L’aqueduc : marcher dans les murs

Mes promenades dans la palmeraie. La course et la marche entre les champs et sur les chemins d’eau. Mon oasis est en effet traversé de voies et de circulations 

Non loin de ma maison, en s’enfonçant dans la palmeraie, une arche se trouve pratiquée dans un mur. Longtemps, en me promenant au hasard, je ne prêtais pas attention ni au mur ni à l’arche.

Longtemps, je me bornais à marcher, à admirer les nuances infinies de vert et, sans me presser excessivement, je gardais en tête l’idée de retrouver plus ou moins mon chemin. Ou au moins de me rendre, à force de zigzags rêveurs, sur un sol connu d’où je serais apte à rentrer chez moi.

Et puis à force, j’ai apprivoisé mon oasis. J’ai appris à me repérer et à observer plus en détail les constructions variées des paysans locaux.

Dans cette arche, par exemple, j’ai réalisé qu’il y avait un escalier et j’ai décidé de m’y aventurer.

J’ai toujours rêvé de parcourir l’intérieur des murs, alors même que je souffre de claustrophobie.

Ma première nouvelle publiée, dans les années 1990, parlait justement d’un musée d’art contemporain où les murs sont aménagés de telle sorte que l’on puisse y intégrer des haut-parleurs, des objets de toute sorte, voire y faire pénétrer les visiteurs. A l’époque de cette nouvelle, je venais d’être viré du musée de Lyon mais j’avais gardé un souvenir merveilleux de mon activité de conférencier précaire. Toujours est-il que mes personnages passaient de plus en plus de temps dans les murs. J’essayais de donner une tournure kafkaïenne à cette histoire, preuve s’il en est qu’on ne devrait jamais écrire après avoir été viré.

Ici, dans cet oasis omanais, ce gros mur de pierre avait certainement une autre fonction que celle de séparer des parcelles de culture. Cela devait être une frontière de quelque sorte. Encore plus excitant de s’y enfoncer.

En haut de l’escalier, une fenêtre permettait de sortir et une nouvelle rangée de marches m’attendaient sur la façade extérieure du mur.

En plus de la claustrophobie, je souffre pas mal du vertige, mais j’affrontais mes tremblements pour monter jusqu’en haut. Ce que j’y vis me récompensa au centuple du courage dont je fis preuve.

Sur l’arête du mur coulait une eau fraîche et abondante.

Le mur n’était pas une frontière mais un aqueduc qui acheminait l’eau de la montagne vers les fermes de l’autre côté de la vallée.

Le mur était en fait un énorme falaj de pierre, une irrigation millénaire.

Ce jour-là je n’avais pas de téléphone ni d’appareil pour prendre des photos. Celles qui illustrent ce billet ont été prises lors de promenades ultérieures, et c’est pour cela que la photo qui suit montre une eau paresseuse et maigre : l’eau des falaj est minutieusement répartie entre paysans et on voit rarement courir l’eau au même endroit à fréquence rapprochée.

 

J’ai ôté mes chaussures et ai trempé mes pieds dans l’eau tiède et rapide en regardant l’oasis de ce nouveau point de vue.

A moitié par sens de l’aventure, et à moitié par peur de descendre par le même escalier, je décidai de marcher dans l’eau pour voir où ce falaj des hauteurs pouvait bien mener.

Mais cela, je vous le dirai une autre fois.

La Pluralité des mondes au Qatar

On sait que le Qatar subit un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis, du Bahrein et de l’Egypte. La situation est très tendue depuis plusieurs mois et il paraît que le Qatar en profite pour développer des manières de s’en sortir indépendantes.

J’en saurai davantage la semaine prochaine car je suis invité par l’ambassade de France à Doha pour donner deux présentations, une à l’université du Qatar, et l’autre à l’Institut français du Qatar.

Intéressante est la façon dont je suis présenté : à l’université, on souligne la venue d’un chercheur docteur en lettres tandis qu’à l’IFQ, comme en témoigne la photo ci-dessus, je suis annoncé comme « écrivain voyageur ».

A chacun son prestige.

Courir dans l’oasis

Tous les matins, avant qu’il fasse trop chaud, je me promène dans l’oasis au bord duquel se situe ma maison.

Les palmiers dattiers sont en train de se garnir de fruits verts qui grossissent presque à l’oeil nu. Au pied des palmiers poussent des bananiers et autres arbres fruitiers : des grenadiers, des citronniers et des arbustes à fleurs.

