Dans le désert avec Julien Blanc-Gras

Station service d’Izki, sultanat d’Oman. Photo d’Antonin Potoski

Dans le désert (2017) se présente comme un récit de voyage intéressant à plus d’un titre. Je cite la présentation de l’éditeur Au Diable Vauvert :

Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide dans un nouveau monde…

Ceci est un peu mensonger. À la lecture, il apparaît que c’est principalement du Qatar qu’il est question. Au Bahrein, le voyageur ne peut pas entrer faute de visa. Le sultanat d’Oman est à peine évoqué, quelques pages à la toute fin du livre.

Je confesse que c’est la mention d’Oman qui m’avait donné envie de lire ce livre. Julien Blanc-Gras étant célèbre, véritable chouchou des journalistes du Masque et la Plume, j’étais alléché. Je voulais savoir comment un auteur à succès allait aborder Mascate, et si j’allais apprendre quelque chose. Las, Dans le désert n’aborde, à propos d’Oman, que la Péninsule de Musandam, où se trouve le détroit d’Ormuz.

Le but du récit est d’aller voir les Qatariens de plus près pour les laver des stéréotypes de milliardaires qui leur collent à la peau. Blanc-Gras est un professionnel du reportage, il rencontre donc des gens qu’on ne rencontrerait pas tous les jours, mais qu’apprend-on sur le Qatar ? Dans ce livre, pas grand-chose. On ne sort pas des préjugés que l’on a déjà en tête avant même d’y avoir mis le pied.

Quelques pages sur les Émirats arabe unis qui pourraient avoir leur place dans un magazine de voyage.

Enfin quelques pages en Oman, à Khasab plus particulièrement, sans doute parce que l’écrivain n’avait pas le temps d’aller plus loin. Il fallait cocher la case « Oman ». Un clin d’oeil à Ormuz de Jean Rolin lorsque Blanc-Gras écrit :

C’est officiellement un bout du monde. Je ne peux pas vraiment aller plus loin, à moins de tenter de rejoindre l’Iran à la nage.

Il faut attendre les trois dernières pages du livre pour voir quelque chose d’inhabituel. Le narrateur se laisse inviter par un marinier dans son village. On va aller, grâce à l’écrivain-voyageur, dans l’un de ces petits hameaux accrochés « au pied d’une falaise ». Voilà qui est nouveau car ces villageois n’invitent pas souvent des étrangers. On n’en saura rien car l’auteur arrête ici son histoire.

Cela demeure un petit livre facile à lire, plaisant, parfois un peu drôle mais dont il ne faut pas exagérer la drôlerie.

Après le récit, l’auteur remercie l’Institut français pour lui avoir fait bénéficier d’une bourse d’écriture, ainsi que la Fondation Jean-Félicien Gacha pour son « concours » dans l’écriture du livre. C’est le problème des écrivains professionnels : ils gagnent leur vie avec les livres, par conséquent ils vont à la chasse aux subventions, restent très peu de temps dans les territoires explorés et produisent le plus vite possible des livres assez peu originaux.

Ma mosquée préférée en Oman : Shawadhna, à Nizwa

Naima Benkari a écrit de belles pages sur cette mosquée dans son monumental ouvrage sur les mosquées ibadites, et c’est elle, Naima, qui m’a expliqué où se trouvaient les mosquées les plus intéressantes de Nizwa.

Je m’y suis essayé à plusieurs reprises pour trouver la mosquée Shawadhna. Personne de notre connaissance n’avait eu vent de vieilles mosquées intéressantes. Les livres du genre guides touristiques n’en touchaient pas un mot.

Pas un mot. À croire que les touristes et les voyageurs ne peuvent pas être musulmans. Ou que les musulmans ne peuvent pas être touchés par l’histoire, la culture et l’architecture anciennes. Sur internet, rien non plus à part un un site spécialisé dans la culture et l’architecture islamiques, qui présente des photos ravissantes et une description écrite en anglais. Cela n’est pas encourageant car il semblerait qu’aucun visiteur lambda, aucun blogueur, aucun influenceur quelconque n’a jamais parlé de la mosquée Shawadhna, alors que les photos et les commentaires abondent à propos des grandes mosquées de Mascate.

