En voila un qui ne peut pas prétendre au titre de sage précaire, car le grand homme était riche, aristocrate, châtelain et probablement d’extrême-droite. Pourtant il est grand temps de plonger dans la série de podcasts dédiée au général Leclerc. Disponible sur France Inter, cette série de huit épisodes d’une heure chacun offre un récit fascinant et émouvant de la vie de ce héros que je ne connaissais pas vraiment, mort prématurément en 1947.
Pendant que je courais sur mon tapis roulant, je me disais C’est dingue ! Comment ai-je pu passer à côté de cette figure et de ces exploits ?
Le général Leclerc, de son vrai nom Philippe de Hauteclocque, est l’un des personnages les plus admirables de la Résistance française. Bras droit du général De Gaulle, il s’est illustré par son courage et son audace dans la lutte contre les forces fascistes. Ce qui est particulièrement touchant dans cette série, c’est le destin extraordinaire de cet homme qui, malgré des moyens limités, a réussi à bâtir une armée en Afrique coloniale. Avec peu d’argent et de matériel, il a mené des campagnes victorieuses contre les troupes italiennes et allemandes grâce à une stratégie basée sur la vitesse et l’audace.
Le podcast retrace les étapes clés de son parcours, de sa désobéissance à l’armée de Vichy et à la France occupée, à son alliance avec le général De Gaulle, alors inconnu du grand public. Pourquoi et comment a-t-il pu se soumettre à ce point à De Gaulle ? Et ce dernier doit tout finalement aux succès de Leclerc. L’histoire de Leclerc est celle d’un héros prêt à tout risquer, même lorsque les chances de succès semblaient infimes. Son engagement est un exemple d’héroïsme pur, car ce qu’il entreprenait était impossible.
J’ai beaucoup aimé la référence faite à son épouse, qui soutient Leclerc malgré le danger en mettant tout entre les mains de Dieu. De mémoire, le soldat écrit dans une lettre : « Mon épouse et moi avons décidé de faire une confiance absolue dans la Providence. De ce fait, le risque encouru est supportable grâce au sentiment du devoir accompli. »
Le dernier épisode de la série résonne particulièrement en ces temps d’élections législatives. Il met en lumière la diversité au sein de la 2ème Division Blindée (DB), dirigée par Leclerc. Cette division était composée de Français de toutes origines et classes sociales, un mélange qui contraste fortement avec le désir identitaire qui accompagne la montée de l’extrême droite en France aujourd’hui. Ce rappel historique est un clin d’œil pertinent et puissant, soulignant l’importance de l’unité et de la diversité dans les moments de crise.
N’attendez plus pour découvrir cette série captivante sur le général Leclerc. Avec la menace de privatisation des radios publiques par le Rassemblement National, il est crucial de profiter de ces trésors audio tant qu’ils sont encore accessibles. Cette série documentaire est non seulement une leçon d’histoire, mais aussi une source d’inspiration pour tous ceux qui voudraient faire de leur vie une œuvre d’art.
Les élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 approchent à grands pas, et le pays tout entier cherche une réponse à ses questions. Dans cette atmosphère électrique, nombreux sont ceux qui cherchent conseil auprès du sage précaire. Pour ma part, j’ai généralement décliné ces invitations à m’exprimer. Et pourtant, on me dit que la France attend avec impatience que la sagesse précaire prenne position. Alors, face à tant d’encouragement, je m’exécute rapidement, succinctement, en m’acquittant de ce devoir.
Je dirais deux choses. D’abord, il ne s’agit pas simplement de faire barrage à l’extrême droite. Le racisme, sous toutes ses formes, ne peut jamais être une solution durable pour un pays. Il est impératif de voter pour une option inclusive, une option qui favorise une nation française unie. Le nouveau Front populaire, bien qu’imparfait, représente la seule voie raisonnable. Son programme, modéré et social-démocrate, se distingue par une légère inflexion vers une redistribution plus équitable de la richesse, en imposant davantage les grandes fortunes. Il s’agit là d’une mesure de justice élémentaire.
Quant à la majorité présidentielle actuelle, elle a, hélas, trahi les idéaux républicains. En adoptant des positions racistes et en promulguant une loi infâme sur l’immigration, en se livrant à des diversions indignes concernant le port de l’abaya par les jeunes filles dans les écoles, et en expulsant des imams qui n’avaient même pas été condamnés par la justice, cette majorité a sombré dans l’islamophobie. Elle s’est déshonorée et a perdu toute légitimité morale.
