Le Chef des losers

Depuis que je suis responsable de cette maison, je me considère un peu comme un gérant d’une petite entreprise. On attend de moi des choses, il me faut prendre des décisions. Des rapports de force s’instituent entre les locataires, ou entre les locataires et moi. Il y a des conflits à résoudre, et des conflits à éviter. Il y a surtout des inégalités à gérer.

J’ai tendance à voir dans ces inégalités, des différences qui s’annulent au final. Un tel paie plus que les autres, mais ne participe en rien aux tâches ménagères, ni ne communique avec les autres. Un autre est clairement défavorisé, mais son loyer est si bas qu’il ne trouverait jamais mieux ailleurs.

Comme tout chef conscient de son rôle, j’ai besoin d’un sous-chef, un lieutenant qui relaie mon autorité à l’intérieur de la maison. C’est mon Pakistanais qui tient ce rôle. Nous affichons devant les autres notre entente cordiale, et il soutire de sa proximité avec moi une forme d’autorité. Et cette autorité est suffisante pour demander aux autres des changements de comportement, ou dispenser des conseils, tandis que je me tiens coi.

Cela m’est très utile d’avoir un second. Je peux ainsi prendre de la hauteur, réfléchir à la direction que la communauté va prendre. Ce n’est qu’en cas de conflit ou de mésentente que je peux descendre de ma tour d’ivoire pour, d’une voix calme et ferme, arbitrer. Je suis celui que l’on critique et dont on se moque quand il a le dos tourné, mais devant qui l’on s’écrase. 

Par ailleurs, comme le chef des sociétés nambikwara, je dois montrer l’exemple et être la personne qui se dépense le plus. En échange de mon investissement personnel, on concède le privilège que j’ai de ne pas payer beaucoup et d’imposer ma présence dans les lieux publics. Chez les Tupi-Kawahib, en revanche, le chef exerce un quasi-monopole sur les femmes du groupe. Ce n’est pas le cas dans ma tribu. Le chef n’y exerce aucun droit sur aucune femme.

5 commentaires sur “Le Chef des losers

  1. « Chez les Tupi-Kawahib, en revanche, le chef exerce un quasi-monopole sur les femmes du groupe. Ce n’est pas le cas dans ma tribu. Le chef n’y exerce aucun droit sur aucune femme. »
    Ce qui paraitrait regrettable si l’on ignorait que, dans la tribu des White, ce sont les femmes qui exercent un quasi-monopole sur les chefs du groupe. On peut donc dire que l’apparent archaïsme de ta tribu représente un havre autarcique certes désuet mais clairement irrédentiste et finalement sympathique.

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