Tabuk, centre à venir des voyageurs

Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.

Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.

J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.

C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.

Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.

D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.

En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.

Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.

Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.

The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.

Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.

We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.

Seven Pillars of Wisdom

Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.

De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.

Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…

Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.

Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.

Connaissez-vous Tabuk ?

Je vous écris de Tabuk mais je ne suis pas certain de votre connaissance géographique. Moi-même, j’ai découvert cette ville/province du nord-ouest de l’Arabie saoudite très récemment.

Encore une fois, je vais être dans l’obligation de vous cacher la raison véritable qui m’a amené ici. Je le regrette parce que c’est plus intéressant que ce que je pourrais en dire en tant que voyageur lambda.

Pour les besoins de la cause, on va faire comme si j’étais là en bon touriste, le livre de T. E. Lawrence à la main, Les Sept Piliers de la Sagesse, et sans autre mission à accomplir que de m’esbaubir et de m’ahurir devant des paysages mystiques.

Sans autre mandat que de m’abîmer et me résoudre dans l’ensauvagement des wadis et l’épuisement des gravures néolithiques.

Je vous écris de Tabuk et j’ai bien des choses à vous confier.

L’histoire mythique qui fonde l’Arabie saoudite

Le roi Abdulaziz, par un artiste brut, nom et date inconnus.

Quel événement incarnerait le mieux la fête nationale en Arabie saoudite ?

Après une recherche minutieuse, je suis arrivé à un consensus avec mes équipes. Ce serait un événement qui a eu lieu en 1902, quand le royaume n’existait pas encore, et que les puissances coloniales étaient encore chez elles en Arabie : Ottomans et Britanniques cherchaient à contrôler la péninsule. En 1902 s’est déroulé un événement majeur et marquant pour tout Arabe, donc déterminant pour tout Saoudien.

Le jeune Abdulaziz n’était pas encore roi et il était en exil au Koweit avec son père et tout son clan. Personne ne misait sur lui et ne lui voyait un rôle quelconque dans le concert des nations. Or, en 1902, il est allé saisir la ville de Riyad, ville perdue dans le désert, ville pauvre et modeste dont il a fait la capitale d’une nation richissime.

Abdulaziz est parti du Koweït avec une poignée d’hommes pour aller reprendre Riyad, qui n’était que la capitale d’une petite province dont les Al Saoud était la famille régnante depuis des siècles. C’est pourquoi je dis qu’Abdulaziz Al Saoud est allé la « reprendre » puisque c’est la ville d’où vient sa famille.
Or pourquoi cette conquête (ou cette reconquête) de Riyad pourrait incarner la fête nationale de tous les Saoudiens ? Parce que les historiens racontent que quand il est devenu roi, Abdulaziz ne cessait de raconter cette épopée, comme une sorte de mythe, de légende personnelle, et avec raison, car cet exploit militaire a été réalisé quand il était pauvre et au bord du néant.

Plutôt que d’aller directement en ligne droite sur Riyad, comme il y avait des espions, Abdulaziz a décidé d’aller dans le sens inverse, direction sud dans le désert. Le fameux désert Rub al Khali. Le fabuleux territoire mortel que l’écrivain anglais, Wilfred Thesiger, appelle Le désert des déserts (ou en anglais le « territoire du vide ».

Et justement, Abdulaziz y est allé, dans ce désert de la mort, et il s’y est fait oublier.

Avec ses hommes il est allé vivre une vie de pauvreté, une vie au bord de la mort, une vie de survie et de patience. Une vie de Bédouin et une vie de prophète. C’est là qu’il a bâti sa légende et son charisme d’homme d’État respecté de tous les Arabes.
Il a passé même un mois de ramadan avec ses hommes dans le désert. Donc quand il fallait rompre le jeûne le soir, il n’avait presque rien que quelques dattes séchées, un peu de farine et un peu d’eau qu’ils mélangeaient pour en faire des galettes cuites sur les braises du feu. Ils buvaient le lait des chamelles et ils priaient.

Une véritable vie de prophète.

C’est là qu’Abdulaziz a su montrer à ses hommes qu’il avait une très grande volonté d’âme, il a su les remotiver chaque soir avec des histoires avec des discours avec des poèmes avec des discussions sur la religion et des promesses sur l’avenir.

