Comment je suis devenu vice-doyen de la faculté

Au départ, je n’avais rien demandé, rien. J’étais juste un petit enseignant chercheur qui se satisfaisait de travailler avec ses étudiants et de faire des recherches sur la littérature de voyage. J’avais trouvé mon point d’équilibre dans une carrière précaire.

Un jour, dans le bureau que je partageais avec un collègue, je reçois un coup de fil d’une secrétaire qui me dit que le doyen nouvellement nommé à la tête de la faculté veut me voir. « Qu’est-ce que j’ai fait comme connerie encore ? » Ce fut ma réaction, comme à chaque fois qu’un supérieur hiérarchique me convoque.

Dans le bureau du doyen, je vois un homme de petite taille au regard très pétillant d’intelligence et à la coupe de cheveux de ceux qui passent une mèche sur leur crâne dégarni. Moustachu, le doyen me serre la main doucement, à l’arabe, d’une main baguée qui ne manque pas de raffinement. Il s’excuse de m’avoir dérangé et se justifie en disant qu’il voulait rencontrer le personnel enseignant pour se faire une idée de ce qui se passait dans ce college.

Il me dit qu’il a entendu parler de moi du fait de la parution d’un livre aux éditions de l’Université Paris-Sorbonne. C’est vrai, dis-je, je peux vous en offrir un exemplaire… Non cela ne l’intéresse pas car il ne lit pas le français. En revanche il me pose des questions pour en savoir davantage sur mes recherches. Je suis enchanté de cette conversation car depuis deux ans que je travaille à l’université de Nizwa, personne n’avait vraiment pris la recherche au sérieux au sein du département des langues étrangères. Lui-même se situait, dans l’organigramme, bien au-dessus de mon département : la faculté qu’il dirige comprend cinq départements de sciences et de lettres parmi lesquels celui des langues. Le College of Arts and Sciences est de loin la plus grosse faculté de l’institution, et pour ainsi dire une université dans l’université.

J’étais donc flatté que le doyen s’intéresse à moi et ne savais pas qu’il était en fait à la recherche de la bonne personne pour occuper le poste vacant de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. En ce qui me concerne, je n’avais aucune idée de ce qui se passait au-delà des unités qui m’étaient les plus proches : sections de langues et département des langues étrangères. Si on m’avait demandé de diriger une unité à ce niveau de compétence, j’aurais su à peu près que faire et je serais parti avec des idées relativement assurées pour améliorer la situation. Par contre, les unités de direction supérieure m’étaient inconnues et le monde des doyens, des chanceliers et vice-chanceliers m’étaient tout aussi mystérieux que le sont les conclaves de l’église orthodoxe. Or, pour revenir à ma conversation avec le doyen, je lui confiais que, à mon avis, l’élaboration du savoir, les publications et les conférences n’étaient pas une priorité dans certains départements.

En réalité, les choses étaient pires que cela : j’avais essayé de créer avec quelques autres une ambiance de recherche en organisant des journées d’études, en participant à des colloques internationaux et en proposant des ateliers de formation mais cela m’avait valu des inimitiés. Certaines personnes s’étaient senties menacées dans leur confort et leurs privilèges et ne voulaient surtout pas que la recherche apparaisse comme un devoir. Cela devait rester quelque chose de facultatif, bienvenu certes, mais cantonné à une position subalterne et quasiment décorative. J’avais donc été remisé dans une sorte de placard symbolique. Le nouveau doyen semblait avoir envie de m’en sortir. Il se proposait de m’aider.

Quand je sortis de son bureau, je croisai un de mes rares collègues qui publiaient des articles dans des revues universitaires. Il avait rendez-vous lui aussi avec le doyen, et lui non plus ne savait pas ce qu’il avait fait comme connerie.

