DAF, Diriyah Art Futures : Une plongée dans les futurs de l’art en Arabie saoudite

À Riyad, un nouveau musée a récemment ouvert ses portes que nous avons visité pendant nos récentes pérégrinations arabesques : DAF (Diriyah Art Futures).

Situé à Diriyah, berceau historique du royaume saoudien, ce lieu combine passé et futur. Diriyah, avec son palais historique du XVIIIe siècle, est une ville chargée d’histoire. À quelques pas de ces ruines, le ministère de la Culture a choisi d’implanter un musée d’art contemporain tourné vers l’avenir.

La première exposition, intitulée “Art Must Be Artificial”, explore les intersections entre art, numérique et intelligence artificielle. À travers des œuvres pionnières, elle propose une sorte d’archéologie des futurs possibles, nous plaçant en observateurs d’un présent déjà empreint des marques du futur. C’est un projet ambitieux et conceptuellement intrigant.

Une scénographie impressionnante, mais…

Le musée lui-même est une œuvre. L’architecture est remarquable, les volumes spacieux et les scénographies parfaitement exécutées. L’expérience visuelle et sensorielle est indéniable. Pourtant, une question essentielle m’a habité tout au long de ma visite : où est l’émotion esthétique ?

En tant qu’amateur d’art contemporain depuis les années 1990, j’ai souvent été confronté à des œuvres technologiques ou interactives. La première Biennale de Lyon dont je me souviens concernait justement les nouvelles technologies et c’était bien avant internet puisqu’elle devait avoir lieu autour de 1995.

Mais ici, devant ces installations numériques, une impression domine chez moi : l’absence de véritable profondeur émotionnelle. Les œuvres, bien qu’intéressantes sur le plan conceptuel, semblent souvent dépassées dès leur apparition, tant les technologies vieillissent rapidement.

Interaction ou distraction ?

Un exemple marquant est une œuvre interactive datant des années 2000. Elle propose un paysage stylisé où les arbres et les fleurs bougent en fonction des déplacements du spectateur. Certes, c’est ludique, et probablement captivant pour des enfants. Mais en tant qu’adulte et médiateur culturel, cette interaction m’a laissé le cœur froid.

Un détail révélateur : l’une des médiatrices m’a affirmé que l’art interactif est « supérieur à l’art non interactif ». Une déclaration péremptoire qui soulève des questions sur la manière dont ces œuvres sont présentées au public. L’interaction, bien qu’amusante, ne suffit pas à créer une émotion artistique durable.

Une fétichisation des nouvelles technologies

Cette exposition illustre une tendance générale : la fétichisation des nouvelles technologies dans les mondes culturels et éducatifs. Depuis les années 1990, j’observe comment l’art numérique, bien qu’impressionnant sur le moment, peine à susciter une véritable connexion esthétique.

Cela me rappelle cette première Biennale d’Art Contemporain dont j’ai parlé, il y a trente ans, qui explorait les débuts de l’Internet et des questions cybernétiques. Certaines œuvres étaient conceptuellement intéressantes, mais beaucoup ont déçu les Lyonnais, qui sont il est vrai des gens faciles à décevoir.

Une réflexion nécessaire

En visitant DAF en Arabie saoudite, je suis ressorti partagé. Le musée et son architecture sont des réussites incontestables. L’exposition, quant à elle, interroge notre rapport à l’art, à la technologie et au futur. Mais elle met aussi en lumière un défi fondamental : comment les nouvelles technologies peuvent-elles transcender leur dimension ludique, enfantine et même puérile ?

Pour l’instant, je reste en quête d’une œuvre numérique ou générée par intelligence artificielle que l’on pourrait qualifier de chef d’œuvre, et qui pourrait me faire réfléchir, m’émouvoir ou me faire rire.

En attendant, le musée reste une visite incontournable, ne serait-ce que pour son cadre extraordinaire et son ambition de questionner les futurs possibles de l’art.