Ce séjour dans le désert fut un grand moment de communion entre des hommes qui n’ont pas craqué. C’est un grand moment où l’Arabie Saoudite était en germes, non pas simplement chez cet homme, qui en est devenu le roi et le fondateur, mais dans une communauté réduite à l’état d’une famille, d’un mini clan, de presque rien. On retrouve dans cette narration historique tout ce qui fait une légende arabe avec la dimension bédouine qui est toujours essentielle à l’identité arabe.
Quelque chose que l’on retrouve dans la légende dorée par exemple du prophète Jésus, qui part 40 jours dans le désert. Ou du prophète Mahomet qui reçoit la visite de l’archange Gabriel après avoir longtemps médité dans les montagnes autour de La Mecque.
Grace à sa connaissance de la vie bédouine, Abdulaziz réussit à faire survivre ses hommes, à les faire traverser des épreuves extrêmement dures de chaleur, de soif et de faim, de solitude. Il arrivait à provoquer chez eux l’enthousiasme et la fidélité, ce qui est très difficile compte tenu du fait qu’il n’avait rien pour s’assurer de la loyauté de ses compagnons, rien d’autre que sa personnalité, son charisme personnel et son appartenance à la famille régnante des Saoud.

Et c’est après cette longue période de disette et d’ascèse qu’il est allé, en pleine nuit, reprendre le fort de Masmak, au sud de Riyad, ce fort qui est aujourd’hui un musée d’histoire.
Il n’a fallu que quelques hommes pour emprisonner le gouverneur de la ville, tuer quelques soldats, et retourner toute un ville et une province.

Élégance, économie de moyen, courage, voisinage de la mort et de Dieu, nuit, poésie et désert. Toute l’Arabie est dans ce récit mythique et c’est pourquoi on devrait en faire la date de célébration de la fête nationale.

Fête national d’Arabie saoudite, d’Allemagne et de France

Le 23 septembre, c’est la fête nationale en Arabie Saoudite et cela commémore une décision du 23 septembre 1932, jour où le roi Abdulaziz, qui était le leader de deux royaumes, a décidé de les réunir en un seul royaume auquel il allait mettre son nom, l’Arabie Saoudite.

Moi ça n’est pas le jour que je choisirais pour la fête nationale de ce pays que je commence à connaître. Ce n’est pas un jour assez légendaire, assez mythique pour réunir toute la nation dans une communion qui ferait sens. Quand on cherche une date pour instaurer une fête nationale, il faut trouver une action fédératrice.

J’ai déjà écrit la même chose en ce qui concerne l’Allemagne, qui fête aujourd’hui 3 octobre son jour férié national. J’ai fait des propositions en 2023 mais pour l’instant je n’ai pas été écouté.

Les Français, eux, sont un peu leaders en la matière puisqu’ils ont choisi la prise de la Bastille comme fête nationale. L’évènement de juillet 1789 est quand même une belle action et un beau symbole, qui veut dire beaucoup de choses. C’est collectif. C’est une action populaire contre la prison. C’est l’ouverture d’une prison, donc ça va contre toutes les idéologies réactionnaires, identaires ou étroitement sécuritaires. La prise de la Bastille, c’est quelque chose qui correspond à l’image que l’on se fait de la France comme nation républicaine, une nation qui croit davantage en la liberté qu’en la sécurité.

Alors puisqu’on me le demande, je vais prendre un peu de mon temps libre, en ce jour férié, pour entreprendre une petite recherche ayant pour but de proposer des fêtes nationales saoudiennes plus pertinentes.

Vous serez tenus informés des avancées de ma mission.

Le Sage précaire en mission archéologique

Depuis que je fais des missions pour le monde de la culture en Arabie Saoudite, j’ai visité plusieurs sites archéologiques. Trois d’entre eux figurent depuis quelques années sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le papier, je pensais visiter des lieux bien connus, déjà étudiés, qui s’ouvrent peu à peu au public. En réalité, ce que j’ai vu m’a surpris à deux niveaux : c’est à la fois exceptionnel et, pour beaucoup d’éléments, d’une rareté presque totale.

Lion, site de Shuwaimis

Je travaille en ce moment sur un texte para-journalistique et je cherche des illustrations dans l’art rupestre saoudien. Ce qui me frappe, et qui me met face à une petite perplexité professionnelle, c’est l’absence presque totale de reproductions de haute qualité et l’absence d’analyses scientifiques accessibles sur certaines des figures que j’ai photographiées.