En passant devant ces arbres, on cueille des feuilles et on les renifle. Cela sent l’agrume, le thym, le curry, les épices orientales. C’est ainsi que se partage le territoire dans mon oasis : les palmiers pour les affaires, les exportations de dattes. Les autres arbres pour les travailleurs et les familles locales, pour leur thé, leurs repas et leurs parfums.

Entre chaque parcelle, les falaj attendent l’eau qui irriguera tous les champs par alternance.

Mes promenades sont un peu sportives. Par amour pour la nature et les nuances de verts, mes promenades se transforment en jogging. Poussé par une force obscure, mes jambes se mettent à courir et je rentre à la maison, tous les matins, en sueur et la tête pleine de lumière verte.

Les roses de Jebel Akhdar

Il n’y a qu’une route qui mène directement à la montagne célèbre du Jebel Akhdar, et cette route est dans mon village. Je ne pouvais donc pas habiter plus près des merveilles du plateau de Sayq tout en restant proche de mon lieu de travail.

Jeudi après-midi, jour de weekend, notre stratégie est de couper dès que possible avec le travail pour donner au jeudi une dimension d’un jour de congé de plein droit. Comme on le sait, changer de site est primordial. Se dépayser permet un repos plus radical grâce à une déconnexion physique et mental avec le quotidien.

Nous partons donc à la montagne et choisissons de refaire une promenade connue plutôt que d’explorer de nouveaux territoires. Nous appelons cette randonnée la « promenade des roses » car elle relie des villages qui cultivent notamment, sur des terrasses verdoyantes, des roses.

Les villages en flanc de coteau se suivent comme des perles dans un collier. Le plus beau de ces villages se découvre après une demie heure de marche douce. Les terrasses de roses entourent une petite mosquée confortablement lovée pour accueillir les paysans lors de leurs pauses prières.

Ce jour-là, des Omanais et des Indiens travaillent à cueillir les petites roses odorantes pour distiller la fameuse eau de rose de Jebel Akhdar. Je suis excité car je n’ai jamais pu avoir accès à cette eau de rose. Je la crois exceptionnelle, au point qu’elle est entièrement achetée par les parfumeurs arabes les plus exigeants. Nous parlons avec les travailleurs qui nous expliquent que l’eau de rose est fabriquée ici, dans le village, et qu’elle est ensuite écoulée sans peine, dans la famille élargie, sans avoir besoin de marketing.

Un certain monsieur Saïf nous invite à l’attendre une demie heure. Il nous montrera son atelier. Après sa journée de travail, il nous montre sa minuscule fabrique où il fait cuire les pétales de rose et l’eau. Je n’ai pas compris exactement le procédé, et pendant qu’il nous parle, des ouvriers indiens (ou bengladais) posent des ballots de roses dans l’atelier.

Saïf nous invite à boire le café chez lui. Il nous ouvre la porte et nous entrons dans le salon extérieur qui est la pièce importante de la vie omanaise. Un salon qui laisse invisible le reste de la maison et permet aux femmes de ne pas apparaître ne d’être vues. Ce « majlis » est un sas entre le dehors et le dedans et autorise toutes les réceptions amicales que l’on veut sans déranger la vie intime de la famille.

 

Nous nous asseyons sur les tapis et les coussins, non sans nous être déchaussés, et nous attendons le café omanais et la pâte de dates parfumée au beurre de chèvre maison. Les enfants de Saïf nous visitent. Ils vont à l’école dans les petits villages qu’on vient de traverser, sauf le tout petit qu’on me met dans les bras pour que je lui chante une berceuse française.

 

 

Le ferry pour Musandam

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Il existe une alternative à toute cette attente aux postes de frontière : le ferry. Depuis Mascate, un ferry part le jeudi à midi pour arriver six heures plus tard à Khasab, et le retour se fait le samedi midi.

J’y suis allé avec ma voiture et deux passagères, dont je parlerai une autre fois.

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Il convient d’arriver longtemps avant midi. Moi, j’ai dû payer un supplément de 20 % car je n’avais que vingt minutes d’avance sur l’horaire. Les billets sont un peu chers (45 rials aller-retour par personne, 15 rials pour la voiture), mais on peut économiser sur place si l’on décide de camper au lieu d’aller à l’hôtel. C’est l’option roots que nous avons choisie avec profit, car camper sur la plage permet de mieux profiter de la mer et du paysage.

