d’êtres humains, chargé d’idées originales, mais de plus en plus de l’excrément d’IA, de plus en plus dénué d’idées, et finalement stérile. Le seul espoir d’échapper à l’ineptie définitive serait que l’IA sache discerner ses propres productions des productions « fraîches » provenant de la réalité. En est-elle capable ?

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