« J’étais à La Baule cet été et … je voyais passer de nombreuses femmes voilées, etc… »
C’est la rentrée et j’ai le plaisir de retrouver mon journaliste préféré, le réactionnaire fringant Pascal Praud. Bronzé et la chevelure blanche étincelante, le richissime animateur est prêt à se lancer dans l’année électorale pour faire gagner la droite la plus autoritaire possible. Ça fait plaisir, nous qui n’avons aucun espoir de voir la France redevenir un grand pays, nous allons pouvoir manger du popcorn sur le bas-côté en regardant les tenants radicaux de la bataille culturelle.
« Il n’y avait pas de femmes voilées à La Baule il y a 40 ans. Les femmes portaient des minijupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. »
Ah, les éditos de Pascal Praud ! La France d’il y a quarante ans, le temps béni où les hommes pouvaient se rincer l’œil sur le corps des femmes, en chantant les couplets racistes de Michel Sardou.
Comme disait Poutine, ceux qui veulent revenir à Michel Sardou n’ont pas de tête, mais ceux qui n’ont pas de regret de la grande époque de Michel Sardou n’ont pas de cœur.
Apparemment, donc, les vieux droitards de La Baule ne peuvent plus se rincer l’œil, ils en sont empêchés par quelques musulmanes qui préfèrent se couvrir les cheveux. Et ça enquiquine Pascal Praud.
« Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France : l’islam. »
Ah bon, parce que le bikini est une tradition de la culture française ? La minijupe, les seins nus sur la plage, moi je ne m’y oppose pas, d’ailleurs, ma femme et moi en avions tout autour de nous sur la plage cet été, et cela ne nous dérangeait pas, mais sont-ce vraiment des manifestations anciennes des mœurs françaises ? Non, évidemment, cela n’est français que dans l’œil de vieux pervers comme Pascal Praud.
« Le voile marque l’inégalité que cette religion installe entre les hommes et les femmes. Il illustre la soumission de la femme à l’homme et comment l’islam regarde le corps des femmes. »
La question se pose surtout de la manière qu’a Pascal Praud de regarder les femmes. Je voudrais témoigner de mon côté que l’islam n’installe pas plus d’inégalité entre les hommes et les femmes que les autres religions. La domination masculine n’est pas un trait propre à une religion, et il suffit de voir Pascal Praud agir en mâle dominant dans ses émissions pour s’en convaincre.
« Les féministes, si promptes à batailler contre la société patriarcale et la domination du mâle blanc sont étrangement silencieuses sur ce sujet, comme si elle craignait d’affronter la colère du monde musulman. »
Vieil argument auquel plus personne n’attache d’importance. D’un côté les féministes savent qu’il n’y a pas lieu d’accuser les populations précarisées et dominées, de l’autre, les anti-féministes s’en foutent et ne sont plus motivés par cette trouvaille réthorique. Même les Caroline Fourest sont passés à autre chose. Depuis la chute du mouvement de femmes identitaires « Némésis », dont la responsabilité dans les violences urbaines est démontrée, ces arguments ont perdu toute espèce de force. Je m’étonne que Pascal Praud ne l’ait pas vu avant moi. D’habitude il est plus rapide que moi.
« Aujourd’hui le Rassemblement National souhaite interdire le port du voile, etc. »
Non, Pascal, ce n’était pas le bon moment. Tu me déçois Pascal. Il va falloir que tu trouves des angles d’attaques plus pertinents pour envoyer des missiles sur la gauche. Tu n’as pas beaucoup travaillé pendant les vacances. Deux mois au soleil ne t’ont pas fait que du bien.
Je ne sais pas vous, mais moi, cette rentrée de septembre, je la sens bien moisie. Mais je sens aussi qu’il y a matière à se réjouir car le disque des racistes est manifestement rayé. Ça ne prend pas, on n’y croit plus et eux-mêmes, les chroniqueurs payés par Bolloré, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent.
Pour le moment, ils pensent qu’il suffit de saturer les ondes avec des voiles et des crimes, comme à la grande époque. Mais je connais mon Pascal Praud, il va se reprendre et renouveler un peu ses approches.
