Comment on en vient à détester la littérature

 Rachel Rueckert, une étudiante américaine, raconte comment un livre lui a fait prendre conscience des dimensions idéologiques de la littérature classique. Comment une fille qui adore les grands auteurs anglais finit par les abandonner pour se tourner vers l’étude de la littérature postcoloniale. Bizarrement, l’intérêt pour d’autres littératures passent par le rejet des classiques.

« I used to read Victorian novels and covet the leisure of the upper classes, but that is probably me. It is the useless on an everyday scale. A book will not help me feed my family or till the farm. These things that I have dedicated my life to studying are just that. A privilege. Something that few others could ever enjoy. »

Elle doit passer par la mise en question de l’apprentissage de la lecture, l’éducation, la culture générale. Proche en cela des paroles d’un écrivain à la mode comme François Bégaudeau, elle se dit que c’est autoritaire d’inviter à aimer les grands textes.

 » I feel ethnocentric in even being disappointed that the kids don’t read. Why should they be reading the English classics from the “center?” This book seems to argue that the “center” is an illusion, yet another concept imposed through colonialism. »

Elle prend conscience que son pays, les Etats-Unis, est en situation post-coloniale.

« Until now, I have never thought of the United States as postcolonial, as I mentioned before, but more importantly, I do not think I ever realized that we kind of still are, and it affects me. »

Elle fait cette confession dans une critique qu’elle a posté sur « Google books », à propos du très fameux The Empire Writes Back, de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin. Manque de pot, elle a lu ce livre avant d’aller en Angleterre, où elle avait rêvé d’aller, sur les pas des grands écrivains. Horreur! L’Angleterre, apprend-elle, est le « centre »!

« I read this book while planning a layover in London for in two weeks during the last week of my stay in Ghana. My whole life I had looked forward to the day when I could go on that pilgrimage of a sort. Walk the paths that Virginia Woolf walked, sit in the pub of C.S. Lewis lectured in, or stand on thee bank of the Themes with Matthew Arnold. It had always been my burning passion to see these places I have never been to, simply because it is what I have read and been exposed to. Never mind that like Piccadilly Circus, I did not know how to ride the tube (which, I kept calling the lue), it is “the center.”  »

Elle en vient à se poser des questions sur elle-même, sur ses propres envies, ses désirs et ses valeurs. Pourquoi suis-je attirée par cette vieille Angleterre, se demande-t-elle, plus même que par mon Amérique ?

« Why have I always gravitated to the English instead of the American writers? Why is England so much more appealing to me than Boston for school? Why am I to “the center” but a branch off the tree struggling to be grafted back in? »

Alors, elle a cherché à apprendre quelque chose de différent en allant en Afrique. Dans un pays anglophone quand même, parce que les belles âmes veulent bien s’ouvrir à l’Autre, mais il faut que l’Autre parle la langue de la vieille Angleterre victorienne centralisée.  

« Yet, I did not on the London study abroad with my fellow classmates. No. No rather I went to Ghana, somewhere in the red dirt with no address, hot shower, or Shakespeare’s Globe. Does that make me crazy, or did I learn something different? »

Et voilà que progressivement elle abandonne la littérature « dominante » pour se tourner vers les études postcoloniales.

« I was pleased to read that India and Africa have loud voices in postcolonial theory. Postcolonial literature is looking more and more like my course of study. »

 Voilà, c’est une assez jolie histoire de conversion, qui montre une des nombreuses facettes de ce qui se passe dans les humanités. Pauvres jeunes gens, en rejetant la littérature, si vous saviez combien vous perdez de plaisir. Au fond, dans le projet des sociologues qui veulent faire croire que les arts ne sont que le reflet des situations de dominations, il y a une haine du plaisir.

19 commentaires sur “Comment on en vient à détester la littérature

  1. Je ne suis pas d’accord.

    « Pauvres jeunes gens, en rejetant la littérature, si vous saviez combien vous perdez de plaisir. Au fond, dans le projet des sociologues qui veulent faire croire que les arts ne sont que le reflet des situations de dominations, il y a une haine du plaisir.  »

    Est ce qu’elle rejette la littérature ici ? non puisqu’elle part en Afrique pour vivre de façons romanesque disons le comme ça. C’est juste un déplacement des plaisirs.Plutot que de sublimer sa vie dans livre de roman d’aventure comme la littérature britannique en posséde des milliers elle dcide de vivre l’aventure elle meme (avec ce pretexte , notes bien : « pré-texte » de faire dans le sociologico etnhologo-anthropologico ou que je sais post colonial studyes ah ah ah.

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  2. Certes. Mais en quoi le Ghana est plus romanesque que Londres ? Penser que la vie en Afrique est plus aventureuse que la vie en Europe, c’est être encore « victorien ». De plus, dire : « I went to Ghana, somewhere in the red dirt… », ça me paraît reproduire l’attitude exotique et condescendante des Occidentaux vis-à-vis des Africains notamment.
    Et puis, quand on se met à dire que la littérature n’est qu’un truc de privilégiés, c’est qu’on n’était que superficiellement intéressé par la littérature. Son amour pour les lettres était visiblement assez fragile pour être balayé par un livre de vulgarisation.