Thierry Mauger, les hommes fleurs et la nostalgie des voyageurs

Alors vous, lecteurs, je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être êtes-vous, comme moi, nés dans les années 1970 ? Si c’est le cas, vous ressentirez peut-être cette étrange familiarité en feuilletant les livres de Thierry Mauger. Il y a quelque chose dans ces ouvrages qui rappelle spontanément les livres de notre enfance, ces objets colorés des années 1980 que l’on trouvait sur les étagères de nos parents.

Chez moi, ces livres voyageaient bien avant moi. Mon père, ramoneur de métier, et ma mère, infirmière, avaient accumulé des ouvrages sur les paysages lointains, des récits d’explorateurs et des photographies exotiques. Notre bibliothèque familiale racontait autant nos origines que nos aspirations : de l’Afrique subsaharienne, où mes parents avaient vécu, à l’Afrique du Nord, où nous avons beaucoup voyagé. On y trouvait des livres aux couleurs criardes, aux typographies datées, mais qui, à leur époque, incarnaient la modernité.

C’est cette esthétique, un peu kitsch aujourd’hui, que je retrouve chez Mauger. Mais derrière ces images, quelque chose m’interpelle, une mécanique culturelle plus profonde. Les récits de voyage, notamment ceux des années 1970-1980, portent souvent en eux une idéologie particulière, celle de la déshistoricisation.

La mélancolie de ce Saoudien par Mauger me rappelle celle des autochtones du Brésil photographiés par Claude Levi-Strauss.

L’éternel présent des récits de voyage

Dans ses livres, Thierry Mauger capte ce qu’il appelle « la nostalgie » pour une vie tribale « authentique ». Cette formule résonne avec un courant dominant dans la littérature de voyage : celui qui présente les peuples comme figés dans un temps immuable, hors de l’Histoire. Roland Barthes dénonçait déjà cette tendance dans Mythologies (1957), en montrant comment les guides touristiques transformaient des cultures en objets intemporels, hors de toute réalité politique ou sociale. Le mouvement « Pour une littérature voyageuse » en est une illustration éclatante.

Thierry Mauger, à sa manière, s’inscrit dans cette tradition. Ses photos des montagnes d’Arabie et de leurs habitants – notamment les fameux « hommes fleurs » – semblent vouloir figer un moment, une esthétique, une culture dans une capsule temporelle. Cette démarche, bien qu’esthétiquement fascinante, pose des questions : quelle est la place de l’histoire, de la modernité, des transformations sociales dans ces images ?

Les hommes fleurs : mode, érotisme et désir

Prenons les hommes fleurs, ces guerriers des montagnes d’Arabie parés de fleurs dans leurs cheveux. Ces images frappent par leur étrangeté et leur modernité inattendue. Ces hommes portent des chemises ajustées, parfois psychédéliques, qui évoquent autant la mode indienne des années 1920-1930 que les vêtements occidentaux des années 1970. Ces détails vestimentaires brouillent les lignes temporelles et culturelles.

Ils incarnent aussi un imaginaire profondément lié au désir. Ces fleurs dans les cheveux, ces corps habillés de motifs colorés, évoquent des pages célèbres de la littérature. Dans L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence écrivait que la fleur est à la fois masculine et féminine, symbole de désir et de fusion des genres. Ces hommes fleurs des montagnes d’Arabie, photographiés par Mauger, actualisent cette ambiguïté érotique dans un contexte inattendu.

Les rêves post-hippie des voyageurs

Enfin, comment ne pas voir dans ces hommes fleurs une résonance avec le mouvement hippie des années 1960-1970 ? Ces fleurs dans leurs cheveux me renvoient involontairement à la célèbre chanson de Scott McKenzie : If You’re Going to San Francisco.

If you’re going to San Francisco

Be sure to wear flowers in your hair

«  Si tu vas à San Francisco / N’oublie pas de mettre des fleurs dans les cheveux », etc.