Cavaliers combattants et chasseurs, Bir Hima

À Bir Hima, dans la région de Najran, j’ai vu des gravures et des dessins en tout point remarquables : des silhouettes humaines, des scènes de danse, de guerre et de chasse, des motifs dont la facture m’a paru originale et puissamment évocatrice.

Œuvre rupestre la plus extraordinaire qui m’ait été donnée de voir. Bir Hima. Chef d’œuvre qui impose le silence au sage précaire.

Mais quand je me tourne vers les sources scientifiques, je ne trouve pas l’aide dont j’ai besoin pour en parler. Bibliothèques en Allemagne et en Arabie, revues archéologiques européennes et Saoudiennes (notamment les numéros d’ATLAL qui rendent compte des missions franco-saoudiennes dans la province de Najran menées entre 2007 et 2012), catalogues d’expositions (Roads of Arabia, 2020) me laissent dans le silence de mon ignorance. Je ne trouve ni images en haute résolution ni études détaillées centrées sur mes panneaux préférés.

Figure humaine masquée, divine, épigraphique ? Probablement un peu tout cela à la fois. Site de Bir Hima

Je me suis posé plusieurs hypothèses. Peut-être que des restrictions empêchent la diffusion d’images, peut-être que certaines recherches existent mais ne sont pas publiées ou restent cloisonnées. Puis, plus simplement, j’ai fini par accepter l’idée que beaucoup de ces œuvres n’ont tout simplement pas encore été étudiées en profondeur. Il n’est pas impossible que je sois l’un des rares êtres humains à avoir vu, et photographié, certaines figures humaines du Néolithique sur ces parois.

Je me croyais visiteur, je me retrouve témoin d’un patrimoine inconnu.

Rencontre entre le Sage précaire et des figures masquées, mi-humaines mi-animales, d’il y a 7 000 ans. Décembre 2024.

Je ne cherche pas la mise en lumière pour elle-même. Mon objectif est pragmatique : terminer mon texte avec des images et des informations fiables, rendre compte de ce que j’ai vu sans l’embellir inutilement. Cela exige du temps de recherche, de la vérification rigoureuse et parfois des démarches pour retrouver des archives ou des chercheurs qui ont travaillé sur le terrain. C’est aussi un rappel de ce que signifient aujourd’hui les missions de terrain : on peut croire qu’on visite des lieux « connus » et découvrir qu’ils restent, sur bien des points, mystérieux.

Couple de musiciens pastoraux du Néolithique, visées par des tirs de carabines bédouines

Si ce billet a une portée narcissique, c’est celle-ci : la pratique du terrain et l’arpentage des terres arabes ont fait de moi un voyageur digne de la chasse au trésor. À force de petites visites, je me rends compte que je fais un travail d’exploration. Ce constat est davantage qu’une marque de prétention, c’est une prise de conscience qui change la manière dont je regarde mes photos, mes notes et les lieux eux-mêmes.

Je poursuis donc ma recherche documentaire et photographique pour alimenter le texte. Mon ambition est de rester fidèle à ce que j’ai vu, d’éviter les phrases toutes faites et les effets littéraires qui n’apportent rien, et d’offrir au lecteur une description claire, audacieuse mais plausible : ce qui est là est précieux, souvent silencieux et parfois encore en attente d’un regard scientifique attentif.

Je me croyais en promenade, j’étais en mission scientifique.

Je me croyais simple touriste, appareil photo en bandoulière, curieux de ce que l’UNESCO avait déjà validé comme patrimoine mondial. En fait, sans le savoir, je me suis retrouvé explorateur. À la manière de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose « sans qu’il en sût rien », le Sage précaire se découvre en chercheur de trésors discrets. À son insu.

Carnet de route à Haïl. Ses sites trop extraordinaires pour le sage précaire

Ce billet me coûte beaucoup. J’ai un peu honte de l’écrire, et par conséquent, j’ai du mal à l’écrire. Mon problème est le suivant : il est des choses trop belles pour moi, trop extraordinaires pour la sagesse précaire.

