Au cimetière de Belfast

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Les cimetières anglo-saxons sont de formidables lieux de promenades. Ils ont ceci de commun avec les terrains de golf qu’ils épousent les terrains, les montagnes, et qu’ils crèent de véritables paysages.

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J’ai trouvé celui-ci par hasard, en allant courir dans la direction de la montagne. Pour le modeste coureur que je suis, la découverte de ce cimetière, le City Cemetery, était une aubaine car il me permettait d’alterner course et marche avec moins de scrupules et plus de raison que sur un terrain de sport.

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Depuis, j’y retourne de temps en temps, préférant ce lieu à tous les parcs que j’ai, jusqu’à présent, trouvé autour de chez moi. On me dira que c’est un peu lugubre, comme préférence, et je laisserai dire.

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Il y a pourtant peu de parcs qui offrent autant de variété de végétations dans un mélange d’ordre et de désordre, avec un sens de la ruine que possèdent à un haut degrès les Britanniques.

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Au loin s’étend Belfast, sur quoi veillent les morts.

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Comment ne pas avoir envie de visiter l’Angleterre, la médiévale Angleterre, la romantique Angleterre ? Quand la langue internationale ne sera plus l’anglais, on cessera de prendre cette langue pour un code de communication et on reprendra langue avec ses grands romantiques. Et on visitera l’Angleterre plutôt que l’Irlande ou l’Ecosse. Nos fils et nos petits-fils nous diront : mais que diable étiez-vous donc allés foutre en Irlande, alors que vous aviez l’Angleterre à deux pas ? Et nous serons fatigués, et nous ne leur répondrons pas. 

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Belfast n’est borné que par une montagne, au nord et à l’ouest. Autant dire que la ville n’est pas limitée du tout. On peut agrandir le cimetière indéfiniment, et surtout, fabriquer des tas de quartiers, là-haut sur la colline. Moi, je compte déjà aller y faire un potager, en prévision des jours mauvais. Aves ma bande, on pourra devenir les hommes de la montagne et des rivières, et on fera régner la terreur parmi les randonneurs et les écologistes.

Bashung est mort

Son dernier album m’avait laissé froid, cet été, lorsque je l’écoutais dans la voiture de Ben. En fait, plus je l’écoutais, plus je l’aimais, comme souvent avec la musique. C’est un art du temps, il lui faut du temps. Ben était plus indulgent que moi, mais Ben est toujours plus indulgent que moi, sauf quand il est plus sévère. Je trouvais, à la première écoute, qu’il y avait peu d’inspiration.

 

Plus tard, dans l’été, Mathieu me gravait un CD avec tout un tas de groupes très chouettes, et très utiles pour frimer avec les jeunes femmes qui s’y connaissent (merci Mathieu, cela m’a permis à quelques reprises d’avoir l’air un peu moins vieux con qu’à l’ordinaire.) Aux côtés des groupes « post folk », il mit le dernier Bashung. Mathieu est un fan de Bashung, c’est ainsi. Je lui fis part de mes réserves, et qu’à mon avis, depuis qu’il avait perdu beaucoup d’humour (en perdant ses paroliers des années 80) ses albums étaient devenus un peu pénibles. Je dis à Mathieu : « C’est simple, on dirait qu’il était déprimé et que des copains, pour l’aider à s’en sortir, l’ont pris par la main pour faire un album, sans qu’il ait rien d’autre à faire que chanter. » C’est là que j’appris qu’il était malade.

Il faut être juste. Ce dernier album est en fait très bien, surtout le poème de Desnos, qui me fait penser à Liverpool chaque fois que je l’entends. Mais il est très bien grâce à la voix de Bashung. Aucun autre chanteur français n’aurait pu habiter ces vers. Sa voix a une ampleur, une puissance naturelle, qui a été longuement travaillée. Entre la voix rauque de Gaby et la voix chaude de Venus (qu’on ne trouve ni sur Youtube ni sur Dailymotion), toute une vie de travail d’un interprète hors pairs.