Rien n’indique de l’extérieur qu’il s’agit d’une mosquée. Vous marchez dans une ruelle de la vieille ville, vous êtes environné de maisons dont beaucoup sont en ruine, et vous ne voyez nulle trace de bâtiment religieux. À force d’efforts, on l’a trouvée grâce à un concours de circonstance.

Je parcourais la ruelle en question avec Hajer lorsqu’un Omanais passa près de nous avec une assez grosse clé. Nous eûmes l’intuition qu’il était imam. En effet, il nous expliqua que pour entrer dans la mosquée il fallait ouvrir cette porte qui menait à un escalier. Cachée dans le tissu urbain, nichée dans une maison anonyme, en haut de cet escalier étroit, se trouvait la plus belle mosquée qui m’ait été donné de voir. Ce monsieur, Cheikh Mohammed, nous fit le plaisir d’ouvrir la porte pour que nous puissions prier et visiter.

Nous sommes d’abord passés par la salle d’eau pour faire nos ablutions. Pour s’assurer de ne rien salir et d’être au plus près d’un état possible de pureté, nous nous lavâmes les mains, la bouche, le nez, le visage, les oreilles, la tête, les avant-bras et les pieds.

Cheikh Mohammed nous accompagna et nous assura que la Masjid al Shawadhna datait du septième siècle de l’hégire. D’après mes recherches, et notamment celles de Naima Benkari, elle daterait plutôt du dixième siècle de l’hégire, c’est-à-dire du XVIe siècle de notre ère. Ce n’est pas la plus ancienne mosquée d’Oman, loin de là, mais celle dont la décoration est la plus extraordinaire. Quatre large colonnes basses soutiennent le plafond partiellement voûté de la salle de prière.

La salle de prière est assez petite, je dirais 30 m2, ce qui contraste avec la mode actuelle du gigantisme architectural.

Les portes d’entrée font face aux fenêtres qui donnent sur la ruelle. Quand vous entrez, le mur sur votre gauche est le mur de la Qibla (celui qui indique la direction de la Mecque). Ce mur est de toute beauté, c’est vers lui que nous nous sommes d’emblée dirigés, émerveillés et frappés de surprise. Je n’imaginais pas trouver dans un vieux quartier en ruine de Nizwa un joyaux aussi bien préservé.

Le mur de la Qibla est sculpté dans la pierre de motifs géométriques et de motifs végétaux. Cet art des entrelacs me fit penser aux décorations celtes du Book of Kells d’Irlande, ou aux enluminures chrétiennes des évangéliaires médiévaux. Les couleurs ont presque disparu mais on perçoit encore le bleu-vert des céramiques incrustées et des ocres rougeoyants des peintures persistantes. Tout cela donne une patine magnifique.

Tout en haut du mur de la Qibla, des lettres arabes sculptées que j’essayais en vain de déchiffrer. Hajer vint m’aider : il s’agit de la profession de foi, la Chahada : « Il n’y a pas de Dieu autre que Dieu, Mohammed est messager de Dieu. » Le nom du prophète, au centre exact de la ligne, est comme entouré d’une auréole.

On entendait en contrebas les gens passer dans la ruelle. Ils ne nous voyaient pas, même quand on se penchait dehors, car la salle de prière est à l’étage. Sensation d’isolement sans être séparé du monde. C’est l’endroit le plus adéquat pour se reposer et méditer. Je pourrais rester ici le restant de mes jours.

Je me suis marié à l’omanaise

Avec cheikh Yaqoob et cheikh Ibrahim, Birkat al Mouz, Oman

Quand on vit en Oman, il est probablement plus simple de se marier selon les coutumes des Omanais, et en suivant leur législation. Quand vous êtes français et que la femme de vos rêves est tunisienne, il faut s’accrocher pour vous unir en toute légalité. Aucun des consulats des deux pays ne pouvait le faire.