La sagesse précaire, qui se revendique plutôt libérale et n’a pas honte de ses inclinations de droite, appelle donc à voter pour la seule liste qui semble à même de gérer notre argent. Ne vous laissez pas abuser par ceux qui cherchent à les peindre comme une extrême gauche abominable. Ils représentent aujourd’hui l’option la plus raisonnable pour une France unie et qui tend vers le respect de l’environnement.
En ces temps troublés, que la sagesse, même précaire, guide vos choix.
En naviguant sur Internet, je suis tombé sur une thèse fascinante. Écrite par Cécile Do Huu, une étudiante de l’île de la Réunion, elle s’intitule « L’envers du voyage. Construction et déconstruction d’un discours du voyage dans quelques textes indiens-océaniques de Conrad, Coetzee, et Le Clézio ».
Do Huu a soutenu cette thèse devant un jury impressionnant, incluant des personnalités de renom comme Tiphaine Samoyault et Charles Fordick.
Le sujet de cette thèse, qui explore le récit du voyage comme un genre littéraire souvent perçu comme impérialiste et colonialiste, m’a immédiatement interpellé. Cette réflexion, bien que pertinente, est devenue quelque peu cliché dans les études sur le voyage. Mais c’est à la page 9 que les choses deviennent particulièrement intéressantes. Sous le sous-titre « La littérature du voyage, aujourd’hui, un genre bourgeois ? », Du Hoo cite un certain Guillaume Thouroude, mais pas pour sa monographie bien connue « La pluralité des mondes ». Non, elle fait référence à un article de 2017, intitulé « Pour une définition du genre littéraire viatique », publié chez Acta Fabula.
Ce qui m’a interloqué, c’est la critique de Du Hoo sur l’approche de Thouroude, qui n’est autre que le sage précaire, l’auteur de ces lignes. Elle écrit : « La volonté réexprimée régulièrement par la critique française de définir le récit du voyage comme un genre me semble finalement dommageable, dans la mesure où elle cherche à restreindre l’écriture du voyage […] à des récits de loisirs, d’agréments, ou d’aventures […] surtout des hommes, surtout des blancs. »
Or, c’est précisément le contraire de ce que fait le sage précaire. L’ensemble de son œuvre est une analyse des récits de voyageurs de toutes origines et identités : blancs, arabes, noirs, chinois, femmes, hommes, fous, invalides, ambidextres, dyslexiques, atteints de synesthésie, et se réclamant de diverses orientations sexuelles. Son objectif est de montrer que le récit de voyage est un genre littéraire bien plus riche et diversifié que ce qu’on pourrait penser quand on ne regarde que son écume impérialiste : n’ai-je pas été le premier à dénoncer les limites de Tesson, de Telmon et des époux Poussin ? Qu’est-ce qu’ils font à la Réunion ?
Le sage précaire met en avant des écrivains comme Ibn Battuta, Antonin Potoski, Chantal Thomas, Michel Butor, Dany Laferrière, Gao Xingjian, ou Jean Rolin. Ces auteurs, quelle que soit leur origine ethnique ou culturelle, enrichissent le genre par leurs expérimentations stylistiques. La sagesse précaire révèle ainsi un panorama littéraire bien plus large que le simple récit masculin, blanc, aristocratique et colonial.
Ironiquement, Mme Do Huu critique cette approche tout en basant sa propre étude sur trois auteurs qui incarnent parfaitement ce qu’elle dénonce : Conrad, Coetzee, et Le Clézio, trois hommes blancs. Cela me pousse à inviter les chercheurs à revoir leurs corpus et à explorer la diversité véritable du genre littéraire du voyage.
En conclusion, je précise que je ne critique pas l’ensemble de la thèse de Cécile Do Huu, qui par ailleurs ne manque pas de mérite. Je rappelle que la recherche en lettres manque peut-être de cette ouverture essentielle que la sagesse précaire apporte. Pour une compréhension plus nuancée et inclusive du genre, je recommande de revisiter les travaux des auteurs suscités ; cela aidera sûrement tout un chacun à apprécier pleinement la richesse de la littérature de voyage contemporaine.
Ma descente de la Liffey en bateau gonflable, Irlande, 2010
Aujourd’hui, j’ai vu deux films sortis exactement la même année — 2015 — mais que tout oppose, à moins que ce soit moi qui m’opposais à presque tout dans l’un, et qui convins à tout dans l’autre.
