Le CNRS tourne le dos à Scopus

Image libre de droit générée quand j’ai saisi le mot « scopus »

Je peux comprendre que le titre de ce billet puisse laisser perplexe. Je vais expliquer sans attendre. L’université n’est pas qu’un lieu d’enseignement, c’est avant tout un lieu de recherche. Voyez l’article « Université » dans l’Encyclopaedia Universalis, trois missions sont attendues d’elle : 1. Élaboration du savoir. 2. Transmission du savoir. 3. Questionnement du savoir.

Mais la question se pose de savoir comment juger de la qualité d’une recherche. Il faut rendre public les fruits de nos recherches, au moins de temps en temps, mais comment juger si on est bon ou si on n’est qu’un gros nullos ? Après la guerre, des Americains ont mis au point des systèmes pour évaluer les recherches. Ils ont, par exemple, compter le nombre de citations qu’un article avait inspirées, et cela déterminait un « facteur d’impact » de cet article.

Scopus est la base de donnée qui est censée garantir la qualité des recherches d’individus, de revues scientifiques ou d’institutions. De nos jours, il y a des universités qui exigent pour vous recruter un nombre minimum d’articles publiés dans des revues référencées par Scopus.

Dans certaines facs, des spécialistes vous disent que Scopus est un gage d’excellence. Je peux parler de ce sujet avec sérénité puisque j’ai dans mon tableau de chasse au moins cinq articles estampillés Scopus. Or je peux garantir que l’excellence de la recherche n’est plus corellée depuis longtemps avec ce système de classement.

En effet, il y a eu beaucoup d’effets pervers liés à cette bibliométrie. Comme c’est un classement américain, seules les revues anglophones sont prises en considération. Si vous écrivez vos articles en allemand, en chinois ou en arabe, vous serez toujours perçus comme un mauvais chercheur car vos travaux ne seront pas référencés dans le système Scopus.

Conséquence perverse de cet effet pervers : de nombreux chercheurs abandonnent leur langue natale pour écrire directement en anglais. Ce n’est pas gênant dans les sciences expérimentales, où l’important gît dans les chiffres et les résultats de laboratoire, mais c’est gravissime dans les lettres et les arts. Imaginez que Heidegger, Deleuze ou Gramsci aient écrit dans un anglais international, leur pensée n’aurait simplement pas existé. C’est ce que je répondais à mes collègues qui ne comprenaient pas pourquoi la majorité de mes publications étaient toujours en français. Pour eux, je me tirais une balle dans le pied en restant fidèle à ma langue et aux éditeurs des pays francophones.

Les effets pervers sont nombreux et c’est l’ensemble des scientifiques qui pointent les lacunes et les défauts de Scopus. Triches, corruptions, gabegie, mauvais calculs, les critiques s’amoncellent pour alerter sur l’obsolescence des systèmes de référencement.

Pour vous donner un autre exemple tiré de mon expérience, voyez mon profil de chercheur sur Google scholar ou Scopus : les citations répertoriées sont très peu nombreuses alors qu’une recherche manuelle d’une minute suffit pour voir que des dizaines de citations ont été purement et simplement omises par les algorithmes en charge de cette affaire.

Et voici que la fine fleur de la recherche scientifique française se désabonne, carrément, de la base de publication Scopus. Pour en savoir plus, cliquer sur le lien ci-dessous :

https://www.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/le-cnrs-se-desabonne-de-la-base-de-publications-scopus

Ce qui se passe dorénavant, c’est que chaque champ de recherche se compose son petit catalogue de revues reconnues comme qualitatives, et discute pour trouver un consensus dans les méthodes d’évaluation de la recherche.

Restent malheureusement les pays et les universités sous-cotés qui, n’ayant pas les moyens ni les ressources humaines pour se doter d’un système propre, n’ont pas d’autres choix que d’être pieds et poings liés aux systèmes Scopus et apparentés.

Averroès a-t-il souffert d’être philosophe ?

Ibn Rochd était un des grands intellectuels du Moyen-âge européen. Né en Espagne en 1126, sa langue était l’arabe mais je ne sais pas quelle était son ethnie. Il était peut-être descendant de l’aristocratie wisigoth convertie à l’islam trois cents ans plus tôt. L’Espagne était alors arabophone depuis les années 800.

Ibn Rochd est donc connu pour être un grand philosophe, tirant ses théories entre autres de ses lectures d’Aristote. Comme beaucoup de penseurs médiévaux, il tâcha de concilier la religion et la rationalité, les vérités révélées et les vérités démontrées.