Quand on me parle de voile islamique, je réponds que la seule femme voilée sur qui je peux raconter quelque chose est professeur d’université et enseigne les langues occidentales. Mais il n’est pas bon de se moquer de l’orthodoxie, même à droite. Ainsi j’avais fait un commentaire à un article du Figaro (je suis abonné) du 2 septembre : Florence Bergeaud-Blackler : « Le référendum du RN sur l’interdiction du port du voile risquerait-il de faire le jeu des islamistes ? » Mon commentaire : « Je vis dans une ville où une femme sur cinq est voilée et j’aime ça. Le voile et la grande robe transforme un thon en gracieuse silhouette drapée. Le temps chaud qui permet aux filles de montrer leur peau, leurs boutons, leurs tatouages, et le manque de tonus dessous a encore conforté mon sentiment de vieux réactionnaire : vive la bonne tenue. » Ce commentaire est depuis lors « en cours de modération », pas affiché, mais pas refusé non plus.
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Sacré Pierre. Ça fait plaisir de vous voir en si bonne forme. Sur La Précarité du sage, vos commentaires seront approuvés et appréciés jusqu’au décès du sage précaire.
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Ce Praud n’est pas un être humain, c’est une caricature. Je pense que n’importe laquelle de ses interventions pourrait être celle d’un robot chargé de troller un espace de discussion quelconque. On doit pouvoir prévoir, avec un coefficient de certitude assez élevé, ce qu’il va dire sur n’importe quel sujet. Or, on voit l’effet de ces trolls, qui ne servent à rien du point de vue intellectuel, mais ont une redoutable puissance politique qui est de créer de la division, aujourd’hui on dit polariser. Ça crée de la haine, d’un côté ou de l’autre. Je ne comprends pas comment on peut écouter Pascal Praud et réagir à ce qu’il dit. Tu te fais du mal.
Sur le fond qui est le projet porté par le RN d’interdiction du voile dans la rue, on a eu une discussion intéressante sur ce sujet avec de vieux amis. Ma grand’mère, née en 1913 au fond de la Haute-Loire, a toujours porté un fichu sur la tête et je crois que pour rien au monde elle serait jamais sortie sans, comme le faisaient me semble-t-il toutes les femmes françaises jusqu’en 1960 environ. C’était complètement volontaire et assumé. Elle n’était pourtant pas très traditionaliste, plutôt bourgeoise et assez individualiste je pense, mais sans doute très conformiste. Ce fichu n’avait pas clairement une signification religieuse, mais je pense qu’il était plutôt affiché comme une espèce d’attestation farouche de bonnes mœurs, seule une fille de mauvaise vie aurait pu se promener « en cheveux », comme me l’avait un jour confirmé ma tante paternelle, de manière complètement indépendante de ma grand mère. Ma tante avait dû naître à la fin des années 20 à Firminy, dans la Loire. Il est peut-être intéressant que ces femmes, soumises à un ordre social dans lequel leur position était clairement inférieure à celle des hommes, pères, maris ou frères, toutes ces femmes avaient connu la faim, suite à la grande crise des années 30, ou pendant et après l’occupation, pendant le rationnement. Je crois qu’il y avait au fond d’elles la terreur de la répression sociale, de la chute, du déclassement, de la faim. Ma grand ‘mére était sortie de la pauvreté par son mariage, ma tante y est tombée par son veuvage.
Moi, j’ai naturellement une grande affection pour ces figures féminines, même si ce conformisme, cette manière très petite bourgeoise d’envisager les rapports sociaux me paraît complètement débile. Je pense que ce qui concerne ma grand mère pourrait être transposé aux femmes africaines ou maghrébines qui portent le voile dans les rues de Firminy aujourd’hui (je ne voudrais pas dire du mal des pouffiasses qui vont étaler leur fric et leur voile à La Baule sous les yeux de Pascal Praud).
Ce qui manque absolument à Praud et à tous les crétins de son espèce, c’est la profondeur historique et l’humanité qui va avec. On ne peut pas parler des gens, comme ça, comme s’ils n’avaient aucune humanité, juste comme des objets de haine, ou de revendication, d’ailleurs. Ce pourrait être ta grand mère ou ta tante, ce sera peut-être ta fille ou ta nièce.
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C’est très beau ce que tu nous dis de tes tantes et grand-mères ligériennes, c’est vraiment touchant. Raconte-nous encore tes ancêtres stéphanois et fais-nous rêver.