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Le ferry Hormuz est un bateau ultra moderne, très rapide et confortable. C’est un bateau de type High Speed Craft, construit en 2008 en Australie, propriété du ministère des finances, et dont le numéro IMO n’est autre que le 9396189. C’est tout dire.

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Des sièges et des banquettes sont disposés dans deux larges salles, très propices à la lecture, à la sieste ou à la méditation. Nous, en plus de faire les imbéciles et de faire des commentaires stupides sur les autres passagers, nous lisions des livres de voyages, dont le roman de Jean Rolin, Ormuz, et la traversée de l’Oman de Jan Morris, Sultan in Oman.

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Musandam. Une exclave d’Oman

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Encore un mot nouveau.

Exclave, c’est le contraire d’enclave. Un territoire qui se trouve à l’extérieur des frontières de son propre pays. Pour aller à Musandam, il faut donc passer une première fois la frontière des Émirats arabes unis, puis une deuxième fois afin d’en sortir et de pénétrer ladite exclave. Au retour, comme il est logique, il convient aussi de traverser encore deux fois les mêmes frontières, ce qui fait beaucoup de frontières, beaucoup d’attente, beaucoup de risques de perdre un temps précieux si l’on veut juste se promener.

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Ce qui compte, c’est avant tout la position avancée de cette pointe de terre. Une pointe de l’Arabie vers l’Iran qui se rétracte légèrement sur ce point. On dirait une lente tauromachie des plaques tectoniques.

Mais quand on s’approche un peu, la pointe se délite en un territoire diffus et poreux. Des îles et des presqu’iles qui dessinent un paysage déchiqueté.

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Ormuz

J’ai toujours désiré me rendre au détroit d’Ormuz.
Ce n’est pas vrai.
Ce qui est exact, c’est que je me suis enfin rendu dans la pointe de terre où se situe Ormuz, que ce fut une jolie aventure et que ce petit voyage m’a suffisamment enthousiasmé pour rompre le silence qui s’était imposé sur ce blog depuis plus d’un an.
Ormuz, c’est le nom d’une île et du détroit qui sépare l’Arabie et l’Iran.
C’est aussi le titre d’un roman de Jean Rolin, publié en 2011.
Dans le détroit, à l’horizontale, passe un grand pourcentage des pétroliers qui vont approvisionner les économies du monde. C’est un donc un lieu hautement stratégique.
Dans le détroit, à la verticale, passent des centaines de petites embarcations qui font la navette entre la péninsule arabique et l’Iran pour faire de la contrebande et contourner le blocus dont l’Iran est victime.
La pointe arabique du détroit d’Ormuz est donc une péninsule qui appartient au sultanat d’Oman, la péninsule de Musandam.
La capitale de cette péninsule est Khasab.
Cela fait beaucoup de mots nouveaux.

Du théâtre arabe contemporain

Ce que l’on peut retirer des productions que l’on a vues sur scène du festival de théâtre d’Oman, c’est d’abord une étonnante créativité et vitalité de l’art dramatique dans ce pays. Il y a bel et bien, ce n’était pas évident, il fallait le montrer, une communauté assez importante pour faire masse dans la création théâtrale.

Des acteurs, des techniciens, des auteurs, des infrastructures, et même un public. Beaucoup de ce personnnel a suivi des formations à l’étranger, peut-être dans le monde arabe, on pense à l’Egypte, sans doute aussi en Angleterre et en France. On reconnaît l’influence de gens tels qu’Ariane Mnouchkine et Peter Brooks notamment. 

Et justement, la mention de ces monstres sacrés de la scène m’amène à dresser un constat provisoire de la créativité des arts de la scène en Oman : une théatralité proche de la danse, de la chorégraphie. Un gros travail sur la physicalité des comédiens et sur les mouvements collectifs dans l’espace. Beaucoup d’usage de la musique sur scène, mais le plus souvent une musique produite par les acteurs eux-mêmes, leurs voix, leurs pas, quelque fois une percussion.

On est donc très loin de ce que des esprits étroits auraient pu craindre :  une imitation cheap des spectacles à la mode, du kitsch télévisuel ou des reprises de comédies musicales sentimentales.

Avant et après les représentations, le festival organise des sessions de discussions et de tables rondes où discutent des critiques professionnels, des metteurs en scène et des politiques. Les thèmes abordés sont : la place des femmes dans le théâtre arabe, la création d’un répertoire original ou la constitution d’un public. Après les pièces, les critiques se réunissent pour procéder à des analyses à chaud et des discussions. Il paraît que les critiques arabes n’y vont pas de main morte et n’hésitent pas à exprimer leur déception, leur réserve ou leur enthousiasme.

