Nicolas Bouvier, écrivain orientaliste à tendances réactionnaires

La publication de la correspondance entre Bouvier et son ami Thierry Vernet mettent en lumière l’éducation et les influences littéraires qui sont celles de l’écrivain, en dehors des réécritures auxquelles il procèdera à la fin de sa vie. Ce qui étonne le lecteur contemporain, c’est combien Bouvier reste profondément attaché à la littérature des années 30, et combien peu concerné il se montre par les auteurs marquants de l’après-guerre, que ce soit les Français (Sartre, Camus) ou les traductions étrangères (Kafka, Faulkner, Dos Passos, Hemingway). Les positionnements existentialistes sur l’engagement en littérature sont ignorés au point qu’il faut attendre 1961 pour que Bouvier découvre et lise Simone de Beauvoir, et peut-être aussi Jean-Paul Sartre.

De la même façon, tout porte à croire qu’il reste indifférent aux grands événements politiques et internationaux de l’après-guerre. La décolonisation passe inaperçu dans la correspondance autant que dans L’usage du monde. Seule une mention y sera faite dans Le poisson-scorpion, écrit dans les années 80. Cela seul tord le cou à la tendance critique qui veut voir en Bouvier un auteur anti-impérialiste. Dans l’ensemble de son œuvre, Bouvier paraît traverser des pays qui n’ont jamais été colonisés, et c’est une illusion qui fonctionne jusque chez les critiques postcolonialistes (cf. Siobhan Shilton : « Bouvier seems to avoid zones associated directly with colonialism », in Studies in Travel Writing, 13, 4, p.353. Comment peut-elle écrire cela alors qu’il s’agit de l’Afghanistan, de l’Inde, de Ceylan et du Japon ? Ces pays ne sont pas associés directement avec le colonialisme ?)

En revanche, le jeune Bouvier est émerveillé par le lyrisme des années 30, que ce soit celui de Claudel ou celui de Céline, et il est très influencé par le récit colonial d’Henri Fauconnier, Malaisie (prix Goncourt 1930), auquel on doit en partie l’aspect « aphoristique auto-suffisant » qui caractérise le style de L’Usage du monde. Il serait intéressant de faire une étude comparative deMalaisie et de L’usage du monde, tant il y a de similitudes dans les thèmes, les dispositifs narratifs, l’idéologie et le style même. Le couple d’amis voyageurs et le rapport à l’Asie « mère de l’Europe » ne sont pas les moindres. La présence des Européens en Asie, dans les deux cas, est perçue comme un mouvement vers le berceau de l’humanité, et nullement en termes d’expansion économique, politique et militaire. Bref, une association avec Fauconnier qui montre chez Bouvier une fibre « année 30 » un peu consternante.

L’ « ailleurs » que cherchait Bouvier était informé par une littérature qui lui a inspiré des scènes et des commentaires où l’on reconnaît l’écho de la tendance « anarchiste de droite ». Il donne voix à la tradition misogyne de cette tendance, au début de sa vie de voyageur dans son rapport aux féministes serbes : « j’aurais souhaité voir les femmes militer un peu moins et se soucier de plaire un peu plus » (Usage du monde, 92) et ce jusqu’à un colloque nord-américain, à la fin de sa vie, où il affronte « un groupe de bas-bleus dont le saphisme… rendait tout dialogue impossible » sur des questions d’éducation à propos desquels Bouvier se démarque « des auteurs aussi démodés que Frantz Fanon ou obscurs que Derrida » (« Histoires d’une image », in Œuvres, Gallimard, 2004). On ne fait pas moins progressiste.