Mais ici, ce n’est pas la Californie qui se dessine, c’est un territoire moins accessible, une terre pluvieuse et pleine de tribus ennemies, les montagnes du Sud de l’Arabie, que les Romains appelaient Arabia Felix, tellement l’agriculture et le commerce y étaient florissants.

Thierry Mauger, comme tant de voyageurs post-hippies (il avait 21 ans en 1968) semble chercher dans ces paysages et ces hommes une matérialisation du rêve d’un autre monde. Un monde plus simple, qu’il juge authentique, où l’esthétique et le mode de vie rejoindraient une harmonie naturelle perdue dans les sociétés modernes.

Une esthétique à déchiffrer

Ce qui me fascine aujourd’hui dans le travail de Thierry Mauger, c’est la manière dont ses images convoquent une multitude de récits. Elles parlent à la fois de la nostalgie d’un monde révolu, de la mode des années 1970, des idéaux hippies, et d’une tension érotique qui traverse les cultures.

Alors oui, on peut critiquer cette vision parfois dépolitisée, ce refus de l’histoire. Mais on peut aussi y voir une invitation : celle de regarder de plus près, de creuser les couches de sens, de comprendre ce que ces images disent, non seulement des hommes fleurs, mais aussi des maisons fleurs et des mosquées fleurs.

Thierry Mauger : entre fascination et rejet, une réflexion sur les montagnes d’Arabie

Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.

Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…

Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.

L’unicité de Thierry Mauger

Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.

Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.

Des questions en suspens

Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?

Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.

Retour sur l’essentiel

En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.

Les aubes mélodieuses

Détail de la porte 114, Grande Mosquée de la Mecque

Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

La Mecque, ville d’artistes

Hier, j’ai publié un texte sur le livre de Mona Khazindar. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur un exemple précis tiré de cet ouvrage : les illustrations de la Mecque et des voyages qui y mènent, notamment à travers les certificats de Hajj.

Avant l’apparition de la photographie, les pèlerins se faisaient souvent accompagner par des illustrateurs chargés de raconter leur voyage. Ces certificats de Hajj, loin de se limiter à une simple attestation administrative, sont de véritables œuvres d’art. Ils regorgent de dessins minutieux représentant des paysages, des rituels religieux, et bien sûr, la Kaaba. Ces documents deviennent alors un témoignage visuel et spirituel du pèlerinage, mêlant foi et expression artistique.

Ces manuscrits, souvent méconnus, offrent une extraordinaire variété d’illustrations. Ils dévoilent une vision de la Mecque vibrante, pleine de détails concrets qui donnent vie aux lieux saints.

Ce que je trouve fascinant dans ces œuvres, c’est qu’elles contredisent sagement les stéréotypes : l’islam, tel qu’il apparaît dans ces certificats et illustrations, est une religion qui multiplie les images pour transmettre la beauté et la profondeur de ses rituels. Ces documents graphiques sont autant de fenêtres sur une tradition où l’art et la foi s’enrichissent mutuellement, offrant une perspective renouvelée sur les lieux saints.

Mona Khazindar explore dans son livre cette dimension méconnue de la Mecque, que l’on pourrait presque qualifier de « ville d’artistes ». La Kaaba, au-delà de son rôle central dans la foi islamique, devient un objet de représentation visuelle, inspirant des créations graphiques qui témoignent de l’importance de l’art dans l’histoire religieuse.

Elle ne se limite pas non plus à un type d’œuvre d’art ou à un art strictement respectueux et dévot. Dans son ouvrage, elle explore des approches artistiques variées, n’hésitant pas à inclure le 9e art, la bande dessinée, pour enrichir sa réflexion. Par exemple cet album de Lionel Marty, sur un scénario de Christian Clot, dialogue avec d’autres œuvres à travers une double page fascinante. En guise de légende à la BD, Khazindar ajoute une citation de Richard Burton qui dit en substance qu’il ne faut surtout pas dessiner en présence des bédouins qui pourraient vous agresser ou vous tuer s’ils vous voyaient, car ils vous prendraient pour un djinn.