Le lendemain, tous les membres de l’université recevaient un courriel du chancelier avec une pièce-jointe écrite en arabe. C’était une résolution officielle qui me nommait vice-doyen chargé de la recherche et des études supérieures (Assistant Dean for Graduate Studies and Research) pour le compte de la faculté des lettres et des sciences (College of Arts and Sciences). Ma femme poussa un cri de joie car elle était la seule personne qui me voyait à ce poste depuis des mois. Elle m’avait déjà dit, en passant devant le bureau vide du vice-doyen, que ce bureau devrait m’échoir à moi et à personne d’autre. De mon côté je ne me souviens pas de ce que je ressentis mais je sais ce que j’ai pensé, rationnellement : c’est une erreur de casting.

Immédiatement, des personnes que je connaissais de loin venaient me féliciter et me dire que c’était un peu grâce à eux que l’on devait cette nomination. L’un d’eux me prit à part : maintenant fais attention à toi dit-il. Les envieux et les jaloux vont très vite se manifester et beaucoup de gens vont essayer de te faite échouer. Fais ton travail tranquillement, ne t’inquiète pas si ça tangue un peu, parce que ça va tanguer.

Une famille de Malaisie s’étonne des traductions françaises du Coran

Calligraphie du verset du Trône, Ayyat Al Kursi, sourate II, 255

L’Arabie saoudite est parcourue par un réseau de voie ferrées, il faut le dire car c’est une chose rarissime dans les pays riches en hydrocarbure. Partout où l’essence ne vaut rien, c’est la voiture qui règne et le chemin de fer est snobé. J’imagine que ce réseau a été décidé dans la perspective des temps prochains où le pétrole viendra à manquer, comme tant d’autres projets dans les pays du Golfe. Hajer et moi prenons donc place dans le train et cela me téléporte immédiatement dans ma vie quotidienne des années 1990, quand je prenais le train dans la région lyonnaise. C’est ici, dans l’Arabie des année 2020, que je réalise combien le même train était l’allié fidèle de mes escapades à Paris, à Marseille ou à Montpellier.

Nous faisons la connaissance d’une famille de Malais qui font leur pèlerinage. Quand ils apprennent que je suis français ils présument que je suis d’origine algérienne, comme beaucoup de gens dans la péninsule arabique. Je dois ressembler à un Algérien. Comme tout le monde, ils me demandent si je suis « 100 % français ». Eux disent qu’ils sont malais à 100 % et pas du tout chinois. Le père est ingénieur, la mère s’occupe du foyer et tous s’expriment dans un très bon anglais. Ils ne parlent pas arabe mais la jeune fille de la famille est en train d’apprendre le coran par cœur, comme sa mère l’a fait avant elle. Le père avoue ne pas avoir appris tout le Coran, mais qu’il a pu en retenir un bon tiers. L’adolescente commence par les courtes sourates de la fin.  

Les Malais et moi comparons nos versions respectives et les traductions en français, en anglais et en malais. En Malaisie, disent-ils, il n’y a qu’une traduction officielle. Ils m’expliquent l’histoire de cette traduction, effectuée d’abord par un éminent linguiste, puis corrigée et améliorée par des savants religieux, avant d’être sanctuarisée par le ministère des affaires religieuses. Dorénavant, personne n’a le droit de traduire le coran en langue malaise, je préfère le notifier tout de suite à mes lecteurs, à toute fin utile et à bon entendeur salut.

Ils sont étonnés de voir plusieurs traductions françaises. Je trimballe avec moi une anonyme, celle de Denise Masson, celle de Jacques Berque et celle de Malek Chebel. Je ne peux même pas leur dire combien il en existe en français tellement elles sont nombreuses. Nous étudions ensemble les traductions possibles du fameux verset du « trône » (Al Kursi, II, 255). Il y est dit notamment que Dieu ne dort jamais, qu’il subsiste par lui-même et qu’il « connaît le passé et le futur ». Je vous intercale ci-dessous le texte du verset en arabe :