À Haïl, j’ai eu la chance de visiter le Musée Régional, qui n’est pas encore ouvert au public. C’est la grande institution culturelle de la région, et elle sera consacrée principalement à l’archéologie. Le musée présentera l’art rupestre, les gravures et inscriptions des peuples qui habitaient la région depuis le Néolithique. Cela m’a immédiatement rappelé mes explorations de l’année dernière à Bir Hima (Najran), un site classé à l’UNESCO. Le personnel m’a d’ailleurs confirmé que ce musée évoquera aussi Bir Hima, et plus largement l’archéologie de toute l’Arabie, avec probablement des liens internationaux. À voir l’ampleur du projet, je suis convaincu que ce sera un lieu important à visiter pour mes amis archéologues.

J’ai appris que la région de Haïl compte aussi des sites archéologiques classés à l’UNESCO. On m’a proposé de visiter Jubbah dès le lendemain, mais pas Shuwaymis, trop éloigné pour eux, nécessitant un 4×4 et une journée entière de route. C’est finalement Mohamed, un membre du musée, qui m’y a conduit.

Le sage précaire en explorateur prétentieux, scrutant la plaine, sur des roches volcaniques, août 2025

À Jubbah, j’ai connu une petite déception. Mon point de comparaison restait Bir Hima, et ici, l’expérience était moins forte. La visite commence par un centre d’accueil où un guide récite son texte appris par cœur et où l’on nous fait voir un film, alors que l’on voudrait simplement accéder au site. Tout s’explique ensuite : sur place, il y a finalement peu à voir. On a installé des escaliers métalliques et des passerelles pour donner accès à la gravure principale, impressionnante certes, mais d’à peine un mètre sur deux. En dehors de cela, quelques chameaux et scènes de chasse, mais rien de plus.

Le lendemain à Shuwaymis, ce fut encore plus long et plus frustrant : plus de sept heures de route aller-retour pour un site au contenu limité. Entendez-moi, c’est probablement un site merveilleux pour ceux qui s’y connaissent. Par exemple il y a ce lion gravé dans la roche, unique en Arabie, vieux de plus de 7 000 ans, et c’est exceptionnel. À n’en point douter.

Mais, comment vous dire, visiter ce site archéologique présente quand même quelque chose de décevant, et cela m’embête beaucoup de l’écrire. Pour donner un élément de comparaison, cela est un peu analogue à un voyageur peu connaisseur en peinture qui ferait des heures de route en Belgique pour atteindre un village sans charme particulier, dont la seule attraction serait pour une petite fresque authentique d’un Primitif flamand. Pour un passionné qui a tout son temps, cela vaut le détour. Pour un visiteur non spécialiste, c’est beaucoup demander.

Cela dit, je ne considère jamais ces journées comme perdues. Le voyage et la découverte font partie du plaisir, même quand l’intérêt scientifique dépasse l’intérêt visuel immédiat. Simplement je ne recommanderais pas forcément ces excursions à tous mes lecteurs.

À ce titre, le projet de regrouper ces témoignages dans un musée prend tout son sens : cela permet de donner une vision d’ensemble sans imposer ces longs trajets.

Un moment inattendu m’a cependant enchanté : après Jubbah, Mohamed m’a emmené dans un village oasis voisin, où un homme avait transformé une vieille maison en musée privé. La bâtisse en terre avait beaucoup de charme, et l’intérieur ressemblait à une caverne d’Ali Baba. Sur les murs, des tapis Sadu. Dans les vitrines, des pièces d’argent anciennes, des armes, des pointes de flèches, et, de toute évidence, des objets archéologiques récupérés sans autorisation sur les sites.

J’adore ces musées privés qui couvrent l’Arabie, beaucoup plus nombreux en Arabie Saoudite qu’en Oman d’ailleurs. Ces petites structures sont souvent pleines de passion et d’émotion.

Rien n’était vraiment mis en valeur ni présenté scientifiquement, mais l’ensemble avait une force et une atmosphère qui m’ont davantage marqué que les sites archéologique classés au patrimoine mondial de l’humanité.

Carnet de route à Haïl

Haïl m’apparaît comme une ville saoudienne particulière, presque une ancienne capitale alternative à Riyad. Elle fut longtemps le centre de la tribu des Shammar, rivale des Saoud, et garde encore aujourd’hui une identité forte. C’est peut-être cela qui me plaît dans cette ville : elle donne le sentiment d’incarner une histoire officieuse et silenciée…

Outre mes obligations professionnelles, un des aspects qui m’a conduit ici est le tissage traditionnel des tapis Sadu, reconnu par l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité. Dans les marchés, je me suis mis en quête de ces tapis, qui portent les motifs géométriques hérités du mode de vie bédouin. Ils sont à la fois objets usuels et mémoire tribale.

