La « Bête de l’est » : reportage à East Belfast

Après avoir écrit ce billet sur les affrontements des deux nuits dernières, j’ai enfourché mon vélo et suis allé faire un tour sur les lieux des événements, dans l’est de Belfast.

J’ai été surpris de la différence frappante entre l’enclave catholique et le reste de l’environnement. Enclave, c’est vraiment le mot, et ces gens vivent de peu, dans un climat de pauvreté assez étonnant. Des espaces sont clôturés et laissés à l’état de friche, ou de terrain vague, sans raison apparente. Les magasins sont extraordinaires : ils ressemblent à des épiceries d’un pays soviétique, à une autre époque. Les clients sont séparés des articles par des comptoirs qui font un U devant l’entrée, alors il faut demander à être servis et la marchande s’exécute. Les bonbons sont encore présentés dans de grosses boîtes circulaires en plastique transparent, et, ô jeunesse, ô saison ô châteaux, la marchande prend les bonbons avec la main pour remplir les sachets en papier. Un lieu où l’on n’utilise ni les gants hygiéniques, ni les pinces ni les pelles, mais la main nue, il fallait se rendre dans une enclave catholique de Belfast pour voir cela.

Dans la rue, ambiance difficile à décrire, mais beaucoup de jeunes, souriants, détendus. Ils n’ont pas l’air d’être menacés.

Il faut savoir que lundi soir, un groupe de paramilitaires protestants étaient venus dans ce quartier et avaient causé des déprédations, plus ou moins pour se venger d’un cassage de gueule du week-end dernier, mais surtout pour attirer des bandes dans la rue, ce qui fut fait. On pourrait comprendre, ce faisant, que les habitants de l’enclave catholiques se sentent à la merci de l’humeur de la majorité protestante.

Dans le reste des quartiers d’East-Belfast, je suis étonné de voir de nombreux et nouveaux murals loyalistes. J’apprends que le groupe de l’UVF (Ulster Volonteer Force) de ce coin est dirigé par un personnage mystérieux, surnommé « Beast in the East » (La Bête de l’est) et qu’il est out of control. Ce leader serait en situation de rupture avec la hiérarchie du mouvement UVF, qui avait amorcé un changement d’attitude vis-à-vis du pouvoir en place et acceptait de déposer les armes. La « Bête de l’est » ne voulait rien entendre de ce processus de paix qu’il abhorre. Il a recruté, il a aussi fait appel à des extrêmistes dans d’autres quartiers, et il est prêt, semble-t-il, à mobiliser des troupes assez importantes pour des actions d’envergure.

Cela a commencé avec de nouvelles fresques murales, représentant des hommes cagoulés et en armes. Une recrudescence d’images violentes et sectaires, avec des mots d’ordre aussi simples que : « Nous ne voulons rien d’autre qu’exercer ce droit naturel qu’un homme possède quand il est attaqué – Se Défendre! » Les observateurs savaient que des actes violents allaient suivre, mais ils ne savaient ni où, ni quand, ni de quelle ampleur.

Il ne faut pas s’y tromper, si les habitants détestent cette violence, ils ne sont pas tous éloignés des idées de la « Bête de l’est » : l’opinion la plus partagée dans ce quartier populaire est que le « processus de paix » est une escroquerie, que ce n’est qu’un mot élégant pour désigner le fait que l’on a reculé devant les terroristes républicains, et que l’on vend petit à petit l’Ulster au Sinn Fein et à l’IRA. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de recruter des jusqu’au boutistes, surtout dans un contexte de crise économique. 

A voir le nombre de voitures blindées que j’ai vu opérer dans l’est de Belfast cet après-midi, je subodore que cette nuit sera chaude à nouveau. D’après les plus haut responsables de la police, ce groupe dissident de l’UVF est clairement responsable de ces nuits d’émeute, et l’utilisation d’armes à feu ne fait aucun doute sur les intentions de la « Bête de l’est » : tuer un ou plusieurs officiers des forces de l’ordre.  

La saison des marches orangistes vient à peine de commencer, elle culminera le 12 juillet. Cet été va être long à décanter.

