Voyage à Berlin : une journée entre la gare et l’hôtel

Si tu m’abandonnes, il me restera l’art

Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.

La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.

Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.

— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.

— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.

— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.

J’étais fait comme un rat.

Retour du papier chez les riches : un week-end à l’hôtel de luxe

Nous passons le week-end pascal dans un hôtel de luxe, une bulle de silence japonais dans la splendeur orientale. Ici, les riches lisent des livres en papier. C’est la nouvelle distinction sociale. Depuis que les outils numériques sont devenus les jouets de la populace, c’est le retour au livre qui fait figure de raffinement. Lire, voilà la nouvelle élégance discrète.

Pour le sage précaire, lire, ça a toujours été la vie normale, ordinaire, dans les usines comme sur les plages de sable blanc.

Je me réjouis de cette nouvelle mode : sans l’avoir prémédité, je me trouve dans le ton et dans les codes des gens privilégiés. Mes livres m’accompagnent partout, par coquetterie autant que par nécessité. Les rares clients qui scrollent sur leur téléphone se signalent par une forme de vulgarité.

Je m’en ouvre à Hajer en lui demandant si mon observation est déjà une banalité ou si elle fait partie de mes théories loufoques dont on se moque avant de les adopter. Mon épouse est plutôt d’accord avec moi mais elle émet une théorie à elle : ce n’est pas pour frimer que les riches lisent mais pour se sevrer des réseaux sociaux. Le livre est donc un signe brandi devant le peuple pour dire au monde : voyez, moi au moins, j’essaie de m’en sortir.

On se promène dans les jardins, entre deux baignades en mer ou en piscine. Moi, je mate les couvertures des bouquins. Le verdict est cruel : les lectures ne sont pas à la hauteur des lieux. Beaucoup de romances et des romans à enquêtes. Des couvertures brillantes, des titres évocateurs et vite oubliés. On dirait que le retour du papier n’a pas ramené avec lui l’exigence littéraire.

Le luxe, peut-être, est ailleurs. Dans le geste de tourner une page, dans le bruissement d’un signet qu’on replace soigneusement, dans le poids d’un volume qu’on glisse dans son sac plutôt que dans sa poche. Le contenu ? On repassera. Le chic, désormais, c’est l’objet-livre, pas forcément la pensée qu’il contient.

Ma collection André Dhôtel

L’autre jour, j’ai retrouvé le carton qui contenait ma collection préférée : les livres de l’écrivain ardennais André Dhôtel (1900-1991).

Quand je les vois, comme ça, dispersés sur les marches extérieures de mon appartement cévenol, je me réjouis de ne pas les avoir tous lus. Il me reste de belles journées de lecture en perspective.

Najran et ses maisons en terre

Je me suis donc rendu où St John Philby se rendit en 1936, pour en tirer cet excellent livre de voyage: Arabian Highlands.

Je m’intéresse tout particulièrement à l’architecture vernaculaire de cette région d’Arabie Saoudite pour une raison qui vous apparaîtra évidente dans quelques mois si Dieu me facilite la tâche.

Vous pouvez voir où se situe Najran sur cette fameuse carte que Philby fut le premier à dresser pour le compte du roi Abdulaziz Ibn Saoud.

Je n’ai pas grand chose à ajouter. Je préfère pour l’heure partager avec vous quelques photos de ces maisons en terre, dans leur oasis et leurs champs de légumineuses.

DAF, Diriyah Art Futures : Une plongée dans les futurs de l’art en Arabie saoudite

À Riyad, un nouveau musée a récemment ouvert ses portes que nous avons visité pendant nos récentes pérégrinations arabesques : DAF (Diriyah Art Futures).

Situé à Diriyah, berceau historique du royaume saoudien, ce lieu combine passé et futur. Diriyah, avec son palais historique du XVIIIe siècle, est une ville chargée d’histoire. À quelques pas de ces ruines, le ministère de la Culture a choisi d’implanter un musée d’art contemporain tourné vers l’avenir.

La première exposition, intitulée “Art Must Be Artificial”, explore les intersections entre art, numérique et intelligence artificielle. À travers des œuvres pionnières, elle propose une sorte d’archéologie des futurs possibles, nous plaçant en observateurs d’un présent déjà empreint des marques du futur. C’est un projet ambitieux et conceptuellement intrigant.

