Sainte-Sophie est le haut lieu de la chrétienté touristique en Turquie. Elle fut construite il y a presque 2000 ans, détruite et reconstruite plusieurs fois. Transformée en mosquée puis, sous la République, transformée en un musée.
C’est un grand lieu en travaux, un grand lieu où il fait froid, un grand espace mal éclairé, où des pigeons volent, donnant une touche de romantique décrépitude, rappelant au voyageur qu’il se trouve dans une ruine.
N’allez pas visiter Sainte-Sophie si vous n’aimez pas l’histoire, l’architecture ou la religion. D’ailleurs, si rien de tout cela ne vous intéresse, ne voyagez pas, ne sortez pas de chez vous, vous risquez inutilement d’être déçu par le monde et les hommes. Ces derniers ont toujours tenté d’exprimer leur sentiment religieux dans des formes architecturales aberrantes, et ont toujours investi dans l’histoire plus que ce que ce qu’elle pouvait leur offrir en retour.
Ce qui m’a frappé au bout d’un moment de visite, outre la pure grandeur du lieu, sa vastitute et sa solennité, c’est sa matérialité : le marbre est omniprésent et il est superlatif. Les gens du premier millénaire chrétien devaient avoir une adoration pour le marbre, un peu comme les Chinois avec le Jade. Il faut imaginer les éclats de voix devant chaque colonne de marbre, et le sentiment de trangression sacrée chaque fois qu’ils marchaient sur un sol de marbre.
On pouvait aller chercher le marbre dans des carrières aussi éloignées qu’il était imaginable. Bien sûr, l’architecture byzantine, c’est surtout les mosaïques et les fonds dorés, les grands yeux, ou simplement les yeux qui vous fixent. Ces trois choses superbes, mosaïque, or et yeux, fascinent les fidèles et détournent le voyageur de ce marbre extraordinaire, pur trésor naturel qui est exposé dans toute l’église, en panneaux.
Ce n’est pas qu’à Sainte-Sophie qu’on voit du marbre. C’est là seulement que j’ai pris des photos. Au grand palais des Sultans, le « Topkapi », il est omniprésent et splendide.
Il nous faut retrouver notre âme d’ingénieur. Si la tour Eiffel intéresse l’humanité, c’est parce qu’elle représente une prouesse technologique : on n’avait jamais construit aussi haut car le poids de la matière aurait fait s’écrouler la tour sur elle-même. Il fallait un matériaux nouveaux, l’acier, modulable, à la fois solide et souple. Il fallait des connaissances techniques pointues pour élaborer la forme et l’orientation les plus résistantes au vent, etc. Même chose pour les colonnes de marbre au Ve et au VIe siècle. Et même chose pour ces chapiteaux tellement sculptés qu’on les croit en dentelle, et qui pourtant soutiennent le plus grand édifice du monde chrétien.
Les réseaux de lignes des plaques de marbre sont si extraordinaires que quelques touristes, comme moi, les photographient. Mais attention à ne pas se faire avoir. Il faut aller voir de près pour s’assurer qu’il s’agit bien de pierre. Dans un certain nombre d’endroits, les conservateurs turcs ont peinturluré les murs blancs pour faire illusion. Parfois, le travail de ces illusionnistes est admirable, mais quand il est pris en photo par des touristes, c’est généralement que le peintre en a trop fait et qu’il a inventé des couleurs et des lignes infidèles aux principes de la géologie.