Sculpture et affrontements

RISE, de Wolfgang Buttress

Pendant que les violences éclatent à l’est de Belfast, on érige à la lisière de mon petit ghetto une grande sculpture qui symbolise le soleil qui se lève et l’optimisme de la ville.

« RISE », la sculpture de l’artiste Wolfgang Buttress, basé en Angleterre, prendra place sur le rond-point de Broadway, exactement à l’intersection de deux axes essentiels : l’axe nord-sud de l’autoroute M1, et l’axe est-ouest le long duquel se distribuent les quartiers de Falls Road et du Village. Précisons une fois encore qu’à l’ouest du rond-point, on est catholiques, et de l’autre côté protestants.

Moi, avec mon esprit tordu, quand j’ai vu cette sculpture apparaître petit à petit, j’ai pensé que le but était séparer les communautés par un gros ballon, et de diminuer l’impact des provocations lancées de part et d’autre du rond-point. Mais les journaux et les sites officiels annoncent un tout autre objectif : il s’agira d’accueillir les automobilistes qui entrent dans la ville avec un signe plein de dynamisme, de confiance en l’avenir et de lumière.

Lever de soleil entre le "Village" et "Falls Road"

Hier soir, par ailleurs, pour la deuxième nuit consécutive, des affrontements ont eu lieu de l’autre côté de la ville, là où je n’habite pas. Dans le quartier de Short Strand, où une enclave catholique subsiste dans un environnement largement dominé par les protestants. Entre 400 et 700 personnes ont participé à des jets de pierre, de cocktails molotov et de dégradations de toutes sortes. Des coups de feu ont été tirés, un journaliste blessé à la jambe. Lundi, deux personnes furent blessées par balles.

Comme à chaque fois que cela se produit, c’est-à-dire chaque été, on feint de s’étonner et on annonce que ce sont les pires violences que l’on ait vues depuis une décennie.

Comme toujours, selon qui donne les nouvelles, les responsables des coups de feu sont les républicains dissidents (pro-irlandais) ou les paramilitaires de l’UVF (Ulster Volonteer Force, pro-britanniques). La première version est celle du Belfast Telegraph, qui accomplit une acrobatie rare : l’article commence en désignant les républicains comme coupables, et termine en avouant que le chef de la police refuse de dire qui sont les responsables des coups de feu.  

Nous abordons la troisième génération de combattants communautaires. Dans les années 90, on pensait que le temps de la paix était arrivé car les nouveaux combattants n’étaient même pas nés à l’époque de la Bataille du Bogside en 1969. Aujourd’hui, les plus jeunes de ceux qui lancent des pierres et foutent le feu aux voitures n’étaient pas nés à l’époque des accords de paix de 1998.

Mon maillot de football gaélique

Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.

Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.

J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.

Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un  acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?

Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.

Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.

Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».

Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.

Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »

Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.

Mes derniers colocataires s’en vont

Après le Pakistanais, voilà que les deux Lettons quittent ma maison. Je me retrouve donc seul dans ce logement à deux étages.

J’ai l’impression d’être le vainqueur d’un jeu de téléréalité, où tous les candidats auraient été évincés les uns après les autres, par le décret implacable d’un public omniscient et invisible. J’ai gagné, mais qu’est-ce que j’ai gagné ? Le loisir de me prélasser sans ressentir dans la cage thoracique les boum-boum de la musique techno de mon voisin du dessous.

Le droit de ne pas retrouver la poêle à frire, tous les jours, déborder de frites et de reliefs d’oeufs au plat, sur une cuisinière dégueulasse.

Pour fêter cela, je vais délicatement débrancher le vieux four à micro-onde, et, religieusement, jeter cette merde infâme contre un mur de l’allée, derrière la maison. J’offre à la maison, et aux colocataires futurs, un nouveau four, rien que pour fêter tous ces départs.

Les Lettons ont trouvé une autre maison, dans un quartier plus riant, où ils pensent être heureux. Sans doute est-ce un peu plus cher, mais cela a bien plus de cachet. Ce qu’ils ne savent pas, mais il faut leur laisser la surprise, c’est que les maisons de ce coin sont très froides et bien plus humides que la mienne. Dès le mois d’août, ils seront dans l’obligation de chauffer, ils dépenseront des millions en fuel tout l’hiver, et ils auront la compagnie des limaces.