Je m’exprime mal, la faute à la chaleur d’Arabie qui m’accable. Je reprends.
Les deux films que j’ai vus ne sont pas opposés ; au contraire ils relèvent plus ou moins du même genre et ils prétendent au même type de poésie et d’humour. Mais mon humeur a changé du tout au tout en passant de l’un à l’autre.
J’ai commencé la journée avec Valentin Valentin de Pascal Thomas. Dès les premières scènes, une irritation m’a gagné. Quelque chose m’agaçait. Une écriture trop visible, trop programmée. Et puis un regard non seulement masculin (toutes les femmes sont amoureuses de Valentin), mais masculin vieillissant : je ne sais rien de plus gênant que les septuagénaires libidineux qui pensent proposer quelque chose de frais avec des jeunes femmes énamourées dans leur film. Et quand ils les dénudent, je dis stop.
Ce n’est pas du racisme anti-vieux : le sage précaire lui-même se trouve trop vieux pour faire le beau gosse ou pour raconter des histoires salaces. À son âge, c’est inapproprié.
Mon agacement était surtout esthétique, dans la mesure où, chez moi, les théories philosophiques passent d’abord par l’instinct et ce que Spinoza appelait « les affects », pour parler du premier genre de connaissance. Alors qu’est-ce qui m’irritait tant dans les plans qui se succédaient devant moi ? L’impression de suivre un plan de scénariste, scène après scène, case cochée après case cochée, comme si l’histoire ne vivait que pour être déroulée mécaniquement. Chaque événement semblait télécommandé : un couple se sépare, donc il faut une crise de nerfs. Mais on n’en a pas envie, on ne la sent pas, on n’y croit pas à cette crise de nerfs. Je parlais tout seul devant mon écran : « C’est bon on a compris, ils se séparent et lui n’est pas content, passons au prochain épisode à quoi cela est censé nous conduire. » Ce n’est pas que le film soit mauvais. J’ai tenu jusqu’au bout, preuve que quelque chose me retenait. Peut-être justement parce qu’il y avait des choses réussies — ce qui n’est pas étonnant quand on sait que quatre scénaristes ont collaboré au film, dont Pascal Bonitzer, que j’estime beaucoup, comme critique autant que comme cinéaste.
Et puis est venu le second film de la journée : Comme un avion de Bruno Podalydès. Même climat, effet inverse : un homme avec plusieurs femmes, un homme un peu paumé, mais qui a beaucoup de charme. Sauf que Comme un avion m’a plutôt calmé les nerfs, m’a parfois fait sourire et m’a même procuré de l’émotion.
Là un dard venimeux
Là un socle trompeur
Plus loin
Une souche à demi trempée
Dans un liquide saumâtre
Un homme d’une cinquantaine d’années (en crise, probablement), décide, un peu sur un coup de tête, de partir en kayak. Le récit est d’une simplicité désarmante : une balade au fil de l’eau, une souche, une clairière, une halte prolongée dans une communauté campagnarde douce et fantasque. Une femme mûre, veuve, le traite mieux que bien… Rien d’extraordinairement original — nous avons tous eu ce genre de rêverie en marchant dans les bois ou en longeant une rivière : rencontrer quelqu’un, tomber amoureux, vivre au ralenti, oublier ses obligations et son travail.
Et puis…
L’inévitable clairière amie
Vaste, accueillante
Mais ici, une poésie authentique s’impose. Sans prétention, et avec une grande maîtrise des outils cinématographiques. Peut-être parce que le film ne semble obéir qu’à une seule voix, une seule plume, un seul désir : celui de Bruno Podalydès. Rien à voir avec les structures narratives trop bien huilées de Pascal Thomas. Le récit semble s’épanouir librement depuis un foyer unique, au rythme du kayak qui glisse sur l’eau.
Les fruits à portée de main
Et les délices divers
Dissimulés dans les entrailles
D’une canopée
Plus haut que les nues
Et puis il y a la chanson de Bashung, Vénus, qui revient à plusieurs reprises comme un motif discret mais entêtant. Chantée au ukulélé sous une tente, au bord de la rivière, puis encore, dans un travelling final magnifique, elle accompagne le retour du kayakiste vers sa femme. Un retour où l’on comprend qu’il a accepté. Accepté l’infidélité de sa compagne. Et aussi la sienne. Accepté que vieillir, c’est aussi renoncer à certaines illusions, mais pas à toutes.