Derval, Nicolas et Alex

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Une petite terrasse que les habitants balaient, comme à la campagne. Nous sommes à Paris, dans le 13ème arrondissement, à la fin de l’hiver 2009. Ce groupe de maisons est surnommé la « Petite Russie » car elles sont perchées au-dessus d’un grand garage de taxi et que les chauffeurs – souvent russes, allez savoir pourquoi – y étaient logés pendant l’entre-deux-guerres. Cf. Roman russe d’Emmanuel Carrère ; le grand-père de l’écrivain habitait peut-être ici.

C’est là que Derval et Nicolas m’ont hébergé lors de mon dernier séjour à Paris. Je dormais sur un superbe canapé Art-déco qui a vu passer des culs splendides depuis les années 1930.

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Derval est irlandaise et Nicolas français. Professeurs et photographe, ils partagent leur vie entre Dublin et Paris, en fonction des recherches qu’ils doivent faire, des livres qu’ils sont en train d’écrire, des congés qu’on leur donne, des cours qu’ils doivent dispenser. Le matin, je me levais sur la pointe des pieds et je disparaissais à la BNF. Leur fils, Alex, a attrapé la varicelle le lendemain de mon arrivée, et nous nous demandâmes tous si nous l’avions déjà eue. La réponse est oui, et le bébé fut le seul à souffrir. Il se réveillait la nuit, en pleurs, sans doute terrorisé par cette cage de démangeaison dans laquelle il était enfermé.

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Nicolas devrait bénéficier d’une bourse à vie de la part du ministère des affaires étrangères. Son existence seule fait plus pour l’image de la France à l’étranger que la plupart des actions qu’entreprend le gouvernement pour le Soft Power. Sur l’ensemble des îles britanniques, toutes les femmes qui l’ont croisé se pâment en parlant de lui. Elles ne lui trouvent aucun défaut, et elles lui prêtent toutes les qualités envisageables pour un homme. Elles ne parlent jamais de sa beauté physique, signe implacable qu’elles sont touchées par sa beauté physique. Elles évoquent donc son intelligence, sa gentillesse, sa modestie, son humour, son talent. Nicolas a tellement de succès que je suis obligé, moi, d’en être le détracteur, pour faire l’équilibre. La vérité est naturellement que je suis jaloux. Moi aussi, j’aurais aimé qu’on me prête tant de qualités, et faire craquer tout le Royaume-uni et l’Irlande en souriant calmement et en prenant des photos.

Il vient de la même région que moi, en France, et nous avons enseigné dans la même université à Dublin, alors je me vante de ces deux choses car tout lien avec Nicolas vous assure une sorte de renommée. Comme il est photographe, je lui ai proposé que nous fassions un livre ensemble sur la Liffey, le fleuve qui traverse Dublin. J’ai déjà écrit sur ce sujet, il s’agirait donc de reprendre le travail et d’organiser des expéditions entre copains, comme j’en ai l’habitude.

C’est un conseil que je donne à tous les sages précaires : si vous avez parmi vos amis, un homme qui a toutes les qualité, faites un livre avec lui plutôt de vous laisser bouffer par la jalousie. Mais ce que je jalouse le plus chez lui, c’est sa femme.

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J’adore Derval car elle possède toutes les qualités qui rendent les hommes heureux. Quand on pense à Derval, on pense au champagne, à la joie de vivre, à la rigolade, au luxe, à l’apparat, aux princesses et aux reines du XVIIe siècle. C’est la femme idéale pour les sages précaires, et d’ailleurs, elle me fait souvent penser à une femme que j’ai aimée autrefois. Elle est irrésistible quand elle se lance dans une histoire qu’elle invente et qui la fait rire. La dernière fois, elle imaginait un professeur célèbre dans une salle de bains, et je ne sais plus du tout où cela nous a menés. Derval est une enchanteresse. Elle mêle l’élégance française au charme irlandais, la générosité à l’intelligence. Partout où elle passe, la bonne humeur règne.

Dans tout cela, Alex et sa varicelle avaient une obsession: les machines électroniques pourvues de boutons et d’écrans. Ce gamin a le génie de la destruction informatique. Je le laissais jouer avec mon portable, pensant qu’il ne ferait que tapoter sagement, mais il activait des fonctions qui éprouvaient mes limites techniques, il fermait des programmes, éteignait l’ordinateur. Il possède l’instinct très utile d’amener une machine à son niveau d’entropie maximum. Alors quand il en eut terminé avec les ordinateurs, ils s’intéressa à nos appareils photographiques, et c’est ainsi que, dans mes bras, il réalisa ce portrait de son père, fatigué mais heureux, à une heure avancée de la nuit.