Et puis surtout, doux Lettons, où que vous mettiez vos pieds, à partir de maintenant, il vous faudra très sûrement laver vos casseroles, tirer la chasse d’eau et passer l’aspirateur.

J’ai encore raté mon avion

Comme d’habitude, suis-je tenté d’ajouter.

J’avais mis mon réveil à la bonne heure, très tôt ce matin, mais je me suis réveillé alors que le soleil brillait sur Belfast, à l’heure exacte ou j’aurais dû embarquer.

Je n’ai même pas eu un mouvement de panique. Je suis allé voir mon téléphone portable. Je n’ai pas compris pourquoi il n’avait pas sonné. Peut-être parce que je l’avais laissé branché pour qu’il se recharge ? Dieu seul le sait.

J’ai donc pris un café avant d’appeler un taxi et d’aller voir à l’aéroport s’il me restait une chance pour être à Londres assez tôt. Il me faut prendre un avion pour Montréal à 15:00.

Pour résultat de mes turpitudes, je prends un avion à midi vingt et, si Dieu le veut, embarquerai à temps à Londres.

Il y a quand même de fortes chances pour que j’arrive trop tard et que je dorme sur un banc.

Une civilisation du « feed back »

Avant-hier, j’ai assisté à une belle performance théâtrale, dans la salle « Brian Friel » de l’université. Il s’agissait d’une pièce de l’auteur comique latin Plaute, qu’une étudiante en théâtre avait traduite pour son doctorat.

A la fin de la lecture, très bien jouée par des acteurs de vrai talent, nous fûmes invités à rester dans la salle pour une séance de « feedback ». L’étudiante traductrice est venue sur scène et a posé des questions à l’audience. Qu’avez-vous pensé de l’humour ? Pensez-vous que ça fonctionne aussi bien pour une audience contemporaine de Belfast que pour les contemporains de Plaute ?

Je pensais que nous resterions tous muets, mais quelques personnes du public ont donné leur opinion, à haute voix, en restant assises dans les gradins. Il y a même eu une dame pour reprocher à l’étudiante d’avoir été un peu superficielle, et qui aurait bien vu « plusieurs couches » de significations.

Moi, j’étais un peu ahuri. C’est la première fois que je voyais ça. A mes yeux on allait trop loin mais, encore une fois, grâce à cela, je pouvais soudain réaliser combien le « feed back », le retour, le jugement, l’appréciation, étaient devenus une obsession à l’université.

On demande souvent comment a été perçue telle chose, une conférence, un cours, n’importe quoi. On nou distribue toujours des fiches d’évaluation, où il faut cocher des cases. Nous sommes tous pris dans un tourbillon d’évaluations et de jugements, dans lequel je perçois moins une élévation vers la perfection qu’un contrôle constant, un narcissisme étouffant et un système de surveillance.

A mon avis, c’est le résultat de deux éthiques : celle de l’administration et celle du « bon élève ». L’administration met sur le même plan la création et le commentaire, et pour elle ce qui a de la valeur, c’est l’appareil de notes, d’appréciation. Le bon élève, comme je l’ai déjà évoqué ici, jouit et jubile de l’attention que les adultes lui portent. Il se love dans le système universitaire car il ne peut pas avoir de public, de lectorat, d’audience, il peut avoir des professeurs, des collègues, des administratifs qui sont payés pour cela, pour lui donner de l’attention, lui donner des bonnes notes et lui procurer des caresses narcissiques.

Les bons élèves devenant personnel universitaire, cette éthique nombriliste se perpetue et se généralise, croît sur les exigences administratives de papiers, de notules et de bulles.

J’ai toujours rechigné, pour ma part, à demander aux gens ce qu’ils pensaient de ce que j’avais écrit. Non pas parce que cela m’était indifférent, mais parce que je ne voulais pas les embarrasser. Moi, quand je n’aime pas un texte, je préfère qu’on ne me demande pas mon avis, car je serai dans l’obligation de mentir ou de dire quelque chose de désagréable.