On nous dit que son travail philosophique lui valut des persécutions de la part des autres musulmans. La preuve, il fut exilé et termina sa vie au Maroc, en 1198.

Est-ce vrai ? Était-il interdit de faire de la philosophie dans l’empire islamique ? Le film de Youssef Chahine semble aller dans cette direction, ainsi que la notice Wikipedia d’Averroès. Je pense qu’il faut regarder les choses avec nuance.

1. Ibn Rochd a profité de la culture de son époque, de ses traductions et de ses institutions. Il n’a pas étudié en clandestin.

2. Il appartenait à une grande famille de juristes et devint lui-même le grand cadi (juge suprême/préfet) de Séville, puis de la grande Cordoue. C’était un notable puissant, un homme de grand pouvoir, probablement proche des leaders.

3. Sa connaissance de la philosophie était appréciée du pouvoir islamique en place puisque ce sont des princes qui lui ont demandé d’écrire des vulgarisations de la pensée d’Aristote.

4. Il fut nommé médecin du sultan. Sans commentaire.

Mais alors pourquoi fut-il persecuté, calomnié, expulsé ? Pourquoi ses livres furent-ils brûlés ?

Parce qu’il y eut un changement de régime et que les nouveaux leaders firent ce que l’on faisait toujours au Moyen-âge pour se débarrasser d’anciens régimes et de potentats locaux : ils tuèrent, traitèrent d’hérétiques, instruisirent des procès en impiété, exproprièrent, bannirent.

Quand un pouvoir a besoin de savants, il en crée. Quand le même pouvoir est mieux servi par des religieux fanatiques, il écrase les savants. Puis quand il a besoin de séduire tel partenaire, il écrase ses soutiens fanatiques et met de nouveaux favoris en avant.

À mon avis, il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la grâce et la disgrâce d’Averroès.

Que critiquer n’est pas effacer

La tribune des poètes qui protestent contre la nomination de Sylvain Tesson comme parrain du Printemps des poètes reçoit beaucoup de critiques dans les médias. À la télévision comme sur les réseaux sociaux, journalistes et politiciens apportent leur soutien à l’écrivain le plus médiatisé de sa génération.

Les signataires sont déclarés ineptes du fait qu’ils ne sont pas célèbres : vous êtes des obscurs et vous osez prendre la parole ? Mais pour qui vous prenez-vous ?

Seuls les gens déjà médiatisés ont le droit de dire ce qu’ils pensent. Il y a quelque chose de scandaleux à voir des gueux faire irruption dans les médias.

Malgré leur obscurité, les signataires sont qualifiés de « médiocres », de « ratés » d’auteurs sans talent. Ils ne sont pas lus mais on sait par avance, on sait de toute éternité, que leurs productions sont nulles. La preuve ? Celle de Sylvain Tesson est appréciée des lecteurs du Figaro.

On reproche aux signataires de vouloir « interdire », « effacer » l’écrivain voyageur. On leur fait le reproche de participer à cette fameuse culture de l’effacement, brandie à chaque fois que des subalternes se permettent de proposer une lecture des faits divergente de celle imposée par les médias ou le pouvoir.

Tous ces gens qui travaillent la langue et la poésie se sentent insultés qu’on leur impose un parrain qui combine les deux défauts d’être réactionnaire politiquement et médiocre littérairement. C’est leur opinion. Le fait qu’ils l’expriment est plutôt un signe de vitalité. On les fait passer pour des salauds.

Les signataires n’ont jamais demandé qu’on retire les livres de l’auteur en question des tables de libraires. Ils ne protestent pas non plus contre ses invitations à la télévision.

Ils prennent juste le droit de critiquer la nomination d’un homme à un mandat pour un événement qui les concerne, eux, en première ligne.

Comparons le lycée Stanislas et le lycée Averroès

Deux lycées font la une de l’actualité française. Deux établissements privés, sous contrat avec l’État, religieux, obtenant des résultats excellents. Tous deux sont accusés de manquement à la laïcité et de dérives sectaires.

Dans l’émission de Pascal Praud sur la chaîne CNews, l’avocat Gilles-William Goldnadel déclare qu’on devrait faire un rapport d’inspection sur le lycée Averroès. Il soutient que nous, les libéraux qu’il désigne sous le nom de gauchistes, protégeons les musulmans et voulons nuire à l’élite catholique.