Elle est née des caprices
Pommes d’or, pêches de diamant
Des cerises qui rosissaient ou grossissaient
Lorsque deux doigts s’en emparaient
C’est un film sur la fidélité et l’infidélité — à soi, à ses rêves, à son couple. Un film qui apaise parce qu’il montre que l’on peut traverser la crise sans tout casser. Que les désirs peuvent s’exprimer autrement que dans le fracas. Le personnage principal, employé de bureau rêveur, trouve dans le kayak une métaphore modeste du vol : lui qui aurait voulu voler, prend le courant. L’eau comme dernier refuge d’une vie un peu trop terrestre.
Toutes ces choses avec lesquelles
Il était bon d’aller
Guidé par une étoile
Peut-être celle-là
Première à éclairer la nuit
Il y a quelque chose du sage précaire dans cet homme. Quelqu’un qui reste fidèle à ses rêves d’enfant, même s’ils se réalisent en version réduite et brinquebalante. Et sa femme, belle et vieillissante, semble l’accepter, avec patience, tendresse, et depuis ses propres détours sentimentaux. Car il y a beaucoup d’affection entre eux, malgré leurs écarts respectifs.
Guidé par une étoile
Peut-être celle-là
Première à éclairer la nuit
Vénus
Deux films donc. L’un m’a crispé, l’autre m’a soigné. Mes changements d’humeur étaient-ils uniquement dus aux films ? Étaient-ils de mon fait ? Je ne saurais dire. Mais je sais ce que je garderai.
Et je sais que je visionnerai encore Comme un avion, ne serait-ce que pour sa bande-son. Une bande-son impeccable : Trois chansons dominent qui ont évidemment bouleversé Bruno Podalydès, comme elles vous ont bouleversés vous qui êtes nés dans les années 1970, et comme elles ont fasciné le sage précaire : Comme un avionsans aile, de Charlélie Couture, Le temps de vivre de Georges Moustaki, et Vénus de Bashung et Gérard Manset. Le scénario ne fait rien d’autre, au fond, qu’illustrer ces trois chansons.
En 2012, accompagné de mon amie inébranlable Rosalind Silvester, j’ai eu la joie de piloter un ouvrage intitulé Trais Chinois/Lignes francophones. Publié aux Presses universitaires de Montréal, ce livre était un véritable pont entre deux cultures, une ode à la francophonie sinisante, en quelque sorte. Et voilà qu’une décennie plus tard, Rosalind, toujours aussi passionnée et infatigable, me propose de remettre ça.
Nous voilà donc en 2019, Rosalind orchestre avec maestria un nouveau colloque international, écho de celui de 2009. Certains contributeurs font leur retour, prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire et artistique . L’excitation est palpable, les idées fusent, et nous nous lançons avec ardeur dans la création de ce deuxième volume. Initialement prévu pour une parution en 2022, le sort en a voulu autrement, et c’est finalement aujourd’hui, en ce mois de juin 2024, que notre ouvrage voit le jour.
Rosalind, qui a porté ce projet à bout de bras, mérite pleinement d’être la seule directrice mentionnée sur la couverture. J’ai insisté pour que son nom brille en solo, tant son implication a été sans faille. Néanmoins, j’ai le plaisir de co-signer l’introduction avec elle et de contribuer avec un article sur l’artiste franco-chinoise Chen Xuefeng, une histoire d’amitié et de passion artistique qui remonte à 2012.
Mon article sur l’artiste Chen Xuefeng, publié aujourd’hui
Ah, Chen Xuefeng.
Je me souviens encore de cette rencontre à la galerie Françoise Besson à Lyon, à l’occasion de l’exposition d’une artiste chinoise en France, dont les œuvres résonnaient harmonieusement avec notre premier livre. C’était l’été 2013, et cette rencontre a marqué le début d’une nouvelle recherche. Conférences, échanges culturels, médiations artistiques, tout était en place pour une collaboration fructueuse.
Françoise Besson, cette talentueuse galeriste, m’a même commandé un texte pour le catalogue de l’exposition, ce qui a donné naissance à mon premier écrit critique sur Chen Xuefeng en 2014 : « L’amoureuse. Le monde symbolique de Chen Xuefeng ». Depuis, je n’ai cessé de suivre son parcours artistique, de la Chine à la Bourgogne, où elle a travaillé en résidence parmi les vignes.