Son absence d’engagement politique, alliée à son expérience de la guerre en pays neutre et à sa fréquentation assidue d’écrivains tels que Marcel Aymé, le conduisent à adopter une attitude vis-à-vis des victimes de la guerre qui confinent à la désinvolture : dans une auberge de Macédoine, une servante en haillons, que Bouvier compare à une « grosse truie », lui dit en allemand qu’elle a passé trois ans au camps de Ravensbrück. Cela inspire au voyageur une sentence littéraire de moraliste désabusé : « Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage » (UM, 131-2). Il est vrai que les récits de déportation peuvent être considérés dans le cadre de la littérature des voyages, et qu’ils peuvent former une catégorie à part avec les récits de captivité et d’évasion, mais ce passage de L’Usage du monde ressortit visiblement à une provocation digne de celles des « hussards », qui partageaient avec Bouvier une même admiration pour Aymé, pour Fauconnier, pour Morand et pour Gobineau.

Pour ce qui est de son rapport à l’ « autre », et plus particulièrement les peuples rencontrés sur la route, Bouvier se révèle néo-orientaliste, ce qui contredit l’idée qui prévaut dans la critique, qu’il est un auteur de « l’anti-exotisme» (cf. Jacques Meunier, Le Monocle de Joseph Conrad, 1987).  Sa grande pérégrination vers l’Asie ne constitue pas seulement un déplacement spatial mais se situe aussi dans le domaine des représentations. Par son voyage, l’ambition de Bouvier est de retrouver une forme de continuité entre l’est et l’ouest, utilisant la figure de la « mère orientale », origine de l’Europe. La figure de « l’Orient » comme « mère de la civilisation » est précisément un topos de l’écriture des voyages depuis au moins Chateaubriand, et ramène Bouvier à l’orientalisme européen romantique. Or, Bouvier ne déroge pas à la règle non écrite des voyageurs orientalistes (tels qu’ils sont cités chez Edward Said), qui dressent, dans de nombreuses scènes hautes en couleur, un portrait de l’ « autre ». Chez Bouvier le « voyagé » s’oppose point par point à l’image que se fait Bouvier de l’ « Occidental », avec les risques d’essentialisation que cela comporte : « l’Asiatique assume son visage avec beaucoup plus de naturel que nous », écrit-il dans un texte tardif.

Il serait injuste et incorrect de désigner la littérature de Bouvier comme coloniale, mais il n’est sans doute pas erroné de relever en elle ce que François Hartog appelle une « rhétorique de l’altérité ». Si l’on s’en tient au premier chapitre de L’Usage du monde, consacré aux Balkans, cette rhétorique se déploie de manière à dépayser le lecteur francophone d’Europe de l’ouest, à le faire entrer dans un espace parallèle, qui soit à la fois un « monde neuf » (UM, 84) et une vie qui nous renvoie à un passé révolu, dont on a la nostalgie. Intitulé « Une odeur de melon », le chapitre commence à Belgrade et se termine à la frontière grecque. Le voyageur nous introduit dans une société non corrompue par l’industrialisation, préservée de notre morale étroite, une « civilisation dans sa fleur » (UM, 107), décrite et mise en scène comme l’inversion des sociétés ouest-européennes : alors que le chez-soi de Bouvier est une Suisse riche, propre, puritaine, où le plaisir est comptabilisé et le corps dévalué, le pays « voyagé » est pauvre, frugal, syncrétique et casuiste, opportuniste et généreux. A Belgrade, la « colline de l’Ukrainien » gravie « par des pieds nus, sondée par des regards brillants » (UM, 88), montre combien la pauvreté des Yougoslave est proportionnelle à l’intensité de leur valeur spirituelle. C’est cette frugalité qui permet aux voyageurs de faire des rencontres apparemment désintéressées : « les amis sortaient de terre sous nos pieds » (UM, 90), et c’est la même « indigence » qui fait considérer l’art avec « gravité », comme un « culte », ou un « exorcisme », à la différence de « chez nous », où l’art se réduit à de la « culture en pot », à du « jardinage intellectuel » (UM, 92). L’opposition binaire du type « nous et eux » est ainsi constamment reproduite, ce qui m’autorise à penser que Bouvier et Vernet veulent délibérément remettre au goût du jour l’orientalisme romantique dont ils sont de fervents lecteurs : « Sur le chemin du retour, j’ai acheté une grosse pâte d’amande, rose et huileuse. L’Orient quoi ! », ainsi s’exprime Vernet dans une lettre que Bouvier inclut dans L’usage du monde. Cette façon de s’exprimer, « L’Orient, quoi! », nous ramène en plein XIXe siècle, où les voyageurs européens étaient confiants, conquérants et inconsciemment colonialistes.