Une scénographie impressionnante, mais…

Le musée lui-même est une œuvre. L’architecture est remarquable, les volumes spacieux et les scénographies parfaitement exécutées. L’expérience visuelle et sensorielle est indéniable. Pourtant, une question essentielle m’a habité tout au long de ma visite : où est l’émotion esthétique ?

En tant qu’amateur d’art contemporain depuis les années 1990, j’ai souvent été confronté à des œuvres technologiques ou interactives. La première Biennale de Lyon dont je me souviens concernait justement les nouvelles technologies et c’était bien avant internet puisqu’elle devait avoir lieu autour de 1995.

Mais ici, devant ces installations numériques, une impression domine chez moi : l’absence de véritable profondeur émotionnelle. Les œuvres, bien qu’intéressantes sur le plan conceptuel, semblent souvent dépassées dès leur apparition, tant les technologies vieillissent rapidement.

Interaction ou distraction ?

Un exemple marquant est une œuvre interactive datant des années 2000. Elle propose un paysage stylisé où les arbres et les fleurs bougent en fonction des déplacements du spectateur. Certes, c’est ludique, et probablement captivant pour des enfants. Mais en tant qu’adulte et médiateur culturel, cette interaction m’a laissé le cœur froid.

Un détail révélateur : l’une des médiatrices m’a affirmé que l’art interactif est « supérieur à l’art non interactif ». Une déclaration péremptoire qui soulève des questions sur la manière dont ces œuvres sont présentées au public. L’interaction, bien qu’amusante, ne suffit pas à créer une émotion artistique durable.

Une fétichisation des nouvelles technologies

Cette exposition illustre une tendance générale : la fétichisation des nouvelles technologies dans les mondes culturels et éducatifs. Depuis les années 1990, j’observe comment l’art numérique, bien qu’impressionnant sur le moment, peine à susciter une véritable connexion esthétique.

Cela me rappelle cette première Biennale d’Art Contemporain dont j’ai parlé, il y a trente ans, qui explorait les débuts de l’Internet et des questions cybernétiques. Certaines œuvres étaient conceptuellement intéressantes, mais beaucoup ont déçu les Lyonnais, qui sont il est vrai des gens faciles à décevoir.

Une réflexion nécessaire

En visitant DAF en Arabie saoudite, je suis ressorti partagé. Le musée et son architecture sont des réussites incontestables. L’exposition, quant à elle, interroge notre rapport à l’art, à la technologie et au futur. Mais elle met aussi en lumière un défi fondamental : comment les nouvelles technologies peuvent-elles transcender leur dimension ludique, enfantine et même puérile ?

Pour l’instant, je reste en quête d’une œuvre numérique ou générée par intelligence artificielle que l’on pourrait qualifier de chef d’œuvre, et qui pourrait me faire réfléchir, m’émouvoir ou me faire rire.

En attendant, le musée reste une visite incontournable, ne serait-ce que pour son cadre extraordinaire et son ambition de questionner les futurs possibles de l’art.

Un voyageur ingénieur en Arabie : création et critique

Cela fait plusieurs semaines que je me plonge dans les écrits de Thierry Mauger, écrivain ingénieur, photographe et ethnographe, figure discrète mais que je découvre comme incontournable dans la littérature de voyage contemporaine. Ayant reçu récemment un don de cinq de ses ouvrages majeurs, je me suis imposé une discipline particulière : lire ses textes avec attention plutôt que de me limiter à ses photographies. Cet exercice a révélé une profondeur inattendue, une richesse que l’on tend souvent à occulter en réduisant ses livres à de simples recueils d’images.

T. Mauger, Heureux bédouins d’Arabie, p. 18-19.

Ce qui me frappe, c’est à quel point mon modèle d’analyse du récit de voyage, développé dans ma thèse de doctorat puis complété dans un livre publié en 2017, reste pertinent pour éclairer l’œuvre de Mauger. Ma thèse, construite comme une grille d’analyse historique et théorique, permet d’étudier les récits de voyage en fonction des évolutions stylistiques et idéologiques des décennies qui les ont produits. À travers cette méthode, j’ai démontré que le récit de voyage n’est pas un genre figé, mais un espace d’expérimentation qui évolue avec les formes littéraires, scientifiques et artistiques.

L’apport de ce modèle est double : il permet de différencier les courants réactionnaires, nostalgiques, souvent stéréotypés, des courants novateurs et créatifs ; et il évite toute essentialisation d’un auteur, en reconnaissant la diversité des tendances qui peuvent coexister dans une même œuvre.