Tapis Al-Saoud, souk traditionnel de Ha’il

Le soir, grâce à des amis du musée régional, je me suis retrouvé dans un lieu inattendu : un jardin-café tenu par un certain Abou Abdelaziz. Apiculteur de métier, il a transformé un terrain hérité, dans lequel se trouvaient quelques palmiers dattiers et un puits, en un espace de sociabilité. Avec l’aide de ses ouvriers venus du sous-continent indien, il a installé des bassins, des moteurs recyclés pour puiser l’eau. Même ce moteur est amusant à regarder car il est une pièce d’antiquités, fabriquée en Europe pour les colonies d’Inde.

Je me suis promené dans ce jardin des délices avec gourmandise car il correspondait, en plus ambitieux, au jardin que je rêve de réaliser sur mon lopin cévenol. De l’eau, du soleil, des arbres fruitiers. Des rêves.

L’hôte de ce café-musée a même inventé un système qui reproduit la pluie. Il actionne une machine et des grosses gouttes tombent du ciel, et nous devons courir pour nous protéger de la pluie sous un petit pavillon en bois. On entend alors les claquettes que fait l’averse sur le toit, ce qui est d’un romantisme achevé. Dans le désert de l’Arabie, se protéger de la pluie fût-elle artificielle, est vécu comme un bonheur rare.

Tout cela garde un caractère très rural, sans sophistication, mais d’une grande inventivité. Ce jardin improvisé est devenu un lieu de rencontre et de détente. Je m’y suis laissé surprendre par une abeille, qui m’a piqué l’oreille, mais cela n’a pas gâché la soirée.

Tous les matins, à partir de 6 heures, le café et le petit déjeuner sont servis pour les lève-tôt. Je n’ai pas compris si les collations étaient alors gratuites ou payantes.

De temps en temps, le maître des lieux fait résonner une cloche pour annoncer à qui le désire qu’il offre le café et un petit en-cas traditionnel.

J’y ai trouvé une atmosphère simple et hospitalière, quelques idées pour mon propre terrain, et beaucoup de nostalgie pour des espaces de rencontre et de conversation dans les villes surchauffées.

Un compositeur génial que l’occident a ignoré, et qui est pleuré par tout l’orient

Répétion de Fairuz avec son fils Ziad

Le fils de la chanteuse Fairuz est mort cet été.

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, il est même possible que vous ne sachiez pas tout à fait qui est Fairuz, sans parler de son fils, Ziad Rahbani.

Ce n’est pas de votre faute, l’occident à consciencieusement occulté leurs poignantes ballades.

Ces jours-ci, depuis plusieurs semaines, mon épouse écoute les chansons de Fairuz matin, midi et soir. Fairuz est une chanteuse chrétienne du Liban adorée par les arabophones de toutes confessions. Je ne vois pas d’équivalent en France à cette adulation. Elle transcende les générations, les genres, les religions et les nationalités.

Les Égyptiens, peut-être, lui vouent un culte moins ardent, car ils se sentent dépositaires de la meilleure culture musicale du monde arabe, mais dans l’ensemble, l’appréciation de Fairuz est universelle chez tous ceux qui vivent dans la magnifique langue arabe.

Si la mort de son fils Ziad est vécue comme un drame, c’est parce qu’il fut un compositeur de grand talent. Certaines de ses chansons, interprétées par sa star de mère, sont des tubes invraisemblables depuis 40 ans.

Meilleur exemple : Keifak Anta ? ( Comment vas-tu ?), une chanson toute en subtilité d’une rencontre entre deux interlocuteurs, dans laquelle on croit comprendre qu’un ancien amour semble avoir refait sa vie à l’étranger… Mon épouse avait une autre interprétation : pour elle, c’est la rencontre entre une maman et son fils qui a émigré et à coupé les ponts avec sa famille restée au pays.

Il faut comprendre que Fairuz était une star bien avant que son fils devienne son compositeur. Dans les années 1960, elle fit des ravages avec sa voix inimitable et les compositions audacieuses de deux frères qui inventaient une musique inouïe, mêlant tradition arabe, jazz, et musique classique occidentale.