Eh bien d’accord, retournons vers les rapports d’inspection sur les deux lycées. Mais retournons-y vraiment. Car en novembre 2023, un rapport « accable » le lycée musulman mais sans être diligenté par les services compétents. Ce sont des élus locaux et nationaux (pour certains nommés par le gouvernement) qui donnent leur avis. Les médias proches de Zemmour et Bolloré se félicitent de ce « rapport » :

Ils mettent des photos de femmes voilées pour bien souligner qu’on n’est plus chez nous.

Quelques jours plus tard, on découvre que ce « rapport » n’est pas sérieux, comme le montre la presse indépendante d’investigation :

Alors qui croire ? Le sage précaire propose de suivre la requête de M. Goldnadel, salarié par le patron de médias M. Bolloré. Il demande qu’on aille voir de plus près ce qui se passe au lycée musulman. Justement, la presse centriste aux mains d’autres milliardaires nous informe qu’il y a bien eu des rapports d’inspection, et que ces derniers ont été tenus secrets par le gouvernement parce qu’ils étaient « extrêmement favorables ». Voici la preuve de ce que j’énonce dans cet article d’un directeur de Science-Po publié dans Le Monde :

Je passe directement au passage qui concerne le seul « rappport » qui doit faire autorité en matière de pédagogie et de gestion des lycées :

Enfin la conclusion de cette tribune que je trouve pour ma part poignante, car la montée du racisme et de l’islamophobie au sein de notre gouvernement, nos préfets et nos élus locaux, ne peut que mettre en danger la république dans sa devise de liberté d’éducation, d’égalité des traitements, et de fraternité entre les Français :

Soutenez la poésie contre la Bolloréisation de la littérature

Vous pouvez accéder à la tribune et la signer en cliquant ici.

https://docs.google.com/forms/u/0/d/e/1FAIpQLSedYDyuN9aUqdFYlL0snwWuuCNc2LFmWqFtIn01dnMCL1BRPg/formResponse?pli=1

Pour ma part je n’en dirai pas un mot car j’ai déjà fait ma part du travail. Mais je ne m’interdis pas de relayer le travail des autres.

Pourquoi j’ai arrêté l’alcool et ce que les musulmans peuvent nous apprendre

J’ai arrêté de boire en 2016 mais ce n’était ni grâce à une prescription médicale ni un interdit religieux. C’était pour faire plaisir à la femme que j’aime et qui ne pouvait pas supporter l’idée de vivre avec un homme qui buvait. Ce n’était pas négociable.

Nous nous sommes donc disputés plusieurs fois sur ce sujet car je pouvais arrêter l’alcool au quotidien, mais il était malsain à mes yeux d’interdire toute consommation, même un bon verre, parfois, en compagnie familiale, autour d’un bon repas.

Nous avons commencé à vivre ensemble sans que je promette la sobriété totale. Je me réservais le droit de boire sous certaines conditions.

Puis j’ai décliné de moi-même des propositions qu’en d’autres temps j’aurais trouvées alléchantes. Petit à petit, sans m’en rendre compte, je devenais sobre. Même en famille, même avec mes vieux amis, je ne buvais plus que de l’eau.

J’étais fier aussi, je le confesse, de dire que je faisais ce sacrifice pour la femme de ma vie. Dans un recoin de mon esprit, je trouvais cela romantique.

La réalité est que la sobriété est comme une barrière, et chacun vit d’un côté ou de l’autre de cette barrière. Depuis que je suis sobre, je ne vais pas mieux car je n’ai jamais souffert d’alcoolisme, ni attrapé de maladies causées par l’alcool. En revanche j’ai ouvert les yeux sur les méfaits de ce fléau dans nos sociétés et suis étonné de la tolérance avec laquelle notre société appréhende cette drogue.

Il ne fait pas de doute que les lobbies des alcooliers, représentant les intérêts des producteurs, des diffuseurs et des débits de boissons, corrompent nos politiciens pour les empêcher d’adopter des mesures qui protègeraient les populations les plus touchées.

Et pendant ce temps, nos compatriotes musulmans vivent en famille et font la fête sans alcool. De ce point de vue ils ont beaucoup de choses à nous apprendre, je m’étonne que personne n’en parle dans les médias. Ce pourrait être un angle d’attaque pour tenter un rapprochement entre plusieurs segments du peuple. Qui ne voit qu’il y a là l’opportunité d’apprécier et de valoriser le mode de vie de ceux qui sont d’ordinaire stigmatisés ?

Si on avait envie de s’intégrer les uns et les autres dans une nation fraternelle et en bonne santé, on pourrait commencer en demandant aux musulmans comment ils font pour être aussi gourmands sans alcool.