En 2019, lors du deuxième colloque organisé par Rosalind, Chen Xuefeng et moi avons animé une séance de conférence dialoguée. Plutôt que de lire un discours, nous avons échangé nos idées, mêlant nos voix pour offrir une interprétation vivante de ses œuvres.
Finalement, en 2021 ou 2022, j’ai proposé un texte sur la matérialité de son art pour le numéro spécial orchestré par Rosalind. Aujourd’hui, en ce jour du solstice d’été, nous célébrons la parution de ce nouveau volume, fruit de tant d’amitiés et de collaborations entre intellectuels et artistes de tous horizons. De la Chine à la France, en passant par l’Angleterre, la Suède, la Roumanie, les Etats-Unis et le Canada, cette publication est un témoignage vibrant de la vie chinoise de langue française.
Je donne donc dès à présent rendez-vous à Rosalind pour un troisième volume de Traits chinois/Lignes francophones autour de 2034, puis en 2044 et enfin en 2054, date à laquelle il sera raisonnable de mettre un terme à cette histoire.
Je lis Les Trésors de la mer rouge de Romain Gary, un récit de voyage publié en 1971, probablement sous forme de reportages calibrés pour une presse de qualité.
Outre le talent hors norme de l’auteur célèbre, on y découvre un européen un peu obligé de verser dans des clichés orientalistes selon lesquels l’islam se définit par la conquête plutôt que par une recherche spirituelle :
De ces rives sont partis les conquérants du Maghreb et de l’Espagne, et chaque rayon étincelant du soleil évoque les sabres des cavaliers du Prophète.
Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge, p.32.
Même la prière n’y est pas envisagée comme une élévation, ni même comme un prosaïque besoin de sérénité, mais comme une passion délirante et pathétique, ainsi qu’il sied aux âmes frustes :
La prière musulmane y prend un accent désespéré. Elle monte de tous les coins de rue : le Mourad, aidé par la griserie du kat qu’à défaut de haschisch on distribue aux fidèles, atteint à cette joie dans la lamentation que connaissent bien tous les amoureux de l’Islam…
Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge
Le récit augmente en intensité quand Gary rencontre des individus et raconte des lambeaux d’histoires singulières. Des histoires de soldats car il est clairement bordé (embedded) par l’armée française à Djibouti dans un premier temps. Il rappelle souvent qu’il a combattu dans « l’autre armée » dans le cadre de « l’autre guerre ». On comprend vite que Romain Gary préfère les combats pour la liberté que ceux qui visent à coloniser. Mais il reste en 1971 un gaulliste sans tolérance pour la jeunesse maoïste. Le ton qu’il emploie rappelle celui des réacs qui sont passés tranquillement de la gauche à la droite au fur et à mesure que le système en place les a favorisés économiquement. Gary approche de la soixantaine quand il voyage en Arabie.
Le lecteur comprend soudain à quelle époque il vit quand il s’extrait brutalement du climat orientaliste où les Arabes sont d’éternels guerriers. Gary se réveille en une époque contemporaine qu’il ne comprend pas, mais dont il emploie les contrastes pour nourrir une littérature de chocs :
En entrant dans la cahute pour voir comment vivent ces contemporains des premiers hommes sur la Lune, je trouve assis par terre, en train de jouer d’une flûte de berger dankali, un hippie aux cheveux roux, des jeans, une chaîne composée de signes du Zodiaque, l’insigne de la paix sur un médaillon autour du cou.
– Qu’est-ce que vous êtes venu foutre ici ?
– Rien.
– Bon. Mais enfin pourquoi ?
Il réfléchit. Des taches de rousseur. Il ressemble à Huckleberry Finn :
– J’ai voulu partir loin.
(…) On les ramasse par milliers à demi morts au Népal, au pied du Kilimandjaro, sur les bords du Gange…
Romain Gary, Les Trésors de la mer rouge, 50-51.
Les hippies et les astronautes, oui, nous sommes bien dans le monde incompréhensible des années 1960.
Puis il rencontre un « petit instituteur » qui fait œuvre de sainteté dans un village reculé. Non seulement le jeune expatrié enseigne avec peu de moyens, mais il soigne, il nourrit, il sauve des âmes. Dans ce cas de figure, le grand écrivain veut bien admirer la force progressiste de la gauche. Tant que les révolutionnaires se sacrifient, ne gagnent rien, souffrent et meurent dans l’altruisme le plus austère, les bourgeois comprennent et respectent.
