L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Julia Cagé et les conseils de lecture. Une faille dans la rhétorique de nos élites

L’économiste Julia Cagé est un bon produit du système scolaire français. Dès le début de l’entretien qu’elle a accordé à Thinkerview, on sait qu’elle a fait une thèse en Amérique et qu’elle a fait une grande école en France. On ne sait pas encore laquelle.

Tout le long de l’entretien, elle parle de choses dont elle n’est pas spécialiste, mais elle se comporte avec le charme de quelqu’un qui a l’habitude de passer des oraux. Elle se dit : comment passer pour un connaisseur sur cette question alors que je n’y connais rien ? Pour le sage précaire, qui n’est spécialiste que de cela, le bullshit intelligent, la prestation de Julia Cagé est très encourageante.

Le seul gros défaut dans la roublardise de Mme Cagé se révèle à la fin de l’émission, quand elle doit pourtant répondre à la question la plus facile.

Une des questions finales des entretiens Thinkerview consiste à donner trois conseils de lecture. Franchement, c’est du pain béni pour bricoler des réponses avantageuses. Or, souvent, les intervenants sont fatigués à ce moment-là et donnent des réponses mal foutues. Même l’écrivain François Bégaudeau ne s’en est pas bien sorti et a lancé trois noms comme ça, à l’arrache, sans habiter sa réponse.

Julia Cagé est très amusante à observer dans cet exercice car elle joue le rôle qu’apparemment on enseigne dans les classes préparatoires et les grandes écoles : l’art de parler de tout avec éloquence et de paraître aussi convaincant que possible. C’est en tout ce dont se flattait l’historien Patrick Cabanel en son temps. On ne devrait pas être fier de cela, et le sage précaire n’est fier de ce talent que parce qu’il n’en a pas d’autre.

D’abord elle dit : « ouais ! » mais elle n’a pas encore les trois livres en tête.

Après un silence, elle cite un livre de Barbara Stiegler mais elle en dit juste assez pour impressionner. Elle ne l’a pas lu. Elle en a tout juste entendu parler.

Ensuite elle galère pour trouver un deuxième conseil. Elle soupire, pense à voix haute, se demande ce qu’elle a lu récemment, et rien ne vient. La honte pour une intellectuelle française. Ressaisis-toi Julia.

À court d’idées, elle lance un truc de baratineur que nous connaissons tous : « Alors là je vais vous dire, ça va vous étonner. Je vais vous faire bondir, là. » C’est génial de voir, ça nous rend les élites plus proches de nous. Tenez-vous bien, je vais vous conseiller un truc, mais c’est une dinguerie, retenez-moi ou je fais un malheur…

Elle conseille toute l’oeuvre de Hanna Arendt. Comme c’est ridicule, et pour se rattraper, elle prétend l’avoir relue récemment. Pour faire passer la pilule, elle n’a d’autre choix que d’insister, de grossir le trait : »J’ai tout relu du début à la fin », dit-elle, en vous regardant bien dans les yeux, pour s’assurer que ça passe. C’est évidemment un gros bobard. Elle en tire de pauvres idées sans grand intérêt, des choses à moitié fausses, du bla bla convenu sur Hanna Arendt, mais elle pense avoir produit son petit effet.

Son troisième conseil est un roman de Paul Auster, et là non plus elle n’est pas brillante. Bon, c’est la fin de l’émission, elle n’est clairement plus la fringante normalienne qu’elle est d’ordinaire.

À part ça j’aime bien Julia Cagé et je regarde cet entretien pour la deuxième fois, ce qui est assez dire.