Un témoin des années 1980

L’œuvre de Thierry Mauger illustre parfaitement cette complexité. Ancré dans les années 1980 et 1990, il incarne plusieurs facettes de la littérature géographique de cette époque. Une partie de son travail relève de l’imaginaire nostalgique, celui d’une Arabie éternelle et millénaire, où les Bédouins sont dépeints comme les derniers garants d’un mode de vie non occidental. Ce regard participe d’un courant populaire et industriel, empreint de clichés sur la liberté du désert et le rejet de la modernité. Depuis le XIXe siècle romantique, les voyageurs se croient très profonds en dénonçant la modernité et « l’extinction d’une civilisation », toujours qualifiée d’« authentique ». Notre auteur en est d’ailleurs parfaitement conscient et le dit sans complexe :

La vue du désert draine encore un flot de clichés, persistante empreinte nostalgique d’un monde romantique.

T. Mauger, HBA, p. 30.

Mais Mauger ne se limite pas à cette vision. Son attention minutieuse aux détails – qu’il s’agisse d’architecture, de bijoux ou de gestes quotidiens – le rattache à un courant plus technique, voire « ingénieur », qui émerge dans les années 1980-1990. Ce courant, loin de glorifier un passé idéalisé, documente avec précision les savoir-faire, les constructions, les métiers et les paysages.

Enfin, une autre dimension de son œuvre, plus tardive, mêle une interprétation libre des motifs traditionnels arabes avec des références aux sciences ésotériques, à la mystique islamique et à des théories anthropologiques ou psychanalytiques. Ce mélange éclectique témoigne d’une créativité singulière, parfois difficile à cerner, mais révélatrice d’un esprit assoiffé de structures et de symboles.

Une grille d’analyse nécessaire

Analyser l’œuvre de Mauger à travers cette grille me permet de montrer comment il appartient à des courants multiples et parfois contradictoires. Cette approche nuance la réception d’un auteur souvent cantonné à une seule dimension, celle du « photographe voyageur ». Elle révèle aussi l’apport de ma méthodologie, qui semble faire ses preuves au fur et à mesure.

Le désintérêt pour le récit de voyage en tant que genre littéraire est, à mon sens, une lacune majeure de la critique contemporaine. Alors que d’autres genres populaires – science-fiction, polar, fantasy – ont su gagner en légitimité, le récit de voyage reste perçu comme mineur, voire suspect. Les récits les plus stéréotypés, tels que ceux que j’ai abondamment critiqués sur ce blog, renforcent cette image simpliste. Pourtant, le genre offre une richesse inexploitée, capable de révéler des réalités complexes et de porter des innovations stylistiques majeures.

L’exemple de Thierry Mauger est emblématique. En réinscrivant son œuvre dans une perspective historique et théorique, je peux démontrer sa contribution à la littérature de voyage contemporaine, mais aussi l’intérêt d’une approche critique.

Revenir à l’œuvre d’un ingénieur civil spécialiste des constructions, c’est redécouvrir un auteur dont les écrits et les images d’habitats bédouins méritent une lecture attentive. C’est aussi une occasion de rappeler l’importance de valoriser la littérature de voyage, non pas comme un simple exercice de nostalgie ou d’exotisme, mais comme un espace d’expérimentation et de dialogue entre les époques, les cultures et les idées.

Al Balad : un vieux quartier réussi au cœur de Jeddah

Le sage précaire avec sa valise en Jeddah, après son pèlerinage à la Mecque. Photo (c) Hajer Nahdi, décembre 2024.

Al Balad, le quartier historique de Jeddah, est un trésor architectural et culturel qui évoque les « vieilles villes » médiévales de France ou encore les quartiers historiques d’Asie, souvent datant des XIXe et XXe siècles. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce quartier incarne un modèle exemplaire de restauration et de préservation.

Les bâtiments en bois, fragiles et précaires, sont patiemment restaurés par des artisans locaux et des artistes. Les détails des moucharabiehs, ces élégants treillis en bois, témoignent d’une esthétique à la fois fonctionnelle et poétique. Dans cet espace chargé d’histoire, la végétation occupe également une place importante : des arbres ombragent les ruelles et apportent une bouffée de fraîcheur bienvenue.

Les chats errants, emblèmes discrets du quartier, y sont non seulement tolérés, mais aussi nourris, contribuant à l’atmosphère conviviale et paisible des lieux.

