Thierry Mauger : entre fascination et rejet, une réflexion sur les montagnes d’Arabie

Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.

Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…

Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.

L’unicité de Thierry Mauger

Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.

Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.

Des questions en suspens

Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?

Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.

Retour sur l’essentiel

En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.

Les aubes mélodieuses

Détail de la porte 114, Grande Mosquée de la Mecque

Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

La Mecque, ville d’artistes

Hier, j’ai publié un texte sur le livre de Mona Khazindar. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur un exemple précis tiré de cet ouvrage : les illustrations de la Mecque et des voyages qui y mènent, notamment à travers les certificats de Hajj.

Avant l’apparition de la photographie, les pèlerins se faisaient souvent accompagner par des illustrateurs chargés de raconter leur voyage. Ces certificats de Hajj, loin de se limiter à une simple attestation administrative, sont de véritables œuvres d’art. Ils regorgent de dessins minutieux représentant des paysages, des rituels religieux, et bien sûr, la Kaaba. Ces documents deviennent alors un témoignage visuel et spirituel du pèlerinage, mêlant foi et expression artistique.

Ces manuscrits, souvent méconnus, offrent une extraordinaire variété d’illustrations. Ils dévoilent une vision de la Mecque vibrante, pleine de détails concrets qui donnent vie aux lieux saints.

Ce que je trouve fascinant dans ces œuvres, c’est qu’elles contredisent sagement les stéréotypes : l’islam, tel qu’il apparaît dans ces certificats et illustrations, est une religion qui multiplie les images pour transmettre la beauté et la profondeur de ses rituels. Ces documents graphiques sont autant de fenêtres sur une tradition où l’art et la foi s’enrichissent mutuellement, offrant une perspective renouvelée sur les lieux saints.

Mona Khazindar explore dans son livre cette dimension méconnue de la Mecque, que l’on pourrait presque qualifier de « ville d’artistes ». La Kaaba, au-delà de son rôle central dans la foi islamique, devient un objet de représentation visuelle, inspirant des créations graphiques qui témoignent de l’importance de l’art dans l’histoire religieuse.

Elle ne se limite pas non plus à un type d’œuvre d’art ou à un art strictement respectueux et dévot. Dans son ouvrage, elle explore des approches artistiques variées, n’hésitant pas à inclure le 9e art, la bande dessinée, pour enrichir sa réflexion. Par exemple cet album de Lionel Marty, sur un scénario de Christian Clot, dialogue avec d’autres œuvres à travers une double page fascinante. En guise de légende à la BD, Khazindar ajoute une citation de Richard Burton qui dit en substance qu’il ne faut surtout pas dessiner en présence des bédouins qui pourraient vous agresser ou vous tuer s’ils vous voyaient, car ils vous prendraient pour un djinn.

Cette citation reflète parfaitement une série de stéréotypes liés à l’islam et à la supposée interdiction de l’image. Elle évoque les défis et les perceptions qu’ont rencontrés les explorateurs et artistes occidentaux en tentant de représenter la Mecque.

Sur cette double page, plusieurs images se répondent :

• Une gouache d’Anne Blunt, célèbre exploratrice du XIXe siècle, qui immortalise une scène d’un voyage en Arabie.

• Une carte postale ancienne, montrant la source de Zamzam entourée de pèlerins cherchant à s’abreuver.

• Un portrait de Richard Burton, dans lequel il se représente lui-même accoutré en pèlerin lors de son fameux voyage à La Mecque dans les années 1850.

Cette approche démontre l’art du dialogue que maîtrise Mona Khazindar dans son livre-musée. Elle ne se contente pas de juxtaposer des œuvres ; elle les fait entrer en écho pour raconter une histoire riche et complexe, où la Mecque apparaît à la fois comme lieu de mémoire, d’imagination et de création.

Ce chapitre ne s’arrête pas à la Mecque. On y voit les montagnes où le prophète se retirait pour méditer des jours et des semaines durant. La plus célèbre d’entre elles s’appelle le mont Arafat. On s’y rend obligatoirement car c’est une des étapes du pèlerinage. C’est ici que le prophète a reçu pour la première fois la visite de l’archange Gabriel qui lui a inspiré le Coran.