Je n’ai pas assisté à toutes ses séances, mais je tâche de me rendre à un maximum de rendez-vous, parfois avec l’aide d’un interprète, parfois sans. La plupart du temps je ne comprends pas la communication verbale, alors je m’imprègne du non-verbal, l’ambiance, le ton, les réactions. Cela reste passionnant.

En écho à ce que j’ai écrit précédemment sur le Royal Opera House de Mascate et sur la musique classique en Oman,  on peut remarquer que les Omanais se développent avec méthode, sans fuir devant les investissements nécessaires, en se choisissant des partenaires internationaux, et dans un souci de cohérence. Ils donnent l’impression de penser au long terme et ne pas se suffire des subventions et des mannes passagères. On sent une volonté organisée derrière tout ceci, qui préside aussi à la création des universités et des autres structures culturelles.

Dernier exemple : la constitution officielle d’une branche arabe de l’association internationale des critiques de théâtre. Là encore, je trouve assez impressionnant que l’on ait l’intelligence de prendre au sérieux l’activité critique, même si la motivation politique est sans doute marketing. Reconnaître la légitimité d’un discours critique, fût-ce pour le divertissement, et donner les moyens matériel de sa diffusion, est toujours une attitude qu’il convient de saluer.

Festival de théâtre à Nizwa, Oman

Ce critique québécois m’apprend qu’ici, juste à côté de l’hôtel, se tenait un nouveau centre culturel, doté de salles de théâtre, de cafés, de bibliothèques, de lieux ludiques pour les enfants, et que ce nouveau complexe accueillait le sixième festival international de théâtre d’Oman.

J’étais très surpris, non seulement parce que personne ne m’en avait touché le moindre mot, mais aussi parce que j’avais toujours cru qu’il n’y avait pas de théâtre en Oman. Tout le monde m’a toujours dit que c’était un désert culturel.

Le soir même je me rends dans ce mystérieux centre culturel. Très impressionné, je note l’architecure arabe, les enfilades de jardins, les façades moucharabieh, la fraicheur et le calme qui se dégage de ce cloître. Une bibliothèque de toute beauté, avec des fauteuils et des moquettes qui donnent envie de se rouler dessus. Seuls les rayons visibles depuis le jardin sont garnis de livres. Le reste est vide.

Je croise Michel, mon ami critique, qui me présente à une charmante Suédoise francophone qui répond au doux nom de Margareta. Elle aussi critique de théâtre et des arts vivants. Dans une salle de spectacle modeste et modestement éclairée, nous assistons à une première pièce sans parole, qui tient plus de l’entraînement et de la performance physique qu’autre chose. Puis nous prenons un thé dans le café en plein air qui se tient sur une pelouse derrière le bâtiment. A côté de ce café, un petit théâtre de plein air pourrait accueillir de merveilleuses sessions musicales et poétiques. Je claque des doigts sur la scène, le son résonne et percute. Ici, il n’y aurait pas besoin de sonorisation : une guitare, un oud ou une cithare, une voix, deux voix, quelques percussions légères et picotantes, et le tour est joué.

A 19.30, nous sommes dirigés vers la grande salle de théâtre pour la performance de la soirée. Grande salle avec balcon, plusieurs étages, sièges très confortables, caméras de télévision, les Omanais ont fait les choses en grand.

Cela me paraît très étrange que cela soit construit ici, entre Berket el-Maouz et Nizwa, au milieu des montagnes. Sans doute une volonté de décentralisation, comme l’ouverture de mon université. Il faut rappeler que Nizwa est élue Capitale 2015 de la culture islamique, l’équivalent des capitales européennes de la culture. Sans doute y a-t-il eu des opportunités spécifiques de financement. En tout état de cause, c’est une belle réalisation qui j’espère ne fermera pas ses portes une fois le festival terminé. Avec les quelques universités que compte la ville, il nous est permis de rêver à une programmation continue et à des activités de rencontres, de débats, de spectacles et de recherches en tout genre.

La pièce à laquelle nous assistons est en arabe, mais un critique libanais francophone nous explique l’argument en gros. L’action se passe dans un village, où un insecte pénètre dans les plantes et menace la vie des palmiers, donc de l’économie du village. Lutte entre le bien et le mal dans le monde rural omanais. Question de l’acceptation ou non des idées venues d’ailleurs, de la dangerosité respective de se cloîtrer entre soi ou de s’ouvrir à l’autre.   