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Je ne sais pas si ça peut faire rêver, mais pour revenir à Praud, c’est toujours intéressant de lire cette épître un peu surréaliste le Saint Paul aux Corinthiens :
« Je veux cependant que vous sachiez ceci : (…) l’homme est le chef de la femme (…) Toute femme, en revanche, qui prie ou qui prophétise la tête non couverte déshonore son chef à elle. En effet, c’est exactement comme si elle était rasée. Si une femme n’a pas la tête couverte, qu’elle se tonde aussi les cheveux. Et s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou d’être rasée, qu’elle se couvre donc la tête. L’homme n’est pas tenu de se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu ; la femme, elle, est la gloire de l’homme. En effet, ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme qui a été créé à cause de la femme, mais la femme à cause de l’homme. Voilà pourquoi, à cause des anges, la femme doit porter sur la tête une marque d’autorité. » (« un signe de sa domination », dit une autre traduction).
Les exégètes ont toujours beaucoup de mal à montrer que ce passage de l’Apôtre n’institue pas d’inégalité et de soumission des femmes aux hommes et ne contient pas une espèce de haine viscérale des femmes. On peut bien souligner le contexte ritualiste de la prescription, mais à ce niveau d’absurdité de la démonstration, ‘(« Si une femme n’a pas la tête couverte, qu’elle se tonde aussi les cheveux. Et s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux tondus ou d’être rasée, qu’elle se couvre donc la tête. » ) on voit bien qu’un énorme ressentiment passionnel submerge toute logique.
Donc ma grand-mère portait le fichu. Elle était née dans une famille de paysans dont le père, blessé à la tête en 1916, était devenu violent, paresseux et alcoolique (si j’en crois ma mère). Sa blessure l’avait rendu méchant, semble-t-il. Ou alors c’était l’atavisme alcoolique de tous ces paysans frustres de l’Auvergne pauvre. Il délaissait le travail (horrible et ingrat, il faut bien le dire) de la ferme et cognait allègrement sur sa femme et ses enfants pour se défouler. Si ses plus jeunes frères et sœurs ont pu fuir assez rapidement cet environnement, ma grand-mère qui était l’aînée a sans doute dû rester s’occuper des plus jeunes et soutenir sa pauvre mère (quant à elle, complètement oubliée, pour autant que je sache, dans la famille). Elle fut cependant placée chez une vieille tante au Puy-en-Velay, ce qui lui permit de devenir maîtresse d’école non titulaire, vivotant au gré des remplacements dans les années 30. Il faut lire Jules Vallès pour voir comment était traité le petit personnel de l’Instruction publique : son époque était plus proche de celle de Vallès que de la nôtre. Sur les vieilles photos, on voit bien par contre qu’elle était très jolie, et lorsqu’elle le rencontra, mon grand-père qui était, je crois, un genre d’ingénieur en génie civil, lui permit d’accéder à la petite bourgeoisie. De ce jour, les paysannes de la Haute-Loire qu’elle dut continuer à fréquenter (mes grand-parents avaient repris une petite maison familiale un peu minable pour en faire leur résidence secondaire en Haute-Loire, non loin de son bled d’origine), ces femmes du peuple paysan la tinrent donc pour une espèce de parvenue, élevée au-dessus de sa condition, et l’ostracisèrent, l’exclurent de toute fraternité (je devrais dire « sororité », mais ça m’énerve.)
Ce qui me revient quand j’y repense, c’est que dans la famille, si je ne me trompe pas, il y avait un vague dédain pour certains aspects de sa manière d’être. Alors que mon grand-père, issu des confins montagneux de la Haute-Ardèche et de la Lozère, un pays tonifiant, bon vivant, libre penseur, était absolument vénéré, il y avait des choses énervantes dans l’attitude de ma grand-mère, ses valeurs et ses principes : un peu bigote mais sans chaleur, affichant sa modestie et en faisant une norme, avec une manière de faire du chantage affectif : « ma pauvre fille », disait-elle à ma mère lorsque celle-ci montrait un peu trop d’indépendance, « comme tu es coupable, tu vas me tuer », (sans rire, mais peut-être avec un rien d’ironie). De même, sa manière de porter le fichu, mi conformisme, mi « soumission », pouvait aussi affirmer une revanche victorieuse, un peu tordue, contre la liberté, contre l’égalité, contre la vie, ou plutôt comme un tribut à la vie, qui n’est pas, comme on le croit aujourd’hui, un principe absolument positif, mais qui est une divinité capricieuse, un peu dangereuse, à laquelle il convient de sacrifier pour se protéger de sa jalousie. Mais il faudrait aussi savoir dans quelle mesure cette attitude était secrètement dictée par mon grand-père, patriarche sous ses dehors bonhomme, si elle n’était pas une sorte de paravent. Tout ça est très compliqué, je ne voudrais manquer de respect à la mémoire de personne. Comment rendre l’hommage que nous leur devons à nos anciens ?
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