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  3. ???? Pour un occidental, la vie en Afrique sera toujous plus aventureuse qu’ailleurs a mon avis,c’est une question de bon sens non ? et alors, c’est quoi le probléme d’étre victorien et de penser comme çà ?.Ai-je dis que  » la littérature n’est qu’un truc de privilégiés »? l’a t-elle dit aussi ? qu’ce que ça signifie exactement « red dirt » ? Est-ce si condescendant ? franchement, jne ne crois pas. J’aime bien l’idée de mildred en tout cas: ce qui compte ici c’est le passage, la transition d’une discipline a une autre. De la littérature à la sociologie pour aller vite. De quel livre de vulgarisation s’agit-il ici, je ne comprend pas ?

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  4. Le livre de vulgarisation est celui que la jeune américaine a lu, et que je cite dans l’article. C’est en en faisant la critique qu’elle se livre à cette confession. Et je vous laisse juge de ses paroles.

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  5. Sage précaire , il faudrait rappeler à Cochonfusius que concernant Paul, il y a l’épitre a philémon,a tite,a timothée,aux thessaloniciens,auxcolossiens,aux philippiens,aux éphésiens,aux galates,aux corinthiens,aux romains,et tout les actes des apotres; alors il est normal que j’ai du mal à retrouver le passage de la conversion de Paul sur le chemin de Damas;
    Ce soir-là nous étions une trop joyeuse smala pour me souvenir de l’idée principale du post ; milles excuses sauf que , le propos pour développer l’argument était bonne.

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  6. Histoire du chemin de Damas (Actes des Apôtres):

    http://www.bbintl.org/bible/fr/frAct22.html

    6 Comme j’étais en chemin, et que j’approchais de Damas, tout à coup, vers midi, une grande lumière venant du ciel resplendit autour de moi.

    7 Je tombai par terre, et j’entendis une voix qui me disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?

    8 Je répondis: Qui es-tu, Seigneur? Et il me dit: Je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes.

    9 Ceux qui étaient avec moi virent bien la lumière, mais ils n’entendirent pas la voix de celui qui parlait. Alors je dis: Que ferai-je, Seigneur?

    10 Et le Seigneur me dit: Lève-toi, va à Damas, et là on te dira tout ce que tu dois faire.

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  7. « Somewhere in he red dirt with no adress, hot shower or Shakespeare’s globe … » Le « red dirt », je suppose que c’est la poussière rouge de la latérite. Toute l’Afrique est couverte de cette terre ferrugineuse qui se teinte de rouge, d’orange et parfois de violet ou de rose. C’est ça qui marque quand on arrive en Afrique.

    Pas d’adresse, ça c’est partout pareil, on habite un quartier, en face d’un truc ou derrière un machin, il faut essayer de trouver un point de repère pour indiquer où on habite aux gens qui pourraient vouloir venir vous voir. Personne n’a d’adresse avec un nom de rue et un numero, mais c’est pas grave : de toute façon, il n’y a pas non plus de service postal, et on ne va pas voir les gens chez eux, ça ne se fait pas tellement, on se retrouve dehors, dans un bar.

    Pas d’eau chaude, ça, ça montre qu’elle a de l’eau. Froide, certes, mais elle a de l’eau courante, et pas de coupure. Souvent, le problème c’est pas de ne pas avoir d’eau chaude, c’est de ne pas avoir d’eau ou d’avoir tellement de coupures d’eau que, quand il y a des enfants à la maison, on préfère qu’ils soient constipés.

    Pour ce qui est du « Shakespeare’s globe », là je ne vois pas. Je suppose que c’est une référence culturelle.

    Ce qui caractérise le Ghana, c’est son niveau de développement par rapport aux pays voisins. Le développement, c’est d’abord dans la tête des gens. Les Ghanéens sont très policés, ils travaillent, rentrent chez eux le soir et vont se coucher. Ils ont une « bonne mentalité », ne sont pas corrompus. Donc, je pense qu’il est assez facile d’être « postcolonialiste » au Ghana. Je pense que ça devient plus difficile en Afrique francophone, ou en Ouganda, ou au Nigeria, là où on prend en pleine figure la corruption, la violence et le délabrement social et moral, là où Africa n’a pas de loud voice in postcolonial theory.

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  8. Sage précaire, ce message concerne Mildred si tu permets, je croyais jusqu’à maintenant qu’on attribuait les actes des Apôtres à St Luc, mais peut-être que je vais devoir réviser mes classiques si je continue à lire ce blog. Toujours est-il que la conversion de St Paul c’était hier, et qu’aujourd’hui c’est la Ste Paule, un peu ma fête, puisque je m’appelle Nénette-Paule, Paola est bien mieux. Quant aux post-colonialistes, post-modernes, post… , ça devient compliqué in my old age, quand est-ce qu’on va parler ici des pré- ?

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  9. Bonne fête Nénette!
    Oui, les termes en post- ne tiennent la route très longtemps, et il vaut mieux ne pas nommer un mouvement de cette manière, car c’est toujours desiné à créer de la confusion. Postmoderne, par exemple, ça veut tellement tout et rien dire…
    Merci Ben pour ces précisions sur l’Afrique. Le Globe, c’est bien sûr le théâtre où les pièces de Shakespeare étaient créés. Grâce à un Américain, Londres a reconstruit le Globe, au bord de la Thamise, consacré au théâtre élizabéthain.

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