Vous savez ce que vous faites ici, petit instituteur d’Arcachon ? La révolution. La vraie. Pas celle des putes verbales à la Cohn-Bendit. (…) Alors si vous devez nous fiche en l’air, je suis de tout cœur avec vous, parce que je sais, j’ai vu ce que vous voulez, je suis de tout cœur avec vous, même si le monde que vous voulez bâtir ne peut l’être que sur mon dos.
Les Trésors de la mer rouge, p. 58-59
Les « putes verbales » d’aujourd’hui apprécieront.
On nous rétorque souvent : « Mais c’est une démocratie ! » à propos de pays dont on critique telle ou telle action. Quelle valeur a donc cet argument ? En quoi le fait d’être une démocratie rend-il plus acceptables des actes inacceptables ?
La sagesse précaire, qui promeut dans l’idéal une espèce d’anarchie solidaire et individualiste, préfère la démocratie à tout autre régime connu, dans la pratique. Cependant, les faveurs du sage précaire vont vers certaines dictatures si on les compare à certaines démocraties.
Une démocratie comme Israël, qui commet des crimes de guerre, est moins attirante que le sultanat d’Oman qui ne commet pas de crime de guerre. En Oman, certes, le sultan est un monarque absolu et il n’y a pas de liberté de la presse, mais au moins on n’y massacre personne, on n’y laisse pas mourir de faim des petits enfants.
Évidemment, si Israël devenait demain matin une dictature, il y a peu de chance que le sort de l’humanité s’en trouverait amélioré. Sauf si le dictateur était le sage précaire. Moi dictateur, la paix reviendrait illico. Moi dictateur, la colonisation serait interdite et les Palestiniens seraient intégrés dans leurs droits de citoyens d’un État unique. La religion n’apparaîtrait pas sur les pièces d’identité. Moi dictateur, personne ne regretterait la démocratie.
Le sage précaire n’aurait jamais été ni aussi sage ni aussi précaire s’il n’avait pas occupé cette place spécifique dans sa fratrie.
Je suis le dernier né d’une lignée de quatre garçons, et après moi est arrivée ma sœur. Il ne fait pas de doute que mes frères et sœurs ont formé une structure symbolique qui a déterminé ma personnalité et mon rapport au monde.
Quand vous cherchez à vous comprendre, analysez votre place dans la famille.
Ma sœur fut le pôle douceur et humanité de mon existence. Avec elle pas de dispute, pas de colère, pas de drame.
Mes frères furent en revanche la grosse masse au-dessus de moi qui me montrait la voie en m’en interdisant l’accès. Mais en même temps mes frères furent un rempart de protection inexpugnable.
Moi, petit garçon, je n’avais même pas besoin de savoir me défendre. Les harceleurs et les bizuteurs me voyaient auréolé d’une armée de frères avec qui on ne badine pas. Les grands embêtaient mes amis plutôt que moi. Une fois un gars du village m’a tapé sur un terrain de football. Je me suis laissé faire car il ne faisait pas mal et que je voulais retourner au match. Il était plus âgé que moi, la préséance voulait qu’il me dominât. Il a dû se prendre une chasse monumentale chez lui car il n’a jamais recommencé et a toujours joué au football avec moi malgré mon jeune âge. On ne bat pas un petit Thouroude.
Une autre fois, un grand du collège me faisait peur car il était très laid et me maltraitait avec des gestes de petit caïd. Mon frère Jean-Baptiste, alerté par mon père, est venu vers lui en l’appelant par son surnom « le pisseux » : l’adolescent est parti en courant et ne m’a plus jamais importuné.
Mes frères avaient ce pouvoir magique de faire disparaître le danger sur mon chemin.
Cela explique je crois mon rapport décontracté au monde et au voyage. Je n’ai presque jamais peur et ne pense jamais qu’il pourrait m’arriver un malheur. Même les hommes qui me regardent salement, je les aborde avec un sourire et les mains ouvertes. Cette confiance en l’humanité et cette légèreté face aux responsabilités, je les dois à mes frères et sœurs. Ils m’ont encadré de manière protectrice.