Réac, anar de droite, orientaliste, le tableau n’est pas fameux. Il a fallu que ça tombe sur moi, d’être le porteur d’un tel message. Ce qui me console, c’est que je crois sincèrement que tous ces éléments sont bie présents dans la littérature de Bouvier, et qu’ils le sont tellement qu’ils sont à l’origine du charme indéfinissable de son style. Comme la truffe, si j’ose faire cette comparaison, qui tire son exceptionnelle étrangeté du fait que son goût rappelle le sexe de la femme. Ou l’andouillette, qui n’est jamais si délicieuse que lorsqu’elle sent ce que l’on sait. Il y a quelque chose d’inavouable, parfois, à la base de ce qui nous fait rêver.

16 commentaires sur “Nicolas Bouvier, écrivain orientaliste à tendances réactionnaires

  1. Dans le même ordre d’idée, je trouve savoureuses les traductions des classiques chinois par les Révérends Pères Couvreur et Wieger, alors que je ne suis pas sûr que j’aurais apprécié une « vraie » relation avec de tels personnages.

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  2. Marrant, je la connaissais cette photo, je sais plus ou je l’ai vu. Mais j’avais jamais remarque ce cote « Blanc assis/indigene debout ».
    C pour insister sur l’accusation de reactionaire?

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    1. Oui, c’est une photo prise par Thierry Vernet, à Tabriz, hiver 53-54. Elle est dans le volume des oeuvres complète. Pour ce qui est de « l’accusation de réactionnaire », je ne sais pas. Je ne voulais accuser personne, moi. Il se trouve seulement qu’il a ce côté hussard, cela ne l’empêche pas d’être un bon écrivain.

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  3. Pfff, ce que c’est long cet article… C’est la dernière fois que je m’y laisse prendre. Faites plus court, quoi, mince, c’est un blog, pas « le monde diplomatique ». meme le diplo c’est trop long je trouve.
    Enfin bon, sinon, je voulais dire, Fauconnier ? Connais pas. Ce serait un peu le père spirituel de Bouvier alors? je vous cite :
    « Il serait intéressant de faire une étude comparative de Malaisie et de L’usage du monde, tant il y a de similitudes dans les thèmes, les dispositifs narratifs, l’idéologie et le style même. »
    Ca mériterait un petit article là-dessus seulement, parce que c’est nouveau comme idée. Moi, avant de vérifier sur Wikipedia, je croyais que vous l’aviez inventé ce Fauconnier.

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    1. Désolé d’être trop Isa. Je vais essayer de me restreindre. Mais ce type de billet sont un peu destinés à ceux qui seront amenés à s’intéresser de près à Bouvier, et à solliciter une sorte de colloque virtuel entre lecteurs.
      Oui, un billet consacré à l’influence de Malaisie dans l’Usage du monde, je suis d’accord que cela vaudrait le coup. Je dirais même plus, ce serait assez consistant pour faire un article de revue. Je m’y mettrai quand j’aurai le temps.

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  4. C’est pas trop long du tout. C’est intéressant de voir le côté beauf de Bouvier, qui passe plutôt pour un beatnik puritain. Mais après toutr, on est toujours le beauf de quelqu’un. Les beaufs, c’est les autres, comme disait Sartre.
    Ca existe, des andouillettes à la truffe, comme il existe du saucisson à la pistache ?

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    1. Merci mon bon Ben. Je n’aurais pas dit que Bouvier était beauf. Gentiment incorrect… Oui, au fond peut-être un peu beauf.
      Les andouillette à la truffe, je crois que je ne supporterais pas. Le chef qui s’y aventurerait serait, lui, un sacré beauf pour le coup.

