Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.

De l’art des ruines urbaines

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Chose qu’on ne voit jamais en France, beaucoup de belles maisons des siècles passées sont aujourd’hui, en plein centre ville, au bord de la ruine. Elles ont été construites au XVIIe ou au XIXe siècle, par des riches, pour des riches, et se retrouvent infectées de squatters, d’immigrés ou de sages précaires.  

C’est un des paradoxes considérables de la Grande Bretagne : un des pays les plus riches de la région la plus riche du monde laisse en jachère des architectures flamboyantes de son propre passé, ne parvient  pas à les habiter, les réhabiliter, les rénover. Peut-être même qu’il ne cherche pas à le faire. Se promener dans une ville anglaise, c’est donc flâner entre délabrement et luxe, inévitablement.

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Quand on sait que les Anglais romantiques ont été précurseurs dans l’admiration et la préservation des paysages antiques, on peut se demander s’ils ne désirent pas secrètement joncher leurs propres cités de ruines pittoresques, inventer une version britannique de Rome et de Pompéi.

Liverpool aime laisser la végétation pousser ses bâtiments publics, ses anciennes demeures transformées en aires de jeux. Le promeneur ne peut décider si c’est là le signe d’une volonté ou d’une négligence.

La ville a en tout cas décidé d’intervenir sur les quartiers et les maisons en grande déréliction. En tant que « Capitale européenne cde la culture », elle se devait d’agir, elle ne pouvait pas compter uniquement sur la bonne volonté des promeneurs pour imaginer de secrètes relations entre les taudis d’aujourd’hui et les ruines d’autrefois. Ne pouvant cacher tous les bâtiments décatis, la municipalité a opté pour une solution précaire mais dotée d’un vernis culturel. Des artistes, ou des architectes, ou des écrivains, ou des agents de communication, sont intervenus pour jouer avec les lieux, les revêtir partiellement de signes, d’images, d’affiches qui fassent sens. A la place des fenêtres, des images cartonnées avec la tête des Beatles. Des messages qui rappellent que Liverpool est la capitale de la culture. Des panneaux avec des mots simples : « Futurist », « Perfection », « Sophisticated » accrochés sur des façades fragiles.

Lorsque Liverpool ne sera plus capitale de la culture, il faudra bien faire quelque chose, malgré tout, de toutes ces ruines. J’aurai alors des suggestions à faire, mais m’écoutera-t-on ?

La promenade du damné

J’ai trouvé un moyen de traverser la Ville Nouvelle sans passer par la route. Des chemins, des sentiers, des pistes cyclables ou piétonnes. On a construit ces villes, dans les années 1970, avec pour objectifs de faire coexister nature et vie urbaine, classes sociales travailleuse et classes sociales promeneuses, familles automobiles et familles pédestres, développement du bâtiment et protection de l’environnement.

Et de fait, moi qui suis pédestre et urbain, électrifié et amoureux des arbres, premeneur et travailleur, j’ai traversé Villefontaine, de part en part sans crainte des voitures.

Pendant que je prenais les chemins, au hasard de ma route, j’écoutais Gilles Deleuze, dans mon i-pod, qui faisait cours sur Leibniz. Il parlait de la damnation, telle qu’elle est abordée dans Confessio Philosophi, et le grand professeur amuse son public. Pour expliquer comment Dieu peut être parfait, et pourtant faire qu’il y a des damnés, Deleuze recours à la « Chanson de Belzebuth », écrite par Leibniz au XVIIIe siècle. Cours magistral, c’est le cas de le dire, qui peut s’écouter sur un CD, disponible chez votre disquaire favori. Après la randonnée aurorale, la philosophie moderne m’incite donc à la pratique de la promenade damnée.

