Je m’étais permis de dire du mal de François Bégaudeau parce que je croyais qu’il faisait l’unanimité dans la presse branchée. Or, l’équipe du Masque et la plume, sur France Inter, lui a taillé un tel costard qu’il est habillé pour le restant de l’année. L’ensemble des critiques présents ce jour-là (émission du 29 mars 2009) sont convenus que Bégaudeau était tellement mauvais qu’il fallait se résoudre à affirmer qu’il n’était pas un écrivain du tout.
Je ne me prononcerai pas, car je suis sûr que l’écrivain est quelqu’un de malin, et qu’il saura faire son beurre de cette ignominie critique, sur lui dévérsée.
Une autre chose m’a interpellé. Le critique Arnaud Viviant, qui jouit sur France Inter d’un prestige que je ne m’explique pas, ne s’est pas arrêté à insulter Bégaudeau. Il a maculé de merde l’ensemble des gens nés dans les années 1970, dans une saillie assez drôle et talentueuse. Une critique de deux ou trois minutes qui, à elle seule, mérite qu’on écoute l’émission. « Ce livre aurait pu s’appeler (sic) Les trentenaires, pour être plus franc, parce qu’il parle de ça : d’une génération. »
Ce n’est pas moi qui lance le débat, n’est-ce pas ? Voici que revient le conflit des générations, et cette fois c’est un critique assis, influent, lèche-bottes avec les vieux monstres sacrés, impeccablement correct sur les questions politiques, qui tire à boulets rouges sur les trentenaires, pour le plus grand plaisir de provoquer des réactions indignées. Car, en homme des médias, Viviant sait que ce qui compte n’est pas de dire la vérité, ni, encore moins, des choses intelligentes, mais d’être entendu, vu, connu et reconnu.
« Cette génération a engendré des beaufs, des néo-beaufs. Il y a une nouvelle beaufitude, aujourd’hui, chez les trentenaires, dont ce livre parle extrêmement bien. Il fait des blagues qui ne font rire que les néo-beaufs trentenaires. Ce livre est pour eux, il leur est dédié. »
Je peux difficilement m’indigner devant le mépris que professent les vieux connards comme Viviant à l’endroit des gens de mon âge. Je ne nous crois pas très aimables, en effet, et, surtout, pas admirables du tout. C’est vrai, disons-le : qu’avons-nous fait de grand, d’extraordinaire, de nouveau ? Nous ne sommes bons qu’à pleurnicher devant les sexagénaires qui ont pris tous les postes disponibles et qui les gardent. Nous ne sommes même pas capables de leur donner des coups de pieds au cul pour prendre leur place. Nous n’en avons même pas l’envie.
Qui a « fait » Bégaudeau ? La réponse est aisée : son éditeur et les médias. Qui est son éditeur ? Bernard Wallet, des éditions Verticales. Or, Wallet est loin d’être un trentenaire; c’est un magnifique soixante-huitard, qui a eu le temps de constituer un réseau en béton dans les années 60 et 70, puis d’apprendre le métier d’éditeur, sans doute sur le tas, à l’époque où il y avait du boulot et des débouchés. Aujourd’hui c’est un bon éditeur, qui publie de bons écrivains et des écrivains moins bons, qui cherche à faire bouger la littérature contemporaine, en tout cas.
C’est cela qui mérite d’être souligné : les trentenaires qui émergent ont quelque chose de la poupée que l’on agite. Ils sont redevables de ce que font d’eux des sexagénaires. Il n’est pas impossible que nous soyons, nous les trentenaires actuels, des vrais nuls. Il faudra voir cela avec le recul, quand on sera vieux. A moins qu’on soit du genre tardif. Je suis l’homme tardif, natif en tout point des points les plus reculés de l’espace (Mathieu Bouvier, un trentenaire).
De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir dans les jeunes gens qui sont nés au milieu des années 1980. Ils ont cinq à dix ans avant d’être des vrais trentenaires, et je les crois capables de tout. J’en connais quelques un(e)s et je peux témoigner : leur charme, leur vivacité, leur ouverture d’esprit, leur absence de complexe les rendent irrésistibles. Attendons.