ٱللَّهُ لَآ إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ ٱلْحَىُّ ٱلْقَيُّومُ ۚ لَا تَأْخُذُهُۥ سِنَةٌ وَلَا نَوْمٌ ۚ لَّهُۥ مَا فِى ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَمَا فِى ٱلْأَرْضِ ۗ مَن ذَا ٱلَّذِى يَشْفَعُ عِندَهُۥٓ إِلَّا بِإِذْنِهِۦ ۚ يَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ ۖ وَلَا يُحِيطُونَ بِشَىْءٍ مِّنْ عِلْمِهِۦٓ إِلَّا بِمَا شَآءَ ۚ وَسِعَ كُرْسِيُّهُ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضَ ۖ وَلَا يَـُٔودُهُۥ حِفْظُهُمَا ۚ وَهُوَ ٱلْعَلِىُّ ٱلْعَظِيمُ

Mes amis malais protestent gentiment car selon selon eux le texte ne dit pas que Dieu « connaît le passé et le futur », mais il dit :

« Il connaît ce qui est devant et ce qui est derrière. »

En effet ce n’est pas la même chose. Une traduction parle de temps tandis que l’autre traite de l’espace. Je consulte la traduction de Malek Chebel :

« Il sait ce qu’ils tiennent entre leurs mains et ce qu’ils cachent. »

On s’éloigne, car ce n’est plus ni du temps ni de l’espace qu’il est question. Je vais alors chercher la traduction de Denise Masson qui date des années 1960 :

« Il sait ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux »

Ah, on retrouve là l’idée de la traduction malaise. Pour finir, j’ouvre la version de Jacques Berque, revue et corrigée en 1995 :

« Lui qui sait l’imminent et le futur des hommes »

On retombe sur une question de temps, mais la situation est confuse. 

J’attends qu’Hajer se réveille pour qu’elle nous rende le texte original en arabe et qu’elle nous éclaire sur les sens cachés des mots. Le texte arabe dit, en transcription : « Ya ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum », c’est-à-dire :

« Il sait ce qui est entre leurs mains et ce qui est derrière eux »

On n’en saura pas beaucoup plus. Mes amis de Malaisie se disent que toutes ces incertitudes confirment l’intérêt de n’avoir qu’une seule traduction et de laisser chacun réfléchir à son interprétation. Pour moi, cela confirme que la pluralité des traductions est un encouragement à réfléchir et à approfondir la lecture du texte sacré. 

Nous nous séparons bons amis, très heureux de nous être rencontrés. Nous les reverrons quelques jours plus tard, mais ceci est une autre histoire.

Antonin Potoski, du côté de la minéralité

Antonin Potoski à Birkat al Mouz, Oman, 2019. Photo Hajer Nahdi.

Mon meilleur antidote quand je déprime à cause d’une littérature, c’est une autre littérature, et particulièrement celle d’Antonin Potoski. À la différence de Sylvain Tesson, lui ne s’embarrasse pas de pseudo-connaissances du coran et de jugements à l’emporte-pièce. Ce n’est pas l’islam qui l’intéresse mais les hommes et les femmes qu’il croise et qui se trouvent être (parfois) des musulmans. En 2013, il a fait paraître chez Gallimard un livre de littérature géographique que je tiens pour un chef d’œuvre : Nager sur la frontière. Cette frontière, c’est un cours d’eau qui sépare – et unit – le Myanmar et le Bangladesh.

Quand on lit Potoski, on est exposé à une intelligence du cœur et de la perception qui secoue nos préjugés et nos certitudes. Entre autres choses, il évoque avec profondeur le problème des musulmans de Birmanie qui sont persécutés par les Bouddhistes et qui trouvent refuge dans des camps du Bangladesh. Mais à la différence du discours journalistique, Potoski n’est pas qu’un témoin héroïque qui veut alerter son prochain. C’est un artiste, il prend du plaisir dans ces territoires, il développe des amitiés, il nage, il se balade, il aime et est aimé, il vit et il respire dans un monde irrespirable.