Alors je voudrais m’adresser ici à tous les anti-cléricaux du monde. Je les connais bien, j’ai fait partie de ce groupe informel. Moi aussi je disais que le religions étaient des carcans et qu’il fallait s’en libérer. Pensez à cela, chers libres penseurs : quand vous voulez vous unir avec un partenaire d’une nationalité différente de la vôtre, la seule institution qui vous le permet, bien avant la république française, c’est la religion.

On choisit des témoins, des références morales, ces gens contactent un imam et vous organisez une petite réunion chez vous, ou chez un ami, et la cérémonie proprement dite dure moins longtemps que le thé et les petits fours.

Le sage précaire avant le mariage, avant qu’on l’affuble d’un habit traditionnel omanais

Je ne parlerai pas des parcours du combattant que nous avons dû effectuer pour régulariser notre situation du point de vue strictement administratif. Rien ne nous a été facilité.

Ce que j’ai envie de relater, c’est la douceur des Omanais qui sont venus pour nous et qui nous ont mariés dans une belle ambiance ibadite, faite de sourire, de prière et de bienveillance.

C’était tellement émouvant pour moi que je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs concrets. À un moment, cheikh Yaqoob s’est assis en tailleur en face de moi, et ma promise était assise à côté de moi. Il y avait encore un ami témoin près de moi. Tout est confus, je me souviens d’avoir baigné dans une grande chaleur humaine. Je devais répéter des phrases en arabe, promettre à Allah de m’occuper de l’être humain le plus charmant du monde jusqu’à ce qu’Il me rappelle à lui. Elle-même, mon épouse, ne se souvient pas du fait qu’elle a dû, ou non, prononcer des paroles rituelles.

Puis, Allah sait pourquoi, j’ai changé de tenue, et me suis retrouvé affublé de l’habit omanais traditionnel, la dishdasha blanche, accompagnée de sa coiffe pleine de dignité.

Hajer était soutenue dans cette amoureuse épreuve par quelques amies locales, dont je tairai le nom, interdirai l’image et à qui je renouvelle mes remerciements. Cet après-midi fut pour moi plus qu’un soulagement. Je ne saurais dire. Un accomplissement humain, une aventure du coeur. Un voyage dans plusieurs dimensions, terrestres et célestes.

À la recherche d’un cadeau au Souk de Seeb

Guéri du COVID 19, il faut passer à l’étape suivante : remercier ceux qui m’ont aidé et soutenu. En ce qui me concerne, c’est mon épouse qui a beaucoup oeuvré pendant deux semaines. Elle faisait face à de nombreux défis en même temps. Comme cette maladie défraie la chronique et qu’on compte les morts, on est facilement gagné par la peur et l’inquiétude, par conséquent Hajer se faisait du sang d’encre pour moi et devait combattre ses propres angoisses. Parfois, prise de panique, elle se réveillait en pleine nuit et venait dans la chambre d’amis où je m’étais confiné pour mettre la main sur mon front. Elle me réveillait mais qu’importe, elle voulait s’assurer que j’étais vivant.

Pour tout ce soin qu’elle m’a apporté, pour toute cette angoisse qu’elle a supportée et pour tout le reste, elle méritait que je lui offre un beau cadeau.

Elle ne voulait pas de cadeau, elle ne voyait pas en quoi elle méritait, mais j’ai tellement insisté que nous sommes allés au souk de la ville de Seeb, à côté de Mascate, pour trouver quelque chose de beau, si possible avec de l’or.

L’or occupe une place centrale dans la culture populaire des familles arabes. C’est le trésor des femmes. Dans la tradition islamique, les hommes ne portent pas d’or (ils portent éventuellement de l’argent), et surtout ils se doivent d’offrir de l’or à leurs femmes et leurs filles.

Dans un pays comme Oman, un homme qui n’offre pas d’or est un homme rongé par la honte. Les autres hommes de la communauté le blâmeront en silence : ne pas faire le minimum pour s’occuper de sa femme est une indignité. Il m’est arrivé de rencontrer des hommes mariés, arabes mais pas omanais, qui n’avaient jamais eu les moyens. Ils étaient pourtant valeureux, bienveillants et méritants, mais l’absence d’or dans leur couple était une blessure pour eux. Ils avaient promis qu’ils offriraient une parure et ne se sentiraient pleinement hommes que lorsqu’ils auraient tenu leur promesse.