D’un autre côté ils me disaient que j’étais trop petit pour comprendre et j’ai intégré cette variable. Je me perçois donc comme petit, capable de peu, et je mets toujours la barre très bas quand je me lance dans une entreprise. Par exemple, quand je suis parti vivre à l’étranger, personne ne croyait que je réussirais et moi pas plus que les autres. Mon objectif était de tenir trois mois. Quand, dans les pubs de Dublin, je rencontrais des jeunes qui avaient passé six mois en Irlande, j’étais éperdu d’admiration.
Rien n’est plus éloigné du sage précaire que les ambitieux adeptes d’aphorismes. Il faut viser les étoiles car au pire, en cas d’échec, tu atteindras la lune. Le sage précaire ne vise ni la lune ni les étoiles. Ses ambitions sont terre à terre et il ne se croit jamais supérieur aux autres. Quand il est supérieur aux autres, c’est temporaire, c’est dû à ses efforts et non à son talent, et il endosse la responsabilité afférente sans orgueil particulier. Ce que les autres voient comme de l’arrogance est simplement de l’impolitesse mêlée à de l’assurance enfantine. Je sais faire cela car je l’ai déjà fait, nul besoin de prétendre autre chose.
Quand on est un petit frère, on est donc modeste dans ses objectifs mais fier dans ses maigres réussites. Clamer sa fierté quand on a sauté des obstacles est davantage une manifestation de joie que de prétention. Tu as vu le but que j’ai mis ? Les grands frères haussent les épaules car on ne complimente pas dans la famille, ce sont les femmes qui complimentent, mais le petit frère puise en lui-même sa validation. Je suis devenu cet adulte plein d’assurance, qui ne se croit pas capable de grandes choses mais qui sait reconnaître ce qu’il a fait de bien, sans attendre qu’on le lui dise. Au football, j’étais donc le capitaine de mon équipe, sans avoir jamais ambitionné de l’être.
Ma moitié a enfin acheté une bicyclette, alléluia. Notre appartement est à dix minutes de son campus, je trouvais un peu dommage de la conduire chaque jour en voiture au travail, quand il y avait la possibilité d’éviter le trafic. Le trajet à vélo est tellement agréable, pourquoi se priver d’une jouissance à portée de mollet ? Dimanche, j’ai pris sa bécane et suis allé en repérage tout seul et le bonheur que j’ai eu de voler au-dessus de la route était intact, inchangé depuis l’âge immémorial où mon frère Antoine m’avait appris à en faire.
À mon retour Hajer a enfourché son vélo pour faire le chemin à son tour et je l’accompagnais en courant à travers le parc qui jouxte la voie ferrée où nous habitons. Je faisais du sport car pendant le ramadan il est important de ne pas perdre du muscle, le jeûne pourrait nous inciter à éviter l’exercice.
J’ai couru jusqu’à une borne de vélos de location, j’en ai loué un et j’ai roulé avec Hajer. La joie complexe que me donne ce moyen de transport m’a rappelé l’existence d’un très beau livre collectif sur les voyages cyclopédiques, dont je rassemblais quelques idées en roulant.
Je me disais : mais il faut absolument que je parle de ce livre sur mon blog, que ne l’ai-je déjà fait ?
Encore des textes de recherche en littérature de voyage qui valent la peine d’être lus : le numéro 4 de la collection Voyages contemporains, consacré aux récits d’aventures à bicyclettes. Sous la direction de Raphaël Piguet, ce collectif est un excellent moyen de prendre conscience de la spécificité du voyage à vélo, du génie propre de la vélocipédie, quand cette dernière s’incarne dans un récit.
Mais le domaine proprement viatico-littéraire des récits de voyage à vélo demeure pratiquement inexploré. (…) On subodore par conséquent que l’engin, indigne du voyage, l’est tout autant de la littérature. On en revient à la question lancinante du complexe d’infériorité de la bécane.
Raphaël Piguet, Voyages cyclistes, introduction, p. 15.
D’un complexe d’infériorité, on ne se sort jamais tout à fait. Il n’est pas faux que le cyclotourisme sera toujours marqué par une impossible reconnaissance face aux deux extrêmes indépassables : la marche à pied et la motorisation. On ne peut pas aller plus lentement qu’à pied, ni plus vite qu’en avion (ou en fusée). Entre les deux, le vélo ne peut qu’être lesté d’un statut hybride.
Raphaël Piguet réfute cette infériorité et discute intelligemment de ce que Claude Reichler appelle l’ « avantage ontologique » de la marche à pied. Pour lui le vélo est encore plus avantagé ontologiquement « en ce sens qu’il présente un taux optimum de distance parcourue par rapport à l’énergie dépensée » (p. 18).