Sans être lui-même musulman, il prend le contre-pied des critiques à la mode qui font d’eux des bouc-émissaires, sans tomber pour autant dans un dogmatisme tiers-mondiste car il se situe toujours ailleurs, dans d’autres conflits, d’autres oppositions : « Je prends aisément le parti des musulmans, face aux bouddhistes : la société musulmane m’est plus immédiate, présente au monde, tactile. » Il cherche un point de vue « tactile », le point de vue de sa peau.

Il dit que dans des pays bouddhistes, il a eu des amis de toutes les confessions mais que, curieusement, c’est avec les musulmans qu’il a gardé des liens d’affection. Il rappelle que les sociétés bouddhistes sont des paradis pour les touristes occidentaux et donne des explications de ce confort que les voyageurs ressentent dans les villages bouddhistes. Mais il fait le travail d’un écrivain voyageur, c’est-à-dire d’un philosophe de terrain, qui déplace les lignes des idées reçues pour secouer nos rigidités idéologiques.

Est-ce bien sûr que les spiritualités orientales, tant vantées par nos aînés hippies, soient si cool et si bienveillantes ? Regardez leurs chiens. Potoski parle des chiens d’Asie, ce qui est rare. Il repère une différence entre les chiens bouddhistes, féroces et agressifs, et les « chiens de l’Islam », timides et évitant les passants : « Derrière le jardin doucereux du bouddhisme, j’ai toujours senti le vivant prêt à mordre ». On se demande d’où il sort ce type de sensation, mais je trouve cela excitant pour l’esprit, même si moi, quand j’ai vécu en Asie, je n’ai jamais senti d’hostilité ni chez les bouddhistes ni chez leurs chiens. Il est difficile de résumer les belles pages où Potoski médite sur les mérites respectifs des musulmans et des bouddhistes, pages qui n’ont pas pour but de préférer une communauté sur une autre mais, par des réflexions et des observations concrètes, de nous faire prendre du recul sur nos certitudes.

Prenez le passage suivant, que j’ai souligné et lu de nombreuses fois. Le comprenez-vous ? Je vous le confesse, moi, je ne le comprends pas. Je ne sais pas, après plusieurs lectures et quelques années, ce que Potoski a vraiment voulu dire mais ces lignes sont l’exemple de ce que l’écriture de voyage apporte de vivant et d’irremplaçable dans la littérature française :

Que la minéralité, les déserts islamiques sont rassurants ! Je n’aime pas les joues bouffies d’alcool des hommes bouddhistes, leurs chiens arrogants, leurs coqs de combat, je n’ai pas de mal à imaginer la brutalité des milices bouddhistes xénophobes qui chassent les familles bengalies à la peau foncée dans les campagnes arakanaises. Je suis, évidemment, du côté de la minéralité, du silicium, des larmes d’encens, de la géométrie, face à la verdure et au sang, aux forêts de bambou, à la dissolution dans le végétal et l’organique !

Tandis que les écrivains voyageurs médiatiques tels que Sylvain Tesson confortent le réactionnaire en nous dans ses peurs et ses jugements de valeur, Antonin Potoski met le lecteur en mouvement. Ce faisant, il réveille le nomade en nous.

Quelques lignes plus loin, Potoski se remet lui-même en cause en avançant qu’il « apprend à être des deux camps » à la fois. Et il continue en nous racontant une histoire singulière vécue là-bas, entre Bangladesh et Myanmar, d’un jeune homme qu’il a aidé à traverser une frontière et qui s’en est trouvé bouleversé.

Du margousier

Le plus bel arbre de Sib, près de Mascate, sultanat d’Oman, 2020.

Pendant longtemps je les aimais, ces arbres de Mascate et de Sib, sans les distinguer, sans connaître leur nom ni rien de leurs propriétés. 

J’ai fini par comprendre que cet arbre était le margousier. Dans le même temps, j’appris que le margousier venait d’Inde et qu’il était exploité de nombreuses façons dans la médecine ayurvédique. Des feuilles dont on fait des cataplasmes, aux racines dont on fait des décoctions, en passant par les fruits dont ont presse « l’huile de Neem », tout est bon dans le margousier. 