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  5. Merci pour cet article qui confirme mon intuition. Bouvier est à l’agrégation et ce matin à la fac, j’ai posé des questions sur son positionnement politique et idéologique quant à la colonisation…Et les réponses ne m’ont pas vraiment convaincues…

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  6. 1. « Bouvier paraît traverser des pays qui n’ont jamais été colonisés » : faux. Il parle du passé colonial anglais dans les pages de « L’Usage du monde » consacrées au Pakistan (voir par ex. 299 dans l’édition La Découverte/Poche).
    2. Des « similitudes », notamment stylistiques, entre « L’Usage du monde » et « Malaisie » de Fauconnier? Ces deux livres n’ont aucun rapport : « Malaisie » est un roman qui ferait plutôt penser à Paul Morand; le livre de Bouvier est un récit de voyage. Leurs styles respectifs sont totalement différents. A croire que l’auteur du blog n’a fait que survoler le livre d’Henri Fauconnier…

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  7. Le hasard a voulu que j’ai vécu deux ans en Malaisie où j’ai lu Malaisie de Fauconnier et au Japon où j’ai parcouru Bashô. En lisant l’UM, j’ai retrouvé Fauconnier, sans l’ombre d’un doute. J’ai retrouvé Segalen aussi, mais plus Fauconnier. Je ne partage pas votre analyse sur le néo-orientalisme ou quoi que ce soit qui y ressemblerait. Je trouve au contraire qu’il y a une forme d’honnêteté dans l’écriture parce qu’il écrit dix années après ce fameux voyage et qu’entre le périple et l’écriture, il y a le Japon. Bouvier n’est déjà plus le même et il veut être le plus fidèle aux impressions qu’il a ressenties. « l’orient quoi’ est le signe d’un stéréotype de l’européen moyen qui cherche à tout prix l’identification, une réponse immédiate à son horizon d’attente. Une forme de naïveté qui n’est pas placée en début de roman pour rien. Les deux personnages évoluent différemment au cours du périple. Vernet sera de plus en plus obnubilé par les retrouvailles avec sa fiancé alors que Bouvier sera pris dans la spirale de la perte de soi. Et c’est là qu’il rejoint Fauconnier : « on ne retrouve jamais les personnes qu’on a quittées » nous dit-il dans Malaisie. Elle est ici la douleur, la plaie qui ne se refermera jamais. Quand on part, on ne peut plus rien partager et le livre est le dernier repli intime pour laisser une trace d’une folie de l’ailleurs. Oui, je sais, ça semble être hyperbolique mais c’est bien ça le voyage, on n’en revient jamais lorsqu’on le vit réellement, ça peut rendre fou.

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  8. Réponse à votre article, 7 ans plus tard… Votre analyse me semble trop loin du texte de Bouvier. Certes, il y a, chez Bouvier un esprit années 50 (pas la peine de remonter aux années 30. Il est de son temps, comme nous du nôtre…). Reconnaissons-lui l’honnêteté et la lucidité sur son approche  » suisse », dont il se moque lui-même très régulièrement. Et surtout relisons bien L’Usage du monde: il y décrit très clairement la volonté de main mise des grandes puissances sur l’Iran en particulier. Mais la grande différence avec nombre d’intellectuels engagés de l’après-guerre, c’est qu’il renvoie dos à dos les Américains et les Soviétiques. Et cela,encore aujourd’hui ne semble apparemment pas une évidence à tout le monde.
    Françoise

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  9. C’est quoi, cette tentative de justifier qu’un écrivain peut être de droite et brillant à la fois ? Est-ce qu’on s’excuse en rougissant et en se tordant les mains d’aimer Sartre ? Ou je ne sais quel autre génie classé « de gauche » ?
    Cela dit, merci pour ces articles documentés sur Bouvier, c’est toujours bien intéressant.

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