Cette citation reflète parfaitement une série de stéréotypes liés à l’islam et à la supposée interdiction de l’image. Elle évoque les défis et les perceptions qu’ont rencontrés les explorateurs et artistes occidentaux en tentant de représenter la Mecque.

Sur cette double page, plusieurs images se répondent :

• Une gouache d’Anne Blunt, célèbre exploratrice du XIXe siècle, qui immortalise une scène d’un voyage en Arabie.

• Une carte postale ancienne, montrant la source de Zamzam entourée de pèlerins cherchant à s’abreuver.

• Un portrait de Richard Burton, dans lequel il se représente lui-même accoutré en pèlerin lors de son fameux voyage à La Mecque dans les années 1850.

Cette approche démontre l’art du dialogue que maîtrise Mona Khazindar dans son livre-musée. Elle ne se contente pas de juxtaposer des œuvres ; elle les fait entrer en écho pour raconter une histoire riche et complexe, où la Mecque apparaît à la fois comme lieu de mémoire, d’imagination et de création.

Ce chapitre ne s’arrête pas à la Mecque. On y voit les montagnes où le prophète se retirait pour méditer des jours et des semaines durant. La plus célèbre d’entre elles s’appelle le mont Arafat. On s’y rend obligatoirement car c’est une des étapes du pèlerinage. C’est ici que le prophète a reçu pour la première fois la visite de l’archange Gabriel qui lui a inspiré le Coran.

Enfin on ne terminera pas ce chapitre sans une vue de Médine, la « ville illuminée », où le prophète repose. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter la raison qui a poussé Mona Khazindar à choisir cette photo de Kazuyoshi Nomachi, qui me paraît être un lever de soleil sur la Masjid Al Nabawi (la mosquée du prophète).

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Jeux olympiques et sagesse précaire

J’ai voulu voir la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour des raisons professionnelles. Comme je travaille dans le domaine culturel, j’étais curieux de découvrir le travail de Thomas Joly, homme de théâtre, dans cette gigantesque performance.

Une petite voix en moi, il faut l’avouer, celle du patriotisme mou — une des dimensions de la sagesse précaire — espérait aussi ressentir une forme d’émotion patriotique.

Je me souviens combien les Chinois, en 2008, étaient excités et fervents à l’approche des JO et combien ils ont ressenti de fierté nationale lors de la cérémonie d’ouverture, cérémonie qui m’avait énormément impressionné. À vrai dire, c’est la seule dont je me souvienne.

Résultat des courses : peut-être que celle de Paris restera dans les mémoires à égalité avec celle de Pékin. Mais je fais cette hypothèse en me basant sur ce que la presse rapporte depuis la fin de la cérémonie, car moi, je n’ai pas été particulièrement impressionné.

Je suis allé voir cette cérémonie dans un café, mais la télévision n’avait pas de son. Quand j’ai vu Aya Nakamura, je ne savais pas ce qu’elle chantait. Quand j’ai vu Philippe Katerine, je ne savais pas quoi penser.

La pluie sur l’écran me paraissait plutôt attendrissante, et je me suis dit qu’ils n’avaient probablement pas prévu cela. Mais je ne ressentais rien, ni fierté nationale, ni émotion, ni dégoût, ni gêne. Peut-être était-ce à cause du son, mais je ne ressentais absolument rien.

Les gérants du café ont arrêté la diffusion bien avant la fin pour mettre une série d’un autre pays. J’ai été trop paresseux pour aller voir un autre café et la fin de la cérémonie. Donc, je n’ai rien vu de ce qui aurait pu émouvoir le peuple, comme la performance de Céline Dion. Je suis obligé de me fier aux avis des autres : les émus, les choqués, les éternels râleurs, et les professionnels de la critique.