Il ne m’en fallut pas davantage pour échafauder la théorie suivante : le margousier est importé des Indes comme tant d’autres produits depuis des millénaires, les épices, le riz, les travailleurs, les textiles. 

La classe aristocratique d’Oman a certainement des médecins et des devins indiens qui les aident à soigner ses maux (c’est toujours la théorie que je continue d’échafauder.) Ces savants ayurvédiques ont recommandé que l’on plante des margousiers et d’autres arbres bénéfiques. 

Au XIXe siècle, les Britanniques, qui dirigeaient le pays sans le dire ouvertement, ont rationalisé certains échanges entre l’Oman et « leurs » Indes. Je pense que ce sont les Britanniques qui, dès qu’ils ont obtenu que la capitale ne soit plus à Zanzibar mais à Mascate, ont fait planter des arbres majestueux pour créer des allées d’ombre fraîche.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est l’éloquence muette de ces vieux arbres. Ils sont les derniers et seuls témoins des siècles passés, et aucun livre d’histoire ne parle d’eux. Les chercheurs en sciences sociales étudient l’économie, la politique, les langues étrangères, mais ne voient pas toujours que les arbres centenaires sont des archives parlantes.

Quel âge ont mes margousiers qui dépassent des vieilles maisons et qui souvent se trouvent à l’entrée des maisons ?  À mon avis, on les a plantés là pour plusieurs raisons : leur ombre permet de prendre le thé dehors, leur propriété chimique chasse les moustiques, 

Margousier à l’entrée d’une maison, Sib, Oman.

leur feuillage habille l’architecture, leur présence souvent dédoublée éloigne les mauvais esprits et les djinns indiscrets, et aujourd’hui leur large frondaison protège les véhicules du soleil.

Qu’on ne me dise plus à propos d’un quartier ou d’un village : « Il n’y a rien là-bas », ni : « Il n’y a rien à y faire ». Du moment qu’il y a de beaux arbres, nul besoin de cafés, de musées, de boutiques ni de théâtre. Le spectacle est assuré par ces vieux acteurs dont le mouvement est simplement ralenti à l’extrême.

Le musée des sciences, GUTech Mascate

Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Quelle émotion de voir la grande carte du monde écrite en arabe, commandée par le roi normand Roger II de Sicile au XIIe siècle. Cela fait des années que j’utilise cette carte, ou des segments de cette carte, dans mes conférences et mes cours. Ici, au musée des sciences de l’université allemande de Mascate, une grande table présente un fac-similé de la mappe-monde créée par le géographe Al Idrissi. Émotion due notamment au fait qu’elle était si grande : je me l’étais confusément représentée comme un poster que l’on punaise sur un mur de chambre d’adolescent. En réalité elle mesure plusieurs mètres de long. Ses couleurs rehaussent l’intérêt que le voyageur lui porte : les mers et océans sont bleus, les fleuves rouges, les montagnes ocres.

Le bâtiment du musée, sur le campus de l’université allemande de Mascate

Et comme le montrent les pliures visibles sur cette image, la carte était contenue dans un livre. Au Moyen-âge, on ne dépliait pas cette carte, on la lisait région par région, agrémentée d’un texte d’Al Idrissi qui expliquait la géographie du monde à la manière d’un guide du routard, basé sur des informations récoltés auprès des voyageurs qui faisaient escale en Sicile. Roger II, roi d’origine normande (il est né près de Coutance, de la Maison de Hauteville), a voulu cette Géographie en langue arabe car au XIIe siècle c’était la langue de science et de culture la plus raffinée, la plus solide. Nul doute qu’à la cour de Roger, à Palerme, on parlait l’ancien français, l’arabe et d’autres dialectes méditerranéens.

