
Je ne sais évidemment pas ce que l’intelligence artificielle va produire dans l’université et dans le monde de la recherche. J’imagine les réunions de professeurs consacrées à ce nouveau problème : comment empêcher son utilisation ? Comment la détecter ? Faut-il l’autoriser dans certains travaux et l’interdire dans d’autres ? Faut-il modifier les examens, les mémoires, les procédures d’évaluation ? On peut imaginer des règlements, des logiciels de détection, de nouvelles formes d’examen. On peut essayer de contrôler la machine. Mais je me demande si le problème n’est pas ailleurs.
Peut-être qu’il ne s’agit plus tellement de réglementer l’intelligence artificielle. Peut-être faut-il plutôt changer ce que nous attendons d’un texte. Car si la machine sait désormais produire à notre place ce que nous considérions hier comme la marque de la bonne écriture, une langue soutenue, structurée, claire, équilibrée, raisonnable, bien argumentée, alors cette compétence n’est plus vraiment distinctive. La machine sait écrire comme un haut-fonctionnaire qui aurait fait Science-po et l’Ena. Elle sait faire tout ce que nous avons passé des années à apprendre à nos étudiants.
Alors que reste-t-il ? Il reste peut-être précisément ce que la bonne écriture universitaire avait appris à dissimuler : l’auteur, le je, le singulier et le personnel. Une odeur, une mémoire, une gêne, une façon de regarder quelqu’un, une phrase qui vient de travers, une obsession incompréhensible, un détail inutile mais que l’on n’arrive pas à oublier, une expérience qui n’a de valeur que parce qu’elle est arrivée à cette personne-là. Autrement dit, il reste le corps. Il faut désormais rechercher les traces du corps dans l’écriture : la chair, la voix, le rythme, la manière singulière dont quelqu’un pense.
Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette histoire. Pendant des siècles, nous avons perfectionné nos manières d’écrire pour nous rapprocher d’une certaine forme d’impersonnalité. Peut-être faut-il faire marche arrière : retrouver ce qui ne peut pas être standardisé : une voix et son timbre. Il faudra peut-être accepter de nouveau les aspérités d’un texte, les phrases trop longues, les répétitions, les mots qui reviennent parce qu’ils nous obsèdent, les digressions, les détails qui semblent inutiles, tout ce qui fait qu’un texte ressemble moins à un produit fini qu’à la trace d’une pensée en train de se faire.
Nous nous trouvons avec l’écriture au moment où la peinture a vu arriver la photographie. Il fallait se réinventer car on n’avait plus besoin de peintre pour dresser des portraits. L’art moderne est né de là, entre autres choses. De même, pendant longtemps, la supériorité consistait à écrire comme une machine. Aujourd’hui que les machines savent écrire comme nous, notre supériorité pourrait bien consister à ne surtout plus écrire comme elles.
Il va donc falloir réapprendre à écrire. Et peut-être aussi réapprendre à lire.