Enfin on ne terminera pas ce chapitre sans une vue de Médine, la « ville illuminée », où le prophète repose. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter la raison qui a poussé Mona Khazindar à choisir cette photo de Kazuyoshi Nomachi, qui me paraît être un lever de soleil sur la Masjid Al Nabawi (la mosquée du prophète).

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Jeux olympiques et sagesse précaire

J’ai voulu voir la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour des raisons professionnelles. Comme je travaille dans le domaine culturel, j’étais curieux de découvrir le travail de Thomas Joly, homme de théâtre, dans cette gigantesque performance.

Une petite voix en moi, il faut l’avouer, celle du patriotisme mou — une des dimensions de la sagesse précaire — espérait aussi ressentir une forme d’émotion patriotique.

Je me souviens combien les Chinois, en 2008, étaient excités et fervents à l’approche des JO et combien ils ont ressenti de fierté nationale lors de la cérémonie d’ouverture, cérémonie qui m’avait énormément impressionné. À vrai dire, c’est la seule dont je me souvienne.

Résultat des courses : peut-être que celle de Paris restera dans les mémoires à égalité avec celle de Pékin. Mais je fais cette hypothèse en me basant sur ce que la presse rapporte depuis la fin de la cérémonie, car moi, je n’ai pas été particulièrement impressionné.

Je suis allé voir cette cérémonie dans un café, mais la télévision n’avait pas de son. Quand j’ai vu Aya Nakamura, je ne savais pas ce qu’elle chantait. Quand j’ai vu Philippe Katerine, je ne savais pas quoi penser.

La pluie sur l’écran me paraissait plutôt attendrissante, et je me suis dit qu’ils n’avaient probablement pas prévu cela. Mais je ne ressentais rien, ni fierté nationale, ni émotion, ni dégoût, ni gêne. Peut-être était-ce à cause du son, mais je ne ressentais absolument rien.

Les gérants du café ont arrêté la diffusion bien avant la fin pour mettre une série d’un autre pays. J’ai été trop paresseux pour aller voir un autre café et la fin de la cérémonie. Donc, je n’ai rien vu de ce qui aurait pu émouvoir le peuple, comme la performance de Céline Dion. Je suis obligé de me fier aux avis des autres : les émus, les choqués, les éternels râleurs, et les professionnels de la critique.

La sagesse précaire, quoi qu’il en soit, apprécie l’utilisation du paysage urbain existant, plutôt que la construction d’un bâtiment spécialement pour ça. L’aspect sécuritaire et invivable pour les habitants était inévitable et ne mérite pas de critique durable. Les Parisiens des quartiers concernés étaient prévenus depuis longtemps et pouvaient s’organiser. Les effets sur la pollution sont les mêmes que pour tous les JO, et à moins d’interdire tous les événements internationaux, il n’y a pas grand-chose à reprocher aux organisateurs de Paris 2024. Me semble-t-il.

Conclusion : le sage précaire soutient les JO de manière modérée, comme il l’a fait pour le Mondial de football au Qatar. Et de même que pour le Qatar, le SP n’a reçu aucun pot de vin pour ce soutien public, tout corruptible qu’il se revendique.

L’aventure franco-chinoise continue. 25 ans d’amitié et de collaboration

MLO, Liverpool University Press, juin 2024

Ah, l’aventure des Franco-Chinois, quelle épopée.

En 2012, accompagné de mon amie inébranlable Rosalind Silvester, j’ai eu la joie de piloter un ouvrage intitulé Trais Chinois/Lignes francophones. Publié aux Presses universitaires de Montréal, ce livre était un véritable pont entre deux cultures, une ode à la francophonie sinisante, en quelque sorte. Et voilà qu’une décennie plus tard, Rosalind, toujours aussi passionnée et infatigable, me propose de remettre ça.

Nous voilà donc en 2019, Rosalind orchestre avec maestria un nouveau colloque international, écho de celui de 2009. Certains contributeurs font leur retour, prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire et artistique . L’excitation est palpable, les idées fusent, et nous nous lançons avec ardeur dans la création de ce deuxième volume. Initialement prévu pour une parution en 2022, le sort en a voulu autrement, et c’est finalement aujourd’hui, en ce mois de juin 2024, que notre ouvrage voit le jour.