Fairuz s’est mariée avec un des deux frères Rahbani, et a consacré sa vie à la musique et sa famille. Son existence pudique et ses manières conservatrices plaisaient et émouvaient les Arabes chrétiens, juifs et musulmans. Car la pudeur est une manière de respecter les divergences sans se renier pour autant.

Quand son fils Ziad est devenu à son tour compositeur, l’attente était proportionnelle à l’immensité du talent concentré dans le couple et la famille Rahbani. Le résultat dépassa les attentes. Le fils Rahbani avait hérité de la musicalité de son père et l’augmentait d’études nouvelles vers le Funk et la pop. Les tubes devinrent des classiques instantanés.

Ziad Rahbani ne s’est pas contenté d’être le fils de Fairuz. Il a écrit des pièces de théâtres et des chansons pour lui-même. Il a enfin une carrière de pianiste de jazz car il pouvait se permettre tout ce qu’il voulait. Son œuvre est aussi très apprécié dans tout le Proche-Orient car il défendait la cause palestinienne et faisait preuve de satire, d’esprit sardonique et de moquerie à l’endroit des politiciens corrompus du Liban, et à cet humour décapant, tout le monde pouvait s’identifier…

C’est pourquoi tous les jours, pendant nos vacances en Cévennes, quand je demande à ma femme ce qu’elle écoute sur son téléphone, c’est invariablement une archive tirée de l’immense œuvre de Fairuz, de son mari, du frère de son mari, et de son fils qui vient de mourir.

Tous les Arabes ont passé l’été 2025 à pleurer et à chanter, et nous ne nous sommes aperçu de rien car les Arabes sont des gens pudiques et respectueux.

La Ceinture, d’Ahmed Abodehman. Un grand roman saoudien sur l’enfance dans un village de montagne

C’est un livre écrit en français par un poète saoudien qui a grandi dans un de ces villages que j’ai visités ou traversés dans mon périple de 2025. Publié en l’an 2000 chez Gallimard, La Ceinture est un bref récit drôle et puissant dont le personnage principal, outre le narrateur, est un vieil homme intransigeant et bienveillant. Le vieux Hizam se croit détenteur et gardien des traditions mais pour lui, les traditions consistent à travailler ses champs sans jamais se plaindre, endurer les peines et ne prendre aucun plaisir. Le narrateur l’aime car Hizam est un homme bon, mais d’une bonté qui s’exprime à coups de bâton.

Le récit raconte avec force la poésie qui règne dans la culture locale, orale et montagnarde.

Avec tendresse et sans reproche, Ahmed Abodehman raconte la modernisation du village et la perte de repères des anciennes tribus qui ne comprennent rien au monde qui vient. Une école apparaît dans le village et les instituteurs mutés dans la région montagneuse sont de véritables extraterrestres pour les villageois : non barbus, portant des pantalons et des chemises, ils parlent un arabe bizarre car ils viennent d’Egypte, de Jordanie ou de Syrie.

La pire des évolutions se voit à l’hôpital qui a ouvert dans la « grande » ville, ville que l’on atteint difficilement : on y voit des femmes en pantalon, ce qui ne s’est jamais vu depuis le commencement du monde. Les vieux interprètent cela comme un signe de l’apocalypse. D’ailleurs quand on a voulu s’amuser avec Hizam, on lui a dit que l’une de ces infirmières en pantalon était amoureuse de lui. Entendant cela, il s’est révolté et a déclaré que jamais il ne se marierait avec une chrétienne. « Ce n’est pas une chrétienne ! C’est une pakistanaise. Dans son pays, le Pakistan, les gens sont musulmans comme toi et les hommes ont des barbes plus longues et plus fleuries que la tienne. »

Au village, il n’y a ni toilettes ni poubelles, car on ne jette rien à part la cendre, et l’odeur y est donc toujours très bonne, à la différence de ces appartements citadins dont l’hygiène laisse à désirer à cause de toutes ces inventions diaboliques que sont les chaussures, les poubelles, les douches et les toilettes. Au village, on sait se pommader la peau et les cheveux avec du beurre, et on connaît les secrets des djinns.

Je regrette seulement l’absence de toute description physique, topographique et architecturale. La Ceinture est très poétique, mais les poètes ne devraient jamais oublier la géographie, ni les techniques.