Cette passion pour la magnifique matière première se retrouve partout dans le monde musulman. Très loin à l’ouest, sur la côte de l’océan Atlantique, il me semble que les familles musulmanes ont les yeux qui brillent devant la chaude lumière des bijoux dorés. Du moment qu’ils sortent de la pauvreté, ils s’y connaissent. Au premier coup d’oeil, ils savent s’ils sont devant du 18 carats ou du 22 carats. Il paraît qu’en France, nos bijoux sont confectionnés avec un or moins cher, moins brillant que dans le Golfe persique. Qu’on trouvera du 24 carats en Arabie saoudite et au Koweit, tandis qu’en Oman on achètera plutôt du 21 carats à cause de l’influence de l’Inde.

Chez les joaillers et les orfèvres du souk de Seeb, on voyage d’un type d’or à un autre. L’un nous dit que ce bracelet est du style omanais mais mon épouse, en l’essayant, déclare qu’il s’agit d’une confection du Bahrain. On passe devant des parures d’un or sombre extraordinaire, des parures importables si l’on n’est pas soi-même une Bédouine, princesse du désert.

Marié à une femme arabo-musulmane, j’ai appris à respecter l’or et me rendre modeste devant la matière. Dans les films, on voit des hommes qui achètent des bijoux tout seuls et qui l’offrent à l’objet de leurs transports. J’ai fait cela une ou deux fois mais ne commettrai plus cette erreur. Les femmes arabes choisissent méticuleusement, elles soupèsent, elles essayent mille fois, elles retournent inlassablement chez les mêmes joaillers, elles discutent, puis elles négocient, elles marchandent, et enfin seulement elles portent et elles rangent « leur » or.

J’ai vu des femmes de plusieurs générations se réunir en conciliabule pour se montrer leur or. C’est un art qui nous dépasse, nous, les hommes qui prétendons diriger les opérations.

Au bout de la deuxième visite du Souk al Seeb, nous n’avons pas fait d’affaire. Il faudra y retourner une troisième fois, une quatrième fois, et pourquoi pas aller voir d’autres souks.

Comment je suis devenu guide touristique de luxe à Birkat al Mouz, Oman

Un jour, une amie nous demanda si nous serions intéressés de faire visiter notre village et notre région à des touristes fortunés venus de France. A priori non, nous n’étions pas intéressés, mais nous avions tellement d’affection pour notre amie que nous avons dit… mmmmoui pourquoi pas.

Une amie de notre amie avait une agence de tourisme ultra spécialisée pour les plus riches d’entre nous. Enfin, pour les plus riches d’entre vous, parce qu’entre les lecteurs de La Précarité du sage et le sage précaire, un gouffre économique tisse sa toile, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Je ne sais pas trop pour mon épouse, mais pour moi l’oasis de Birkat al Mouz était trop précieuse, trop belle, trop intime pour être partagée avec des groupes de touristes. Comment vous faire comprendre cela ? Mon oasis était ma découverte, mon trésor, mon invention. Ma fille, ma bataille. La plupart des gens qui vivaient en Oman ne le connaissaient pas à cette époque. Je l’ai fait découvrir à des amis de Mascate qui pensaient connaître le pays comme leur poche. Je l’ai même fait découvrir à des habitants de Nizwa et de la nouvelle ville de Birkat al Mouz. Il faut s’imaginer que c’était un joyaux complètement inconnu et que les guides touristiques (les livres du genre Guide Gallimard et Lonely Planet), en français, en anglais et en allemand, n’en disaient que quelques mots, pour indiquer que ce village était la porte d’entrée de la route menant à la montagne, et qu’il était possible d’y faire le plein pour les 4×4.