Si l’école Stanislas était musulmane, elle serait fermée sur-le-champ par le gouvernement

Je partage ici deux ou trois captures d’écran de l’article qui cite le rapport administratif sur la très élitiste école Stanislas, établissement scolaire d’un « beau » quartier de Paris, accueillant des élèves de la maternelle au baccalauréat, et même de classes préparatoires.

Enfin, pour conclure, la mission administrative donne quelques recommandations à suivre pour que Stanislas puisse se conformer à la loi et aux valeurs de la république :

Une application pour apprendre l’allemand, et une médaille d’or

Le sage précaire premier de la classe pour la première fois de sa vie

Les applications téléphoniques pour apprendre les langues font des progrès impressionnants. Amis profs de français langue étrangère, ne paniquez pas car on aura toujours besoin d’êtres humains, mais faites l’expérience d’une langue nouvelle avec Duo Lingo pour repenser votre pratique de l’enseignement du français.

Je suis impressionné par cette méthode qui met en œuvre mille et une manières de motiver l’apprenant, de conserver son attention et de le faire pratiquer.

D’abord ils vous attirent en vous disant que c’est gratuit et que vous ne travaillerez que 15 minutes par jour. Puis ils vous ferrent avec des exercices faciles qui se compliquent tout doucement. Très vite, ils vous donnent l’impression que vous progressez en allemand.

Puis ils utilisent les codes des jeux vidéos, avec des récompenses et des punitions, des classements et des visuels enfantins.

Tout le long de la semaine, on est classés parmi trente autres élèves et à la fin, on nous donne une médaille d’or, d’argent ou de bronze. Ou on vous rétrograde, c’est selon. C’est ainsi qu’hier, dimanche, j’ai cravaché toute la journée pour terminer en tête.

Quand ma concurrente s’est aperçue que je l’avais rattrapée, elle s’est remise au travail pour me distancer. Cela m’a furieusement motivé : pendant que mon épouse préparait ses cours de la semaine, je faisais des exercices d’allemand pendant des heures, afin de recevoir la médaille d’or. Et je l’ai décrochée, au terme d’un final épuisant.

J’ai montré fièrement ma victoire à ma chère et tendre qui m’a dit : si ça se trouve ils n’existent pas tes concurrents.

C’est vrai ça ! Toute cette course pour finir premier, c’est peut-être une machination d’un algorithme, inventant tout un monde pour me faire passer plus de temps sur l’app. ! Auquel cas chapeau, ces messieurs de la matrice ont enfin réussi à me motiver physiquement à étudier une langue étrangère.

Fictions of Whiteness, de Maeve McCusker : une performance postcolonialiste

Statue de Joséphine non décapitée

For literary critics interested in such subjects as slavery, colonialism,and the ghosts of the past, the remarkable outpouring of world-class writing that characterized French Caribbean in recent decades offered a fertile, highly self-aware, and intellectually rewarding terrain.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p. 19

Cette citation est un bon exemple du style d’écriture de cette autrice universitaire : solide et élégant, ses phrases sinueuses permettent d’équilibrer un propos en se défendant de toute attaque tout en pointant plusieurs objectifs et sans jamais oublier de se raccorder aux idées précédentes. Maeve McCusker fut ma directrice de thèse, avec Dominique Jeannerod, et à ce titre je lui dois incontestablement une amélioration de mes capacités d’écriture académique.

Son dernier livre, Fictions of Whiteness, est un essai de critique littéraire qui se penche sur l’imaginaire associé aux « blancs », les « békés », qui vivent aux Antilles françaises. Vous qui venez de voir le film Napoléon de Ridley Scott au cinéma, gardez à l’esprit que la femme de Bonaparte, Joséphine de Beauharnais, était une créole blanche, et reste à ce jour la plus célèbre des blancs des Caraïbes. Elle avait paraît-il un petit accent antillais quand elle parlait, « ses r s’évanouissaient dans sa bouche » dit l’historien Henri Guillemin.

À propos de Joséphine, Maeve écrit cinq très belles page dans la substantielle introduction (35 pages en ajoutant la préface) sur le phénomène essentiel qu’est la statue de l’impératrice située en Martinique. C’est une œuvre gigantesque, en marbre blanc pour éviter la couleur sombre du bronze, et qui concentre sur elle un faisceau de problématiques historiques, esthétiques, narratives, coloniales et néocoloniales. Maeve démêle élégamment ces fils embrouillés de questions autour de la statue, sa matière, son sens, ses detériorations, son déboulonnage ou sa mémoire. Je cite à nouveau une longue phrase puissante de Fictions of Whiteness qui montre combien cette Joséphine pétrifiée concentre sur elle des désirs contradictoires, mêlant racisme victorieux et anxiété des dominants :

The tensions between omnipotence and persecution, between dominance and muteness, or at the very least the uneasy relationships among supremacy, vulnerability, victimhood, and anonimity that characterize the post-Abolition, and especially perhaps the post-departmentalization plantocracy, were captured in the wounded memorial, itself a fiction of triumphant whiteness, a « post-colonial performance », and a site of ambivalent and even traumatized power.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p.5

L’idée d’une « performance post-coloniale » pour qualifier une statue est une très belle création, à mon avis très fructueuse.