Qu’on me laisse rêver sur la Sicile arabophone de mon compatriote Roger. En tant que Thouroude, je me sens toujours affilié à ces anciens Normands qui – tel Jean de Courcy à Belfast – sont partis de chez eux à l’aventure pour fonder des colonies aux quatre coins du monde connu. Mais je m’égare. Retour à Mascate, dans la toute jeune German University of Technology (GUTech).

L’animatrice qui m’a accompagné vers la sortie m’a dit que j’étais le « troisième visiteur » depuis l’ouverture du musée. Je ne suis pas sûr de cette information qui, de toute façon, n’a aucune importance. Toujours est-il que le jour où j’ai effectué cette visite au History of Sciences Centre, j’étais bien le seul. Deux jeunes femmes se sont relayées pour me faire visiter les huit sections du musée. C’est peu de le dire, on se sent bien pris en main dans ce musée. Une femme vous accueille en haut de l’escalier central pour dire ce que vous allez voir, une autre vous parle de mathématique, et la première vous reprend pour vous parler des étoiles. Que demander de mieux ?

Il y avait des disciplines que je connaissais : géométrie, algèbre, géographie, astronomie, optique. Et d’autres que je serais plus en peine de décrire, d’expliquer et même de nommer : la construction navale ? La manière dont les Omanais ont construit leurs bateaux. La cinétique ? Des trucs concernant le mouvement d’autres trucs. La statique ? Des trucs qui ne bougent pas mais qui sont mesurés et qui font bouger d’autres trucs à leur tour.

Dieu que j’aime les musées. Le sultanat d’Oman en compte trop peu, j’ose le dire. Quand on voit le nombre de boutiques qui ferment dans les Malls trop nombreux, on se dit que les Omanais aspirent à autre chose qu’au lèche-vitrine. Qu’on leur offre des lieux de promenade culturelle.

Bravo à GUTech pour cette belle réalisation dont j’espère qu’ils retireront tout le prestige qu’ils méritent. Et que cela inspire les autres universités du pays !

Conversation avec un Bangladais sur l’islam de France

Ok boss, je répète ta commande : un plat de lentilles et des fèves accompagnés de porata. À emporter ?

Oui, à emporter.

Qu’est-ce que tu lis ? Le Coran, en français ? Tu es musulman ?

Et toi ? Tu es musulman ?

Nous, les Bangladais, on est tous musulmans. Tu viens de France alors ? Le président de la France est très mauvais. Les images du prophète, les posters…

Ce n’est pas le président qui les a dessinées, ces images.

Non, mais vraiment, c’est un scandale ces posters du prophète, tu ne crois pas ?

Non, pourquoi ? Ce n’est pas notre problème. Dieu est dans ton coeur ? Eh bien voilà, ça suffit à ton bonheur, on s’en fiche des images du prophète, ce n’est pas un problème du tout. Les vrais musulmans s’en désintéressent complètement.

Quand même, être musulman en France, ça ne doit pas être facile. Ils sont torturés non ?

Pas du tout, la torture est interdite en France. Non, les musulmans sont aussi heureux en France qu’au Bangladesh.

Ils sont combien ? Quelle est leur proportion dans la population française. Quel pourcentage ?

Le pourcentage ? Je dirais 10 %. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Disons 8 % peut-être. Entre 5 et 10 %… Pourquoi tu me demandes cela ?

J’avais lu qu’ils étaient 40 %.

40 % de musulmans français ? Non, c’est impossible. La France est un vieux pays chrétien. Il y a quelques millions de musulmans. Il y a des juifs aussi, et des bouddhistes. Des hindouistes ? Oui mais en plus petit nombre. Beaucoup de gens n’ont pas de religion, tu sais, et tout le monde travaille ensemble.

Ils vivent ensemble ? Ils travaillent dans les mêmes entreprises ? Ils peuvent travailler pour le gouvernement aussi ?

Oui, ils sont fonctionnaires et ils travaillent dans le privé, ça dépend de leurs choix de vie et des études qu’ils ont faites. Dans un restaurant comme celui-ci, par exemple, en France, tu pourrais t’attendre à y voir travailler des Français non-musulmans, des Français musulmans et aussi quelques étrangers comme toi.