Flâner dans les ruelles d’Al Balad, c’est se perdre avec plaisir dans un univers qui oscille entre les médinas d’Afrique du Nord et les quartiers culturels de Chine. Hajer et moi avons eu la chance de nous y égarer à deux reprises, savourant à chaque fois la réussite d’un quartier qui a su se mettre en scène de manière convaincante.

Je te salue, vieille Kaaba

Avant de partir je tiens à demander pardon à ceux que j’ai offensés, sans le savoir, sans le vouloir, par un regard, par une incurie du cœur. Je te salue, vieux temple obscur.

Aux temps immémoriaux d’Ibrahim, qui te fonda, et d’Hajer qui fit jaillir la source d’eau pure que nous buvons aujourd’hui, le sage y puise la noirceur et la douceur de la vie animale. Je te salue, vieux temple obscur.

La Mecque, pharaonique

Lorsqu’un fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, s’aventure à La Mecque, ce qui le frappe d’emblée et continuellement, en sus de la spiritualité du lieu, c’est son aspect titanesque de chantier. La ville sainte, carrefour des pèlerins du monde entier, est aussi le théâtre d’une logistique colossale, orchestrée pour accueillir et gérer des millions de visiteurs. Cette organisation, au service d’un rite universel – la circumambulation autour d’un cube de dimensions modestes – révèle un contraste saisissant entre la simplicité du geste spirituel et la démesure des moyens déployés.

La logistique du sacré

Directions sacrées et profanes, Grande Mosquée de la Mecque

Imaginez des dizaines de millions de personnes, hommes et femmes, enfants et aînés, de toutes ethnies, convergeant vers un espace restreint. Les flux d’arrivées et de départs, les circumambulations autour de la Kaaba, les prières et les repos doivent être minutieusement orchestrés. Pour cela, une armée de travailleurs, agents de sécurité et personnels de maintenance s’active jour et nuit. Mais cette immense machinerie a ses failles : les forces de l’ordre, sous pression constante, doivent parfois imposer un contrôle rigide.

L’expérience devient alors ambivalente. À la ferveur spirituelle s’ajoute une tension palpable. Les pèlerins se voient empêchés de s’asseoir ou de prier librement, forcés de suivre des directives strictes pour ne pas rompre l’équilibre précaire du lieu. Cela engendre parfois des frictions. Moi-même, lors d’une « promenade » avec mon épouse, ai été séparé d’elle par les agents, désireux de fluidifier les déplacements. Un mal nécessaire, peut-être, mais qui souligne l’étroitesse entre ordre et contrainte. Un jeune fonctionnaire m’a même parlé avec un ton irrespectueux et des gestes déplacés qui nous ont vus nous toiser, les yeux dans les yeux, pendant de longues secondes. J’ai vraiment cru qu’on allait m’arrêter et m’interroger pour me donner une leçon. Erreur, les méchants flics qui m’avaient rudoyé ont prié à mes côtés et ont disparu dès la fin de la prière.

Un chantier interminable

Au-delà des foules, un autre spectacle s’impose : celui d’un chantier pharaonique. Des années après les rénovations de la Grande Mosquée, les travaux continuent. Les montagnes sont littéralement arasées pour faire place à de nouvelles infrastructures. Des dizaines de milliers d’ouvriers, casqués et organisés en équipes hiérarchisées, se déploient dès l’aube. Depuis les hauteurs des hôtels, on observe ce ballet incessant : des réunions en cercle aux départs coordonnés vers leurs tâches.

La ville sainte devient alors le symbole d’une modernité en mouvement, où le sacré coexiste avec l’industrie, où la spiritualité dialogue avec le labeur technique et manuel. À cela s’ajoute une économie parallèle : des vendeurs de rue qui, au pied des gratte-ciels, tentent de gagner leur vie auprès des pèlerins.

Un paradoxe monumental

Ce qui reste, quand on prend son petit déjeuner dans son hôtel de 30 étages, avec vue sur le chantier, c’est un mélange de fascination et d’interrogation. Comment mesurer le coût et les revenus d’un tel édifice humain ? Une tasse de café à la main, le sage précaire compte un gars qui bosse pour cinq qui le regardent. On voit ici mieux qu’ailleurs combien le monde du travail est constitué en grande partie de moment sans travail, et pourtant nous sommes tous débordés, en burn-out. Et eux aussi, ces techniciens de La Mecque, ils font des dépressions et se mettent en arrêt maladie à cause du stress.