Dans les montagnes d’Arabie. Les hommes-fleurs

Il fallait bien, à un moment donné, descendre des hauteurs. Il fallait terminer le périple en rejoignant la mer Rouge. Heureusement, en redescendant vers la plaine ou en la traversant, il reste quelques montagnes résiduelles sur lesquelles on peut grimper à nouveau pour respirer un air plus frais.

Faïfa est l’une de ces montagnes : belle, avec une architecture remarquable et des enfants qui jouent au football autour des terrasses.

La grande plaine qui s’étend des hautes montagnes jusqu’à la mer s’appelle la Tihama. C’est une région où l’air est constamment imprégné de poussière de sable. Toutes les photos prises ici prennent naturellement une teinte sépia. Abdullah m’explique que les habitants évitent de sortir en journée et ne commencent leur vie sociale qu’après le coucher du soleil, quand l’air devient un peu plus respirable.

Nous roulons des heures dans ce brouillard de sable. Il y a de la poussière, encore de la poussière.

Vient l’heure de la prière. Nous prions assez tardivement, après avoir mangé du poulet et du riz. Quand on a manqué la prière de midi, on peut, en tant que voyageurs, regrouper celle-ci avec celle de l’après-midi. Abdullah me dit que nous allons faire deux rakʿa pour Dhuhr (la prière de midi) et deux rakʿa pour ʿAsr (celle de l’après-midi). Comme il convient, il me demande de diriger la prière, par politesse. Je lui demande à mon tour de la diriger. Nous prions donc, en silence car ‘Asr se fait en récitant intérieurement, à la différence des quatre autres prières quotidiennes.

Arrive alors un petit groupe de jeunes hommes, beaux comme des photos de voyages. Pas tant par leur physique que par leurs vêtements et leur allure. Certains portent une couronne de fleurs, d’herbes et de verdure autour du front. Ce sont d’authentiques « hommes-fleurs ». Je ne savais qu’il y en avait encore. Leurs vêtements, noués autour de la taille, ressemblent à des robes anciennes. Deux d’entre eux portent même un poignard recourbé, accroché à la ceinture.

Lire sur ce sujet : Les Hommes-Fleurs. Thierry Mauger et la nostalgie des voyageurs

La Précarité du Sage, décembre 2024

J’aurais aimé les prendre en photos, comme Thierry Mauger le faisait dans les années 1980, quand le pays était fermé aux voyageurs, mais l’ambiance ne se prêtait pas, dans la mosquée, à ce genre de turpitudes. Quand Abdullah les voit, à la fin de notre première prière, il leur dit que nous allons commencer la deuxième et qu’ils peuvent se joindre à nous. C’est ainsi que j’aurai prié avec des hommes-fleurs, ce qui vaut peut-être mieux que de les photographier.

Les Hommes-Fleurs tirés d’un livre de Thierry Mauger, réédité par le ministère saoudien de la culture en 2020. Les photos ne sont pas datées, elles ont été prises entre 1979 et 1989

Ce que j’ai oublié de dire, c’est que quand tout est envahi de sable, les ablutions prennent tout leur sens. Elles permettent de se nettoyer. C’est là qu’on comprend comment les ablutions sacrées ont pu être inventées dans ce pays : à la fois pour se rafraîchir et, surtout, pour se laver cinq fois par jour, enlever la poussière et le sable des cheveux, de la barbe, des oreilles et surtout du nez. On se sent infiniment plus propre qu’au sortir de la douche.

Puis nous reprenons la route. Il n’y a plus grand-chose à voir jusqu’à la mer puisque de toute façon l’air est saturé de sable. Je demande à Abdullah : « Où sont les architectures vernaculaires ? » J’ai lu, dans les récits de voyage, qu’il y avait des huttes. On disait que cette région de la Tihama était traditionnellement habitée par un mélange d’Arabes et d’Africains subsahariens, et que l’architecture y ressemblait à celle de l’Afrique. Abdullah me répond que ces constructions sont trop précaires, trop fragiles, et qu’en quelques saisons, si personne ne les entretient, elles disparaissent sans laisser de trace.

Je n’aurai donc pas la possibilité de photographier la moindre hutte, sauf dans des zones protégées, des villages reconstitués, des espaces culturels ou patrimoniaux, à mi-chemin entre le marché et le musée. Ce sont là des huttes à l’ancienne, mais construites pour être visitées, non habitées.

Et c’est ainsi, au bord de la Mer Rouge, que je termine mon voyage.