L’opposition du vélo avec la marche court sur l’ensemble du livre. Liouba Bischoff se moque gentiment de tous les marcheurs qui romantisent leurs randonnées en élevant la lenteur au rang de supériorité morale. Dans son article intitulé « La vitesse réhabilitée par Emmanuel Ruben et Jean-Acier Danès », Bischoff valorise la vitesse qu’apporte le vélo en proposant de sortir des alternatives binaires de type vrai/faux voyage, authentique/inauthentique, etc.
Le caractère machinique de la bicyclette est ce qui me paraît le plus intéressant dans cette affaire. Elle se situe à égale distance de la marche qui permet d’aller partout (mais lentement), et de la moto qui permet d’aller vite (mais sur des lignes prédéterminées). Un détracteur pourrait dire que le vélo combine les deux lacunes : aller plus lentement que les autres véhicules, et en plus sans liberté car cantonné (commes les autres véhicules) sur des routes goudronnées.
Or, selon moi, la beauté du voyage à vélo vient justement de sa modestie, de son caractère hybride et suranné. Il ne peut se mesurer à aucun champion de la liberté de mouvement, ni à aucun frimeur de la route interminable. C’est son entre-deux qui m’émeut, ainsi que son côté homme-machine. Le cycliste n’est ni flâneur ni rugissant, il met son corps en adéquation d’une machinerie peu complexe et géniale, réparable à l’infini. Il se rend esclave d’une machine qui le rend heureux, tellement heureux qu’il n’a même pas besoin de regarder le paysage. Le voyageur cycliste ne fait que peu de pauses, à la différence du marcheur, et ne se prélasse pas non plus dans la contemplation des pays qui defilent, comme le fait le passager du train. C’est lui qui me plaît le plus, ce voyageur sans organe qui fait corps avec sa machine et qui n’a plus besoin de contempler. Dans une perspective deleuzienne, je dirais que le vélo évacue l’extériorité du voyage, et grâce à cela, grâce à la machine qui dicte sa loi à l’organisme, le vélo se débarrasse de ses vieilles illusions que sont la contemplation bourgeoise, le point de vue dominateur et la saisie impériale du paysage.
Contre la posture romantique du marcheur qui se met à l’écoute des rythmes de la création, nos deux écrivains cyclistes ne se posent pas en récepteurs passifs d’un discours qui seraient inscrits dans les choses
Liouba Bischoff, « La vitesse réhabilitée », p. 226.
Je ne suis pas objectif dans mon appréciation car je suis le président du fan club de Liouba Bischoff. Tout ce qu’écrit cette trentenaire, prof à l’ENS de Lyon, m’enchante.
Il ne faut pas oublier les autres contributions de ce volume, toutes très intéressantes : Philipe Antoine, Gilles Louÿs et les autres. J’en ferai un autre billet de blog pour ne pas être trop long aujourd’hui.
En ce jour anniversaire de ma naissance, je voudrais rendre hommage à tous les gens de ma génération : ceux qui sont nés entre 1968 et 1981. Plus particulièrement à la fourchette des natifs de 1971-1974 qui me sont très proches. J’ai longtemps cru que c’était une génération pourrie, ratée, médiocre, écrasée par les boomers soixante-huitards qui avaient pris toute la place et qui gardaient une telle vitalité qu’on ne pouvait pas s’exprimer. Même politiquement les boomers nous empêchaient d’avancer : ils avaient été révolutionnaires, gauche caviar, sarkozistes puis d’extrême droite. Ils étaient partout, nous n’avions aucun espace.
Puis je lis des gens de mon âge, des gens qui me ressemblent et je les aime. Murielle Macé et ses beaux essais, Antonin Potoski et ses récits de voyage inimitables, François Bégaudeau et sa rhétorique étourdissante, Éric Chauvier et ses livres qui mêlent science sociale et récit personnel. La liste est beaucoup plus longue. Il y a aussi les contre-exemples, ceux qui font honte à notre génération mais dont on n’a que trop parlé car les boomers prennent bien soin de les mettre en avant dans les médias pour que nous ne prenions pas leur place. Bref, bon anniversaire et bonne vie à tous les gens qui sont nés de parents soixante-huitards, qui ont grandi dans une France en crise, et qui se retrouvent quinquagénaires fringants, talentueux et sans pouvoir.