La sagesse précaire, quoi qu’il en soit, apprécie l’utilisation du paysage urbain existant, plutôt que la construction d’un bâtiment spécialement pour ça. L’aspect sécuritaire et invivable pour les habitants était inévitable et ne mérite pas de critique durable. Les Parisiens des quartiers concernés étaient prévenus depuis longtemps et pouvaient s’organiser. Les effets sur la pollution sont les mêmes que pour tous les JO, et à moins d’interdire tous les événements internationaux, il n’y a pas grand-chose à reprocher aux organisateurs de Paris 2024. Me semble-t-il.

Conclusion : le sage précaire soutient les JO de manière modérée, comme il l’a fait pour le Mondial de football au Qatar. Et de même que pour le Qatar, le SP n’a reçu aucun pot de vin pour ce soutien public, tout corruptible qu’il se revendique.

Deux films de 2015, deux humeurs contraires : « Valentin Valentin », et « Comme un avion »

Ma descente de la Liffey en bateau gonflable, Irlande, 2010

Aujourd’hui, j’ai vu deux films sortis exactement la même année — 2015 — mais que tout oppose, à moins que ce soit moi qui m’opposais à presque tout dans l’un, et qui convins à tout dans l’autre.

Je m’exprime mal, la faute à la chaleur d’Arabie qui m’accable. Je reprends.

Les deux films que j’ai vus ne sont pas opposés ; au contraire ils relèvent plus ou moins du même genre et ils prétendent au même type de poésie et d’humour. Mais mon humeur a changé du tout au tout en passant de l’un à l’autre.

J’ai commencé la journée avec Valentin Valentin de Pascal Thomas. Dès les premières scènes, une irritation m’a gagné. Quelque chose m’agaçait. Une écriture trop visible, trop programmée. Et puis un regard non seulement masculin (toutes les femmes sont amoureuses de Valentin), mais masculin vieillissant : je ne sais rien de plus gênant que les septuagénaires libidineux qui pensent proposer quelque chose de frais avec des jeunes femmes énamourées dans leur film. Et quand ils les dénudent, je dis stop.

Ce n’est pas du racisme anti-vieux : le sage précaire lui-même se trouve trop vieux pour faire le beau gosse ou pour raconter des histoires salaces. À son âge, c’est inapproprié.

Mon agacement était surtout esthétique, dans la mesure où, chez moi, les théories philosophiques passent d’abord par l’instinct et ce que Spinoza appelait « les affects », pour parler du premier genre de connaissance. Alors qu’est-ce qui m’irritait tant dans les plans qui se succédaient devant moi ? L’impression de suivre un plan de scénariste, scène après scène, case cochée après case cochée, comme si l’histoire ne vivait que pour être déroulée mécaniquement. Chaque événement semblait télécommandé : un couple se sépare, donc il faut une crise de nerfs. Mais on n’en a pas envie, on ne la sent pas, on n’y croit pas à cette crise de nerfs. Je parlais tout seul devant mon écran : « C’est bon on a compris, ils se séparent et lui n’est pas content, passons au prochain épisode à quoi cela est censé nous conduire. » Ce n’est pas que le film soit mauvais. J’ai tenu jusqu’au bout, preuve que quelque chose me retenait. Peut-être justement parce qu’il y avait des choses réussies — ce qui n’est pas étonnant quand on sait que quatre scénaristes ont collaboré au film, dont Pascal Bonitzer, que j’estime beaucoup, comme critique autant que comme cinéaste.

Et puis est venu le second film de la journée : Comme un avion de Bruno Podalydès. Même climat, effet inverse : un homme avec plusieurs femmes, un homme un peu paumé, mais qui a beaucoup de charme. Sauf que Comme un avion m’a plutôt calmé les nerfs, m’a parfois fait sourire et m’a même procuré de l’émotion.