Or, les voyageurs les plus riches, que faut-il leur offrir ? Ils veulent de l’exceptionnel, du luxe et de la qualité supérieure, mais il veulent aussi de l’authentique, du local et de l’expérience enracinée. Nous pouvions leur offrir cela, non le luxe mais l’exceptionnel et le local. Nous pouvions les emmener dans les ruines les plus incroyables d’Arabie ; nous pouvions même les faire entrer dans des mosquées rares et sublimes. Nous pouvions leur faire vivre une expérience unique, dans les profondeurs de l’islam ibadite dont notre oasis et la vieille ville de Nizwa étaient le coeur vibrant. Nous pouvions le faire, mais cela leur coûterait la peau des fesses, alors mieux valait laisser tomber.

Notre amie nous mit finalement en contact avec son amie, car nous traînions des pieds devant cette proposition. Notre but était de refuser poliment et gentiment l’offre de cette agence de voyage. Je ne savais pas comment le lui dire : nous n’avons pas de temps libre pour le tourisme, et puis nous sommes très occupés, nous sommes des profs d’université, nous avons des livres et des articles à écrire, nous sommes suffisamment payés, nous n’avons pas besoin d’arrondir nos fins de mois. J’essayais aussi de lui faire comprendre que ma femme n’était pas Madame Tout-le-monde, qu’elle avait des compétences qui la rendaient hors compétition, hors normes, sans comparaison avec la meilleure des guides touristiques, qu’on ne pouvait pas s’attacher les services de ma femme avec quelques billets. De mon côté, on pouvait me corrompre assez facilement, mais j’étais un être trop laborieux, il me fallait des mois pour écrire un article de recherche, j’étais trop paresseux, trop jouisseur, trop désireux qu’on me foute la paix pendant les week-ends.

L’amie de notre amie ne désarmait pas, et c’est ce qui me désarma. Elle gardait le sourire et c’était désarmant. Elle disait qu’on n’avait pas à bosser le week-end, que nous pouvions poser nos conditions et qu’elle se débrouillerait avec ses richissimes clients pour faire entrer nos conditions dans ses emplois du temps compliqués.

Nous ne savions plus comment refuser. Ma femme me demanda de ne rien faire qui puisse déplaire ou froisser l’amie qui nous avait mis en contact. Je me lançai à l’eau, toute honte bue, avec mon dernier argument massue : « Le problème, vois-tu, est que tout ce que l’on pourrait offrir est trop cher pour une agence de voyage. J’ai honte de le dire, car ça me fait passer pour un vile capitaliste, et moi-même je n’accepterais jamais de payer autant pour ce genre d’expérience, donc je ne mes sens pas bien de te parler ainsi, mais voilà, nous ne pourrions pas passer de temps avec tes clients à moins de & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure.

L’amie de notre amie ne se départit pas de son sourire et dit : « D’accord ».

D’accord pour & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure ?

Dans ce cas-là, nous ne pouvions plus vraiment faire machine arrière. Nous devînmes à cette minute des guides touristiques pour Français, Belges, Suisses et Québécois fortunés.

Je pense que notre amie entrepreneuse avait l’idée suivante en tête : je vends cette prestation à perte pendant quelques mois, je vois si ça fonctionne et si les clients en ont pour leur argent, et en attendant je vois si je peux trouver du personnel moins cher et tout aussi compétent que ces deux-là pour atteindre à moyen terme à un équilibre dans lequel tout le monde pourra se retrouver.

Du moins, moi, si j’avais été elle, c’est ainsi que j’aurais réfléchi.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Un ballet automobile autour d’un arbre

Hier, à la nuit tombante, nous sommes allés voir le margousier le plus intéressant de Seeb. Il est seul sur une grand place vide, dont je ne sais pas si elle est un terrain vague ou un espace volontairement vide, pour faire respirer ledit margousier.

Les enfants jouent non loin, et le long des maisons, les femmes et les hommes prennent le frais relatif de la fin de journée, assis par terre sur des tapis où ils se servent du thé.