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Parfois, je me promenais dans les rues et je pensais à eux, Derval et Nicolas. A mes yeux, ils ont toujours été un couple de demi-Dieux. Je me rendais compte que je nourrissais une grande tendresse pour eux, et que cela durait depuis dix ans. Je me disais qu’il faudrait que je le leur dise un jour, mais comment faire ? On a toujours l’air bête, et j’ai horreur qu’on parle de tendresse entre amis.

BNF : Architecture fin de siècle

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Cela commence par du gris et des lignes droites. Des lignes presque contondantes, tranchantes. Gare à vous, vous entrez dans un sanctuaire.

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Une esplanade surélevée comme un podium majestueux, et battue par les vents, en bord de fleuve. Pour aller à la bibliothèque, il faut donc gravir des marches, sur du bois glissant. Etudier, c’est d’abord avoir conscience d’un risque physique, d’un certain nombre d’obstacles à franchir. Une vénérable professeure d’université irlandaise, s’est, paraît-il, cassée les deux bras sur ces escaliers, il y a quelques années.

Cela commence donc par du gris, des lignes droites, des risques physiques, de la froideur.

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Pendant les mois d’hiver et d’automne, les chercheurs se gèlent sur cette esplanade, et c’est une des belles choses qui montrent l’orgueil de la France éternelle. « Venez chez nous étudier, semble dire l’Etat, mais attention, cela ne sera pas de tout repos. » 

Soudain, des arbres!

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Etonnamment, la verdure et la forêt sont jetées dans un trou immense. Pour les protéger du vent, sans doute, mais aussi pour créer un contraste, pour créer un mouvement dans l’esprit des usagers. Après le gris, le vert ; après les lignes orthogonales qui affrontent la ville, les lignes mouvantes qui viennent réchauffer le coeur de l’édifice.

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Le visiteur croit que les salles seront dans les grandes tours que l’on voit depuis la rue. Il n’en est rien. Dominique Perrault, l’architecte, y a mis les livres. Le chercheur doit, au contraire, descendre de longs escalators, ce qui génère un petit sentiment d’appréhension. L’idée d’aller dans un sous-sol, lorsqu’on étudie à Paris, n’est pas ce qui excite le plus – j’imagine – les étrangers venus de loin pour quelques mois. L’architecte leur dit : « Tant pis pour vous! Descendez donc dans mon antre, et ne dérogez pas aux innombrables règles qui encadrent le privilège que l’on vous accorde de venir étudier ici. »

Et quand les dernières portes s’ouvrent, de lourdes portes coupe-feu, hautes et sombres comme dans un cauchemar gothique, on se retrouve de plein pied avec la forêt. Elle était là pour cela, pour nous, pour les simples usagers.

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C’est alors qu’on s’aperçoit que cette monumentalité inhumaine était en fait entièrement tournée vers les individus, les chercheurs du monde entiers, qui ont besoin de calme, de silence, de lumière, d’efficacité dans la consulation des documents nécessaires. Les arbres ne sont pas là que pour faire joli, ils ont une utilité absolue pour les humains : ils apaisent les lecteurs, ils sont visibles depuis les tables de travail et ils libèrent la respiration qui avait été un peu oppressée lors de la descente par les escalators.

La BNF représente magnifiquement l’architecture de notre temps, ou du temps qui vient de terminer. Si une bombe n’est pas jetée au milieu de la forêt, on pourra visiter ce monstre dans cent ans et on se dira : « c’était la fin du XXe siècle. Les architectes créaient des espaces paradoxaux qui provoquaient des sentiments contradictoires. On passait du métal au bois, du chaud au froid, on fixait des vertiges et on faisait des correspondances. Ils nous faisaient entrer dans leur monde, dans leurs rêves, dans leur conception du monde. »

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nb: Toutes les photos sont de moi, sauf la première, prise sur le site Wikipedia.