Les comédiens sont bons, même si je n’ai pas été ébloui. La mise en scène et la scénographie sont faites par des gens qui savent ce qu’ils font, qui ont de l’expérience du théâtre, mais qui sacrifient trop à l’exhibitionnisme. Ils cherchent trop à montrer tout ce qu’ils savent faire, en terme technique et en terme de jeu. Une volonté d’en mettre plein la vue qui est très compréhensible pour un théâtre national en pleine naissance.

Et toi, me direz-vous, toi sage précaire qui ne parle pas l’arabe, que foutais-tu donc là, à ne rien comprendre ?

Moi ? Mais moi, être entouré de gens charmants sans rien comprendre à ce qui se dit autour de moi, mais c’est toute l’histoire de ma vie.

Louis XIV et sultan Qabous

On entend un peu trop dire que l’Oman est un désert culturel. Peu de galeries d’art, peu de musées, peu ou pas de théâtre, une scène musicale exsangue, quelques cinémas où l’on mange des productions américaines et regarde du pop corn. Et au milieu de ce désert, aime-t-on disserter, cet opéra pour l’élite bourgeoise.

Le voyageur précaire est trop inquiet pour se satisfaire de ces grands traits confortables. D’abord l’opéra n’est pas hors de prix. On peut trouver des places pour 5 rials (12 euros), ce qui est possible grâce à un système de subventions publiques. Ces subventions ne faiblissent guère magré la crise économique qui touche les pays producteurs de pétrole. Il suffit de voir le nom des interprètes, compositeurs et metteurs en scène qui viennent se produire à Mascate ces derniers mois : Hélène Grimaud, Jonas Kaufmann, Turandot mis en scène par Zeffirelli, Hani Shaker, Abadi al Zohar, Sondra Radvanovsky. Belle programmation qui témoigne au moins un peu d’un réel respect d’un gouvernant pour son peuple.

Un projet de théâtre national est en cours de réalisation, et de nombreux événements culturels voient le jour, sous l’impulsion d’un ministère de la culture qui s’intitule plutôt ministère de l’héritage et du patrimoine. Bref, on note une politique culturelle et éducative impulsée principalement par le sultan en place.

Ces derniers temps, je faisais un cours sur la littérature du XVIIe siècle et notamment sur Molière. Les étudiantes voulant comprendre le rôle du roi Louis XIV dans le développement des arts et des lettres ont soudain trouvé cette question très concrète quand on a esquissé une comparaison avec le sultanat d’Oman : la stabilité exceptionnelle du pays (et l’importance de la stabilité en l’occurrence), la volonté de créer des académies et des universités, le mécénat d’Etat, la munificence des infrastructures scéniques où tout un chacun voit la trace et la grandeur du prince. Et surtout, une chose difficile à démontrer, la protection de certains artistes et certains spectacles contre la pression religieuse. Molière a dû sa survie et sa durabilité à la bienveillance du roi, de même que certaines productions de l’opéra de Mascate ont fait vainement l’objet des foudres de factions conservatrices du pays.

Les filles qui étudient à l’université de Nizwa sont alors très sensibles à ces arguments : ne doivent-elles pas leur place à l’université au bon vouloir du monarque ? Il paraît que leurs grand-mères sont illettrées. Et là encore, bien que mon université soit privée, la plupart de mes étudiantes sont bénéficiaires de bourses d’Etat, ce qui permet à des populations montagnardes un certain accès à l’enseignement supérieur.

Il faut se représenter ce qu’était l’Oman il y a à peine 45 ans. Un pays profondément divisé, instable et pauvre, tendu entre plusieurs seigneurs, où aucun souverain n’avait la légitimité de l’ensemble du territoire, et où la culture était vraiment le cadet des soucis de la société. Comme à l’époque de Louis XIV, c’est l’absolutisme d’un pouvoir qui a été la condition de possibilité d’une relative paix sociale et d’un développement éducatif de l’ensemble du peuple.

C’est alors que, au bord de la piscine où je décompresse et soigne mon corps d’athlète, je fais la rencontre d’un Québécois d’origine tunisienne. La soixantaine gaillarde et élégante, il est critique de théâtre et m’apprend qu’un festival international a lieu en ce moment, à grands frais, dans mon village de Berket el Maouz.

Un festival de théâtre ici ? Et personne n’en a rien dit au sage précaire ?