Cet arbre m’a plu au premier regard, quand je l’ai découvert lors de promenades hasardeuses. Nous venions de déménager à Seeb et je découvrais mon quartier à pied et en voiture, en me laissant porter dans les méandres des vieilles rues. Ce sont les arbres qui m’ont de suite intéressé. Ce sont les arbres qui m’ont parlé de l’histoire de ma ville.

Celui-là, par exemple, il me parut grand et majestueux. J’ai senti immédiatement qu’on le respectait, voire qu’on le vénérait, ou plutôt qu’on l’avait vénéré et qu’il était aujourd’hui à la retraite. Mais je crains qu’il souffre. Non de la sécheresse, car pour être aussi vieux il a dû plonger ses racines dans une terre riche, mais des maltraitances humaines. Des branches sont cassées autour de lui. Des clous lui ont été plantés dans l’écorce.

Souvent, mes joggings et mes promenades me mènent à lui et je ressens quelque chose près de lui. À l’aube, il m’arrive de grimper sur son tronc et de me reposer sur une branche. Qu’est-ce que je ressens exactement ? Je ne saurais le dire.

Malade du Covid 19, je me forçais à faire des promenades le soir et/ou le matin. Plusieurs fois, j’ai dépassé mes forces et mon énergie pour marcher jusqu’à ce margousier qui m’apaisait. Les femmes assises sur les tapis devant leur maison me regardaient. Je n’osais leur dire bonjour ni les regarder, pour ne pas les gêner. Je touchais l’arbre magnifique sans savoir pourquoi. Je n’allais pas jusqu’à l’étreindre mais j’y collais mon dos endolori. Dire que l’arbre me revigorait serait exagéré. Ce qui est vrai est que je suis attiré vers cet arbre, par cet arbre, que je vais le voir intentionnellement, et que je ne sais pas pourquoi.

Il est appréciable que les communautés humaines l’aient laissé là, au milieu de nulle part, depuis plus de cent ans. J’ai déjà dit combien cette essence d’arbre était précieuse et médicinale dans le sous-continent indien, nul doute que celui-ce en particulier jouait un rôle de pharmacie collective tandis que tous les autres, à Seeb, appartiennent clairement à une habitation privée.

Les pur-sang du Sultan sur ma plage

Les chevaux du Sultan font leur sortie quotidienne au coucher du soleil, Seeb.

À quelques kilomètres de Seeb où j’habite, à Mabaila, se trouvent les haras privés du Sultan d’Oman. Comme l’Oman est une monarchie absolue, les possessions privées du Sultan sont un peu la propriété de toute la nation, avec la spécificité que personne n’en a l’usufruit, excepté le Sultan.

Le sultan actuel, Haythem, on peine à le connaître, à savoir ses goûts, ses tendances, ses prédilections. Dieu sait que son grand prédécesseur aimait la musique, les chevaux, les palais et l’architecture. Du coup, Qabous avait installé ses haras somptueux au bord de la mer, dans la commune de Mabaila, où se trouve aussi l’un des grandioses palais royaux entouré de hauts murs.

Tous les matins à l’aube, et tous les soirs au coucher de soleil, les cavaliers de la garde royale font faire des exercices aux magnifiques chevaux de Sa Majesté. Souvent, hommes et femmes montent ces belles bêtes tous ensemble. De jeunes princesses avenantes suivent des formations équestres sous nos yeux de baigneurs rêveurs. Ces princesses arabes se savent regardées et savent adopter une mine hautaine sans tomber dans le dédain.

Les cavaliers sont assez généreux avec nous, le petit peuple. Ils nous rendent nos saluts, ils permettent aux enfants de caresser leur bête, ils prennent des poses pour que nous puissions faire de jolies photos.

Eux seuls avaient le droit de pratiquer la plage, avec les pêcheurs, lorsqu’elle était interdite à tous les baigneurs et les promeneurs, à l’époque des restrictions dues au COVID 19. La police veillait et nous exhortait à quitter même la corniche. Nous étions donc condamnés à marcher et courir dans les rues avoisinantes, ce qui m’a fait découvrir de nombreux arbres remarquables.