Rosalind, qui a porté ce projet à bout de bras, mérite pleinement d’être la seule directrice mentionnée sur la couverture. J’ai insisté pour que son nom brille en solo, tant son implication a été sans faille. Néanmoins, j’ai le plaisir de co-signer l’introduction avec elle et de contribuer avec un article sur l’artiste franco-chinoise Chen Xuefeng, une histoire d’amitié et de passion artistique qui remonte à 2012.

Mon article sur l’artiste Chen Xuefeng, publié aujourd’hui

Ah, Chen Xuefeng.

Je me souviens encore de cette rencontre à la galerie Françoise Besson à Lyon, à l’occasion de l’exposition d’une artiste chinoise en France, dont les œuvres résonnaient harmonieusement avec notre premier livre. C’était l’été 2013, et cette rencontre a marqué le début d’une nouvelle recherche. Conférences, échanges culturels, médiations artistiques, tout était en place pour une collaboration fructueuse.

Françoise Besson, cette talentueuse galeriste, m’a même commandé un texte pour le catalogue de l’exposition, ce qui a donné naissance à mon premier écrit critique sur Chen Xuefeng en 2014 : « L’amoureuse. Le monde symbolique de Chen Xuefeng ». Depuis, je n’ai cessé de suivre son parcours artistique, de la Chine à la Bourgogne, où elle a travaillé en résidence parmi les vignes.

En 2019, lors du deuxième colloque organisé par Rosalind, Chen Xuefeng et moi avons animé une séance de conférence dialoguée. Plutôt que de lire un discours, nous avons échangé nos idées, mêlant nos voix pour offrir une interprétation vivante de ses œuvres.

Finalement, en 2021 ou 2022, j’ai proposé un texte sur la matérialité de son art pour le numéro spécial orchestré par Rosalind. Aujourd’hui, en ce jour du solstice d’été, nous célébrons la parution de ce nouveau volume, fruit de tant d’amitiés et de collaborations entre intellectuels et artistes de tous horizons. De la Chine à la France, en passant par l’Angleterre, la Suède, la Roumanie, les Etats-Unis et le Canada, cette publication est un témoignage vibrant de la vie chinoise de langue française.

Je donne donc dès à présent rendez-vous à Rosalind pour un troisième volume de Traits chinois/Lignes francophones autour de 2034, puis en 2044 et enfin en 2054, date à laquelle il sera raisonnable de mettre un terme à cette histoire.

La première publication du sage précaire : une histoire de Musée d’art contemporain

Revue Lieu-dit, 1999

C’était dans l’excellente revue de littérature Lieu-dit, publiée à Lyon et diffusée dans toute la francophonie. Feuilleter les numéros parus au tournant du siècle, avant l’avènement d’Internet, est une expérience sensorielle puissante.

De beaux efforts de graphisme une recherche constante de la matérialité la plus adéquate.

Le texte que j’ai écrit pour eux s’intitulait « Léopold » car c’était le nom du personnage principal de la nouvelle. Il travaillait au Musée d’art contemporain de Dublin.

Il partageait son prénom avec le héros d’Ulysse, le roman de James Joyce que je lisais avec avidité lors de mes premiers mois en Irlande.

Je n’aurais probablement jamais lu Joyce si je ne m’étais pas expatrié à Dublin à la fin du siècle dernier. C’est cette expérience d’exil et d’émigration qui m’en a donné l’énergie.

Dissimulé derrière Joyce et Beckett, l’histoire littéraire et une délocalisation opportune, je pouvais me moquer du responsable du Musée de Lyon qui m’avait fait perdre mon emploi quelques mois plus tôt. Derrière Léopold gisait R., que le milieu culturel lyonnais reconnaissait aisément.

Perdre cet emploi au Musée d’art contemporain de Lyon avait constitué un traumatisme en moi car l’injustice était criante. Les chefs reconnaissaient que j’avais fait du bon travail, mais ils désiraient recommencer avec une équipe toute neuve. Ils profitaient de la précarité de notre statut pour se débarrasser de nous et former de nouveaux vacataires bien soumis.

Le pire était qu’ils se prétendaient de gauche et qu’ils nous reprochaient de ne pas manifester avec la CGT.

Moi, à 24 ans comme à 50, j’étais trop pauvre pour manifester. Le sage précaire n’a pas les moyens d’être de gauche. Léopold, lui, était payé chaque mois, il pouvait bavarder toute la journée au service culturel. Moi je devais jongler avec plusieurs emplois, ramoneur et médiateur culturel notamment, pour m’en sortir.