Les lignes d’horizon que propose la ville sont intéressantes. Les maisons et les immeubles bas se détachent sur le ciel, ce qui, avec les arbres en massif autour d’eux, crée des formes nouvelles, que ne connaissaient pas nos villes et villages traditionnels. Des formes étranges, des volumes fractals enveloppés par des nuages de verdure, c’est tout à fait inouï.

Pour le coup, toutes les constructions sont très basses. Cinq ou dix mètres de haut maximum. Nous sommes à mille lieux des tours que j’appelle de mes voeux, mais enfin, là, cela a été pensé ainsi, il faut respecter le travail des urbanistes et les laisser faire jusqu’au bout. Les tours, il vaut mieux les construire dans les grandes villes, car il faut une masse urbaine solide pour habiter et habiller des bâtiments vraiment hauts et imposants, sinon ils écrasent tout. 

Cela a pris du temps, peut-être vingt ans, mais aujourd’hui, les volumes que Villefontaine offre à la vue du promeneur et du riverain, bouffés par la nature, à moins que ce ne soit l’inverse, sont aussi harmonieux que de petites îles qui surnagent dans une mer de nuages verts.

  

La France en verticale

Quand Cécilia et Michel sont venus me voir à Shanghai, le paysage urbain les a tellement étonné que Michel rêvait que Lyon soit la scène d’une urbanisation un peu gigantesque aussi. Dans les taxi qui filaient sur les boulevards aériens, il disait qu’à Vaise, par exemple, le quartier du maire de Lyon, plutôt que de détruire des tours HLM pour construire des petites habitations à quelques étages bobo, la municipalité devrait ériger des tours encore plus hautes que les HLM, des tours flambantes, flamboyantes, dispendieuses et ambitieuses. Mais il fallait rester social, alors on pouvait répartir les étages et aménager les tours : quinze étages réservés au logement social, et le reste pour les riches. Les plus belles vues pour les plus riches, etc.
L’idée de Michel m’est revenue avec force lorsque je traversais le France rurale et historique. Les châteaux de la Loire m’ont plu extrêmement, mais les villes autour ! Quelle bassesse, quel ennui, surtout l’été, quel conservatisme, Dieu de Dieu !
Du haut du château d’Angers, je regardais la ville et, je ne dis pas cela pour faire le rabas-bourgeois, mais je trouvais tout cela très plat, très bas. Toutes les constructions font cinq mètres de haut, où est la grandeur de la France ? Quasiment rien de ce qu’ont construit les hommes d’Angers ne dépasse la hauteur d’un château vieux de cinq siècles. Même sis sur une colline, le château aurait dû être dépassé par des bâtiments modernes. Le voyageur a l’impression que la ville n’a pas eu d’existence pendant le XXe siècle.
De l’autre côté de la Maine, des unités d’habitation d’aujourd’hui, mais aussi basses que les maisons du centre ville qui datent de la Renaissance. Du haut de la tour du château, je m’exclamais : « Si j’étais maire d’Angers, je construirais là une forêt de tours ! » Comme à Pudong, je ferais du gigantisme, pour réveiller la France profonde. Cela créerait des emplois pour tous les sans-papiers, et redonnerait du lustre à une vieille ville.
Lors d’une soirée de vieux copains, je relance mon idée et demande à mes amis s’ils préfèreraient, pour leur ville, que les habitations se développassent à l’horizontale, en lotissements tentaculaires, ou à la verticale, en forêt. Mes amis étaient partagés. L’une d’eux a pensé à une tour en coquille, qui n’aille pas trop haut et qui ne prenne pas trop de place au sol.
Un autre m’a pris à partie : « Mets-toi à la place des prolo, leur rêve ne serait-il pas d’avoir un petit pavillon avec un peu de terrain, où planter des bégonias, ou ce que tu veux ? » Je répondis que ce n’était plus le rêve des ouvriers actuels, ou plutôt que ce n’est pas celui des enfants de ceux qui vivent dans ces pavillons.
Il me semble que si l’on demandait aux jeunes qui écoutent M6 ou les radios à la mode, disons NRJ si cela existe encore, ils préfèreraient habiter dans une tour que les touristes prennent en photo quand ils passent sur l’autoroute, une tour proche du centre ville, avec une télé à écran plat, plutôt que dans un beau pavillon de banlieue, avec un petit terrain sur lequel on ne peut même pas jouer au football.
Il paraît que Delanoë veut développer Paris dans ce sens. Paris, bien sûr, mais Angers, nom de Dieu, qui pense à Angers ?