Et même là, dans les rues calmes de Seeb, aux vieilles maisons centenaires et aux gros arbres à Neem, on croisait encore les pur-sang arabes. Je dis « pur-sang » pour faire classe, en vérité je ne connais rien aux races de chevaux. Dans mon esprit, les cavaliers faisaient marcher les beaux coursiers du Sultan dans tous les territoires de la ville pour les y habituer en prévision des actions de maintien de l’ordre où l’on aura besoin de chevaux capables de garder leur sang-froid dans des contextes humains agités.

À moins que le seul objectif de ce merveilleux carrousel soit de divertir la jeunesse dorée du sultanat, dans une colonie de vacances à la dimension d’un pays.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Mes premiers pas incertains en tant que vice-doyen

Dès que j’ai investi mon vaste bureau, meublé de canapés et de fauteuils, d’une table ronde de réunion et d’étagères tapissant le mur, une gentille Omanaise est entrée pour poser sur mon bureau un épais livret qui comprenait les milliers de références correspondant à des documents qu’il fallait produire pour l’accréditation de l’université.

Alors écoutez bien parce que ce n’est facile au début, et une forte charge de travail vous attend Dr. Guillaume. C’est pourquoi nous sommes tous contents que votre poste soit enfin occupé par quelqu’un (somebody).

Enfin ! mes talents sont reconnus au point d’être devenu « quelqu’un ». La jeune femme, souriante dans son abaya noire, se lance dans une explication de ce que seront mes responsabilités pour une tâche qui n’est même pas répertoriée dans le descriptif de mon poste. Il s’agit d’un fardeau surérogatoire qui ne sera pas pris en compte dans mon évaluation de travail. En revanche, si elle est surérogatoire, cette tâche n’en est pas moins obligatoire, essentielle et surtout urgente pour la faculté. Je dois m’y mettre dès aujourd’hui car un retard considérable a été pris et l’accréditation de l’université ne peut plus attendre. L’accréditation est le processus qui certifie à la nation que nous sommes une université officielle. Si nous échouons à convaincre l’organisation de contrôle que nous méritons l’accréditation, les diplômes délivrés depuis vingt ans ne vaudront plus rien et nous devrons fermer boutique. L’université de Nizwa court après cette accréditation depuis 2002, s’est fait recaler plusieurs fois et se fait peur en disant à tous que nous sommes sur la route de la dernière chance.

La jeune Omanaise, dont je n’ai pas saisi clairement pour qui elle travaille, m’explique alors du mieux qu’elle peut, c’est-à-dire du mieux qu’elle même comprend de quoi il retourne :

Dans l’université, il y a neuf standards, et dans ces standards, il y a des critères. Dans chaque critère, il y a des listes de matériaux de support numérotés. Vous êtes en charge des standards 3 et 4, donc ça vous fait 23 critères à traiter entièrement, et vous voyez, toutes ces lignes de références, eh bien c’est à vous de les trouver ou de les produire. Il y a des documents en arabe, évidemment, en particulier ceux qui proviennent du département d’arabe et d’éducation. Bon vous parlez un peu arabe, vous devriez comprendre grosso modo, sinon vous vous ferez traduire les documents par votre épouse, et puis au pire il y a Google Translate. Mais la plupart du matériau que vous aurez à vérifier, produire et valider sera en anglais, ne vous inquiétez pas.

Je ne m’inquiétais pas le moins du monde, j’avais juste envie de m’enfuir en courant, ou de mourir.

Je demande : « Mais les standards, je me dois de les améliorer ? »

Absolument pas. Vous ne touchez pas aux standards vous m’entendez ? Non mais rassurez-vous, ce que vous devez surtout faire, c’est appeler les chefs de département pour leur mettre la pression, jusqu’à ce qu’ils nous fournissent les documents nécessaires.