Le jour où il m’a viré, moi et les autre camarades animateurs-conférenciers, Leopold n’en menait pas large, pour lui c’était un mauvais moment à passer. Je lui ai dit en face : « Que penseraient tes amis de la CGT de ce que tu es en train de faire ? On n’a fait aucune faute professionnelle et tu nous jettes. C’est ça ta morale de gauche ? » On m’a dit plus tard que ma défense l’avait affecté.

Cette première publication fut l’occasion pour moi de mettre en forme et de sublimer la colère qui m’habitait. La joie que j’ai ressentie en voyant ce numéro de Lieu-dit n’a jamais été égalée depuis par aucune autre publication.

Sous le signe de Beethoven

Entre Bonn, où j’ai visité le musée qui lui est consacré, et Munich où sa musique est jouée à l’Isarphilarmonie, mon séjour allemand se place sous le signe de Beethoven. Le sage précaire, pourtant, a toujours été plus enclin à écouter d’autres compositeurs. Beethoven, il l’écoute depuis l’adolescence mais presque plus par devoir que par attirance instinctive.

C’est la lecture de Kundera (il parle de Beethoven dans presque tous ses livres) qui l’a poussé à écouter en boucle les Variations Diabelli. Sa pratique théâtrale lui a fait découvrir la magnifique septième symphonie (les Baladins de Péranche avaient utilisé le poignant deuxième mouvement comme accompagnement de notre mise en scène du Journal d’Anne Frank en 1990). La « neuvième », qui se termine par l’Ode à la joie, c’est Nietzsche qui l’a convaincu d’aller y voir de plus près (Naissance de la tragédie). Mais à chaque fois, le stimulus vient d’ailleurs. Le sage précaire n’est pas aussi passionné de Beethoven qu’il l’est de Bach, de Berlioz, Schubert ou de Josquin.

C’est pourtant la symphonie n° 5 que nous sommes allés écouter à la salle de concert hyper moderne du complexe culturel Gasteig HP8. Nous fûmes très impressionnés par la salle, son esthétique visuelle et son acoustique. J’étais ému de voir tant de monde payer si cher le billet d’entrée (plus de 40 euros) pour assister à un concert de musique classique. J’ai retrouvé mes Allemands. Les Allemands comme je les aime et les désire, passionnés de musique et de science. Les Allemands bien rangés sur leur siège mais communiant avec la rage échevelée de Beethoven. Les Allemands fous d’amour pour le romantisme, même s’ils nous regardaient d’un sale œil lorsque nous prîmes d’assaut des sièges mieux situés à l’entracte.

Nous savons tous que Beethoven est devenu sourd, mais dans sa maison de Bonn, transformée en musée, sont exposés les instruments de torture que le musicien s’introduisait dans l’oreille, au bout desquels ses visiteurs devaient hurler pour se faire entendre. Ce spectacle est pathétique, et on n’en finit pas de se lamenter sur la malédiction de l’artiste qui perd l’usage du seul sens dont il a besoin. C’est à devenir fou.

Justement, la symphonie numéro 5 est connue dans l’histoire de la musique pour incarner la lutte de l’homme sain avec la folie. Le morceau lui-même, sa composition, avec ou sans exécution orchestrale, faisait vaciller la santé mentale des auditeurs : en 1830, Goethe ne sortait plus au concert, mais il se faisait jouer au piano ce qu’il y avait d’intéressant. Quand Mendelssohn joua au piano la cinquième, le vieux maître reconnut la charge de trouble mental qui habitait la composition :

« Cela le remua étrangement. Il dit d’abord : cela n’émeut en rien, cela étonne seulement, c’est grandiose ! » Il grommela encore ainsi, pendant un long moment, puis il recommença, après un long silence : « C’est très grand, c’est absolument fou ! On aurait peur que la maison s’écroule…

Felix Mendelssohn, cité par J. & B. Massin, dans Ludwig van Beethoven.

Voilà, c’est ça, Beethoven voulait faire s’écrouler la maison. Et les Allemands adorent ça parce que ce sont des gens adorables, qui construisent des maisons bien solides mais qui rêvent d’océans et de tempêtes.