Le problème des livres

C’est un de mes rares et grands problèmes. Que faire de mes livres ? Je ne parle même pas vraiment de ceux que j’achète aujourd’hui, mais ceux que l’on m’offre, et surtout, de ceux que j’ai achetés avant d’être nomade. Des centaines d’ouvrages de qualité, des classiques de la littérature mondiale et de la philosophie.

Certains amis me disent : tu gardes ceux que tu n’as pas lu ou que tu veux relire et tu te débarrasses des autres. Comme si les livres étaient des choses mortes en tant que telles, des boîtes encombrantes.

Encombrants, ils le sont de fait, mais je croyais naïvement, autrefois, qu’ils étaient surtout une richesse, qu’ils faisaient respirer une maison, ils l’ouvraient vers des milliers d’histoires, des myriades de propositions intellectuelles. Pour moi, une maison pleine de livres étaient un lieu de promenade.

Aujourd’hui, je m’aperçois que mes livres sont surtout vus comme un problème à règler. Un problème de stockage.

Cela dit beaucoup, je crois, des difficultés liées au logement en France. Mes proches n’ont plus les moyens d’être généreux en terme de place, de pièces, le mètre carré coûte trop cher.

Mais cela dénote peut-être aussi un rapport au logement lui-même plus nomade : les gens ne veulent plus d’objets à collectionner qui soient dépositaires de la mémoire du monde. Ils veulent des appartements aérés, électroniques, connectés et clairs. Ils ont besoin d’espace et de légèreté. Je les comprends et je commence à en vouloir à mes livres, moi aussi.

Expo Shanghai 2010: mon projet préféré pour le pavillon de la France

Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.

Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.

Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.

Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.

Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.

Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».

Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.

Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.

Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.

Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.

Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.

Expo Shanghai 2010 : le pavillon français

Pavillon français

Voilà le pavillon français, choisi par Sarkozy, pour l’expo Shanghai 2010.

Il n’est pas mal mais je le trouve tellement consensuel qu’il est déjà un peu ennuyeux. On dit qu’il y a un jardin au milieu, mais c’est faux, il y a des trucs végétaux qui rappellent les jardins à la française. Bon. Il y a surtout cette enveloppe grillagée qui est censée symboliser un voile qui se soulève, mais qui sera très datée en 2010 car on lui trouvera des ressemblances avec le stade olympiques de Pékin.

Au Musée de l’Urbanisme de Shanghai, on peut voir ces jours-ci les quatre finalistes parmi la cinquantaine de projets en compétition. J’y suis allé avec des étudiants, le jour de l’inauguration, et je dois dire que des quatre, celui-ci n’est pas le plus original, loin de là, mais il est le plus… oui, le plus consensuel.

Il s’intitule le « pavillon sensuel », quelque chose comme ça. Sous prétexte qu’il y a des plantes, on parle d’odorat et de visuel. Puis, mécaniquement, car il s’agit de vendre un projet, on généralise le concept en lançant le titre de « Pavillon sensuel », sans que l’on sache en quoi le toucher, le goût et l’ouïe seront convoqués. 

Il est élégant, miroitant, joli, carré, ondoyant de façade, mais il risque d’être fatigant pour les yeux avant même que d’être construit.

Il y avait, dans le choix du pavillon français, une possibilité pour Sarkozy de donner une image de rupture et d’audace, dans le Pavillon élémentaire par exemple. Il a préféré l’ennui et la discrétion.  

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