Là un dard venimeux

Là un socle trompeur

Plus loin

Une souche à demi trempée

Dans un liquide saumâtre

Un homme d’une cinquantaine d’années (en crise, probablement), décide, un peu sur un coup de tête, de partir en kayak. Le récit est d’une simplicité désarmante : une balade au fil de l’eau, une souche, une clairière, une halte prolongée dans une communauté campagnarde douce et fantasque. Une femme mûre, veuve, le traite mieux que bien… Rien d’extraordinairement original — nous avons tous eu ce genre de rêverie en marchant dans les bois ou en longeant une rivière : rencontrer quelqu’un, tomber amoureux, vivre au ralenti, oublier ses obligations et son travail.

Et puis…

L’inévitable clairière amie

Vaste, accueillante

Mais ici, une poésie authentique s’impose. Sans prétention, et avec une grande maîtrise des outils cinématographiques. Peut-être parce que le film ne semble obéir qu’à une seule voix, une seule plume, un seul désir : celui de Bruno Podalydès. Rien à voir avec les structures narratives trop bien huilées de Pascal Thomas. Le récit semble s’épanouir librement depuis un foyer unique, au rythme du kayak qui glisse sur l’eau.

Les fruits à portée de main

Et les délices divers

Dissimulés dans les entrailles

D’une canopée

Plus haut que les nues

Et puis il y a la chanson de Bashung, Vénus, qui revient à plusieurs reprises comme un motif discret mais entêtant. Chantée au ukulélé sous une tente, au bord de la rivière, puis encore, dans un travelling final magnifique, elle accompagne le retour du kayakiste vers sa femme. Un retour où l’on comprend qu’il a accepté. Accepté l’infidélité de sa compagne. Et aussi la sienne. Accepté que vieillir, c’est aussi renoncer à certaines illusions, mais pas à toutes.

Elle est née des caprices

Pommes d’or, pêches de diamant

Des cerises qui rosissaient ou grossissaient

Lorsque deux doigts s’en emparaient

C’est un film sur la fidélité et l’infidélité — à soi, à ses rêves, à son couple. Un film qui apaise parce qu’il montre que l’on peut traverser la crise sans tout casser. Que les désirs peuvent s’exprimer autrement que dans le fracas. Le personnage principal, employé de bureau rêveur, trouve dans le kayak une métaphore modeste du vol : lui qui aurait voulu voler, prend le courant. L’eau comme dernier refuge d’une vie un peu trop terrestre.

Toutes ces choses avec lesquelles

Il était bon d’aller

Guidé par une étoile

Peut-être celle-là

Première à éclairer la nuit

Il y a quelque chose du sage précaire dans cet homme. Quelqu’un qui reste fidèle à ses rêves d’enfant, même s’ils se réalisent en version réduite et brinquebalante. Et sa femme, belle et vieillissante, semble l’accepter, avec patience, tendresse, et depuis ses propres détours sentimentaux. Car il y a beaucoup d’affection entre eux, malgré leurs écarts respectifs.

Guidé par une étoile

Peut-être celle-là

Première à éclairer la nuit

Vénus

Deux films donc. L’un m’a crispé, l’autre m’a soigné. Mes changements d’humeur étaient-ils uniquement dus aux films ? Étaient-ils de mon fait ? Je ne saurais dire. Mais je sais ce que je garderai.

Et je sais que je visionnerai encore Comme un avion, ne serait-ce que pour sa bande-son. Une bande-son impeccable : Trois chansons dominent qui ont évidemment bouleversé Bruno Podalydès, comme elles vous ont bouleversés vous qui êtes nés dans les années 1970, et comme elles ont fasciné le sage précaire : Comme un avion sans aile, de Charlélie Couture, Le temps de vivre de Georges Moustaki, et Vénus de Bashung et Gérard Manset. Le scénario ne fait rien d’autre, au fond, qu’illustrer ces trois chansons.