Et ils vont à la mosquée sans problème ?

Absolument. Dans ma ville natale, il y a deux ou trois mosquées, quelques dizaines d’églises et une synagogue. Chacun fait ce qu’il veut.

Les mosquées sont gouvernementales ? Non, elles sont privées ? Je vois. J’ai vu des vidéos qui disent que les musulmans sont maltraités en France.

C’est faux. Prier Dieu cinq fois par jour n’est pas interdit, ni le pèlerinage à la Mecque qui est même facilité par les nombreuses vacances dont jouissent les travailleurs français. Faire la charité est encouragé et très bien vu par toute la population. Pour le ramadan, c’est plus dur qu’en Oman car les jours en été sont plus longs qu’en Arabie, mais ce n’est pas la faute des Français. Et en hiver, les jours sont tellement courts que le ramadan est presque trop facile. Mais sinon, non, rien n’empêche les musulmans d’accomplir les cinq piliers de l’islam.

Et les visas touristiques sont faciles à obtenir ? Ah, tes plats à emporter sont prêts, voilà boss. Ce sera 1 rial 900 baisa.

Tiens mon frère. Garde la monnaie. Que Dieu te garde.

Dieu te préserve mon frère.

Jean Rolin et les pétunias dans le Golfe persique

Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.

L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».

S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.

Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.

Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.

Aube de fin 2020 sur la plage de Mascate

Littérature sans fiction pour chanter le Yémen. Quatre saisons à l’Hôtel de l’Univers, de Philippe Videlier.

Photo de Mohammad Hadi sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « Aden, Yemen ».

Cher Philippe Videlier,

C’est grâce à votre collègue du CNRS vivant à Mascate, Laurent Bonnefoy, que j’ai eu vos coordonnées et que j’ai découvert votre oeuvre. 

Je vis moi-même en Oman depuis cinq ans. Laurent sait que je travaille sur la littérature géographique, c’est pourquoi il m’a prêté Quatre saisons à l’hôtel de l’univers. J’ai dévoré ce roman sans fiction et j’ai eu envie de vous le dire pour vous remercier. Je n’ai pas grand chose d’autre à vous dire, en réalité, mais il me semble que les écrivains travaillent suffisamment longtemps tout seuls pour avoir le droit de temps en temps d’entendre la voix d’un lecteur qui a vivement apprécié leur travail.

J’ai particulièrement goûté le projet littéraire qui préside à Quatre saisons, même si le champ qui m’intéresse d’ordinaire est plutôt la prose de ceux qui écrivent à la première personne. Dans votre livre, il est délectable d’être promené sans narrateur d’une archive à une autre, dans le monde arabe, et de voir Aden apparaître petit à petit. C’est un véritable coup de maître que vous avez réussi. J’ai bien sûr adoré voir revivre Rimbaud, Nizan, Soupault, et aussi l’arrivée de Philéas Fogg comme si cet être de fiction avait bel et bien accosté à Aden en 1872. 

La façon dont l’histoire du monde arabe est rendue, à travers le spectre d’un port et d’une ville qu’il a fallu bâtir à partir de rien, est tout à fait fascinante. Vous avez fait de cette histoire, et de son historiographie, un page turner

C’est donc inopinément que j’ai découvert que vous étiez lyonnais, comme moi, et que vous aviez écrit sur Lyon, Villeurbanne et Décines. Il va sans dire que je me jetterai sur ces ouvrages quand je quitterai l’Oman et retournerai dans des régions mieux fournies en livres français. 

Par ailleurs, comme j’ai vécu en Chine pendant quatre ans et que je suis sous contrat actuellement avec une université de Mandchourie, je vais me plonger, une fois les examens finaux corrigés, dans votre texte sur l’Empire du Milieu. 

Je vous souhaite le meilleur ainsi que de très bonnes fêtes de fin d’année.

Guillaume Thouroude