Le mot est lâché. La « pression » est l’alpha et l’oméga de la gestion des ressources humaines dans cette université. Je me rendrai vite compte qu’exercer la pression sur ses subordonnés est la principale méthode employée depuis le chancelier jusqu’aux chefs de section. Avant de rejoindre l’équipe de direction de la faculté, je ne savais pas pourquoi certaines personnes criaient en réunion et lançaient des anathèmes. J’imaginais que c’était une question culturelle ou je subodorais des problèmes personnels entre les interlocuteurs. Dorénavant j’allais comprendre que la brutalité venait d’en haut, et qu’elle se répétait d’étage en étage dans toute la hiérarchie, avec le même ton de voix et le même mépris pour les subordonnés, tous plus ou moins accusés de tirer au flanc.

Dans le même temps et dès ma première semaine, une autre tâche massive m’échut : rédiger le bilan d’activité générale de la faculté pour l’année académique écoulée. Nous étions en octobre et personne n’avait fait ce bilan, ils attendaient tous que je sois nommé pour me confier cette responsabilité délicate. Les hautes sphères de l’université attendaient ce bilan annuel et en avaient besoin pour rédiger le bilan global de l’université. Et ce qu’ils attendaient, en fait, n’était rien moins qu’un livre de 150 pages bourré d’informations chiffrées pleines de graphiques, harmonisant les données des cinq départements et comparant les chiffres avec les cinq années précédentes. Tout cela devait être accompagné d’analyses textuelles qui expliquaient les raison des performances en demie-teinte, mettaient en lumière les bons résultats et exposaient les plans d’action visant à l’amélioration de la situation. Quand je me rendais au bureau de collègues pour demander des conseils, tout le monde haussait les épaules :

Oh, ce n’est pas sorcier, tu n’as qu’à reprendre les chiffres des années précédentes et les actualiser dans des tableaux Excell. Il suffit d’obtenir des chiffres de ceci et cela et de les traiter avec les instruments classiques de l’analyse statistique. Tout ce qu’on te demande, c’est d’être rapide et exhaustif, c’est tout. Et puis, bon, il faut que tout soit bien propre et bien expliqué, mais ça, pour toi, ça ne présentera pas de difficulté majeure.

Là encore, une tâche qui n’avait aucun rapport avec mon poste de vice-doyen à la recherche. Je regardais les anciens bilans d’activité : il n’y en avait pas pour l’année précédente, et pour cause, je me souvins qu’ils avaient en effet remercié la femme qui s’en était occupée plusieurs années d’affilée. Certainement une brillante décision managériale de se défaire de la seule personne capable d’élaborer ce rapport complexe et fouillé. Elle avait commis l’erreur impitoyable d’exprimer un désaccord avec la hiérarchie. Les bilans d’activité passés que je pouvais lire émanaient du service qui s’occupait de la « démarche qualité » (Quality assurance), terme qui m’avait toujours paru mystérieux. Comme par enchantement, cette année, pour la première fois, on allait demander à ce nouveau vice-doyen, et pas un autre, d’accomplir au plus vite ce travail que personne ne voulait faire. Personne ne savait le faire non plus, mais tout le monde s’employait à le déprécier et le banaliser.

C’est cela être vice-doyen ? disais-je à mon épouse. C’est complètement pourri comme position ! Hajer m’apporta beaucoup de réconfort et m’aida énormément en réalisant pour moi un certain nombre de graphiques qui me permettraient, au moins, de présenter quelque chose à brève échéance à la hiérarchie. Nous pensions, peut-être à tort, que le plus important était de montrer de la bonne volonté et d’obtenir des résultats, de faire en sorte que les choses avancent. Avec le recul, je me dis que nous nous trompions probablement. Ce que j’aurais dû faire, en réalité, pour être aligné avec l’ensemble de mon administration, c’était déléguer ces tâches urgentes à quelqu’un d’autre et mettre la pression sur ce subordonné pour qu’il soit rapide et exhaustif à ma place.

Commettant l’erreur de croire que je devais travailler au lieu de faire travailler les autres, je courais dans les couloirs avec des dossiers et des papiers qui voletaient. Parfois, je me bornais à marcher à vive allure les bras chargés de dossiers sans aucune raison, pour me donner une contenance, pour faire quelque chose de corps qui ne m’appartenait plus.