Maeve McCusker, professeure de français à l’université Queen’s de Belfast, est spécialiste de littérature antillaise et a déjà publié un livre remarquable sur Patrick Chamoiseau. Cette étude sur les blancs de Martinique et de Guadeloupe depuis le XVIIIe siècle est très originale car on a plutôt l’habitude de mettre en avant les auteurs et les personnages qui incarnent la négritude et ses developpements. Comme elle le dit, à l’exception du prix Nobel Saint-John Perse, les seuls auteurs antillais vraiment intéressants sont noirs. Les békés étaient plus doués pour faire du sucre que de la littérature. Raison pour laquelle j’ai pour ma part regretté un chapitre sur l’auteur (créole blanc dont la créolité nous est souvent inconnue) de l’Anabase.

Cela n’enlève rien aux nombreux mérites de Fictions of Whiteness. À travers des romans de Traversay, Levilloux, Glissant, Chamoiseau, Placoly et autres Marie-Reine de Jaham, Maeve McCusker invite le lecteur à réfléchir sur la condition privilégiée des blancs.

Bien sûr aux Antilles (c’est moi qui parle) la couleur de la peau n’a pas le même sens qu’en Europe, du fait déjà que les blancs y sont venus d’Europe, y ont massacré les indigènes et y ont introduit des esclaves d’Afrique. Ils ont donc recréé de A à Z tout un monde nouveau qui n’avait pas beaucoup de chances de satisfaire une âme baignée dans l’idéologie des Lumières. Les blancs y demeurent une petite minorité de la population qui possède l’essentiel de la richesse. Mais justement, nous les Français de métropole, nous avons une lourde tendance à ignorer, occulter, voire dédaigner la vie et les tensions à l’œuvre dans ces départements américains que nous trouvons normal de posséder.

Les études postcoloniales, je les ai beaucoup critiquées, mais elles ont cette vertu de nous inviter à prêter attention à des auteurs, des territoires et des histoires que notre culture majoritaire préfère dissimuler. Maeve McCusker fait partie des rares postcolonialistes à être toujours intéressante et à ne jamais dire de bêtises. D’ailleurs elle n’hésite pas, à ma surprise, à comparer le contexte littéraire de l’Irlande (colonisée par l’Angleterre) et celui d’îles américaines (colonisées par la France) (p. 74.).

Il y aurait sur ce point trop à dire, alors je m’arrête là.

Où sont passés les sourires allemands ?

L’épouse du sage précaire est une personne souriante et elle se demande souvent pourquoi les Allemands ne lui sourient pas.

Ces derniers nous paraissent austères, parfois énervés, et cela contredit les impressions que j’ai toujours eues dans mes voyages precédents.

Notre ami Ben m’en est témoin : quand nous traversâmes l’Europe en autostop, pour aller de Lyon à Nuremberg, je demandais souvent notre chemin à des passant.e.s. Les gens me souriaient. C’était l’hiver, il faisait froid, il neigeait, et les Allemands souriaient. Nous étions jeunes, c’était en 1992 ou 1993, l’Allemagne venait de se réunifier. Est-ce le vent d’optimisme de la fin du siècle qui faisait sourire les Allemands ?

En 2023 et 2024, Hajer et moi ne comprenons pas toujours pourquoi tant de personnes semblent en colère, tendus, boudant. On ne leur a pourtant rien fait de mal et, je le répète, Hajer sourit beaucoup. L’argument de ma jeune beauté d’il y a trente ans disparue depuis ne tient pas une seconde.

Les gens sont exaspérés dans leur voiture, ils klaxonnent souvent. Je finis par leur crier dessus, ou par les provoquer.

Toute ces trognes closes conduisent Hajer à se souvenir de la France comme d’un pays où les gens sont souriants, mêmes ceux qui votent Zemmour, et je suis sûr que vous serez contents d’apprendre qu’une âme pure pense quelque part quelque chose comme cela de vous.