Le magasin du Pakistanais

Mon colocataire pakistanais travaille dans un magasin un peu en déliquescence, dans le nord de la ville. Il n’aime pas beaucoup ce travail, mais il le supportait tant qu’il était étudiant, et incertain quant à ses droits de rester sur le territoire. Il s’accrochait à ce magasin comme à un bouée de sauvetage.

Depuis qu’il est lauréat d’un MBA et qu’il a un visa de résidence de deux ans, sa frustration est montée en flèche, si l’on peut dire de la frustration qu’elle « monte ». Il veut tout plaquer et vient tous les soirs avec de nouvelles idées noires.

Il me dit qu’il ne supporte plus les nomades qui fréquentent son magasin. Les Roms viennent en famille et volent autant qu’ils achètent, d’après mon colocataire.

Il me fait des petites analyses ethno-linguistiques de sa clientèle. Les nomades, par exemple, proposent systématiquement de payer les biens un peu moins que le prix normal. Si un paquet de yaourts périmés coûte une livre sterling, ils demanderont de le payer 75 centimes. Parfois, mon colocataire cède.

Il me dit aussi que les Roms parlent une langue proche de l’Indi. Quand il les entend compter, il reconnaît des mots proche de la langue commune aux Pakistanais, l’ourdou. Alors il discute avec eux, compare avec eux un vocabulaire axé sur la nourriture. Comment les Roms disent-ils « chèvre » ? « Mouton » ? « Pain » ? De manière proche de l’ourdou.

Les filles chantent des chansons qui font penser aux comédies musicales indiennes des années 40. Quand une famille rom entre dans le magasin, les filles demandent à mon colocataire de mettre des chansons indiennes.

Tous, Pakistanais, Indiens et Gypsies, se sentent liés par les mêmes mélodies et les mêmes mélancolies.

Des « chrétiens » au jardin botanique

Je lisais le journal sur un banc du jardin botanique, il faisait beau et les fleurs étaient splendides. Des jeunes filles roumaines, des gitanes de fraîche immigration, faisaient les folles dans les bosquets et les massifs de fleurs.

Un couple d’étudiants est venu s’asseoir près de moi pour faire une enquête sur la religion.

« Pour qui travaillez-vous », demandai-je, avec le moins d’agressivité possible. Ils n’ont pas su me dire, précisément, à part le fait que leur enquête était orientée sur la question : « Different religions, same God ».

Sur tous les choix que j’avais pour répondre à la première question, j’ai coché : « Athée ». Ils ont donc essayé de me convaincre de l’existence de Dieu. La fille, par exemple, me dit qu’alors, si Dieu n’existait pas, il n’y avait aucun but à vivre, aucun but à rien. J’ai réfléchi et dit : « Oui, vous avez raison, il n’y a aucun but. Non seulement nous, notre vie n’a aucun sens, mais la terre entière et les étoiles, tout cela et l’univers en expansion sont des marques d’une vie sans aucun but, sans raison. »

Les autres questions étaient un peu conditionnées au fait d’être chrétien ou musulman, ou autres. Ils m’ont demandé quand même si j’étais d’accord avec l’idée que « Different religions, same God ». Pas du tout, ai-je répondu, je crois que les gens qui croient à autre chose qu’à Dieu ont été majoritaires sur la terre. Qui ? Les bouddhistes, les taoïstes, les Indiens Yanomami ou Nambikwara. Et les sectes qui croient aux extra-terrestres.

La fille : « Mais vous êtes sûr que vous voulez être athée ? Vous ne préférez pas plutôt être agnostique ? Comme ça vous dites « je ne sais pas », mais vous ne prétendez pas savoir qu’il n’y a rien, parce que franchement, pourquoi vivre dans un monde où il n’y a rien… »

Moi : « L’hypothèse de Dieu est aussi rationnelle et démontrable que celle des Raéliens, ou des divinités naturelles des peuples des forêts, donc si je disais « agnostique », il faudrait préciser que « je ne sais pas » si Rael existe, non plus que Dieu ou l’esprit des rivières. »

Le garçon étudiait la médecine et la fille l’histoire. Ils trouvaient que c’était super d’avoir le droit de parler religion, comme ça, dans la rue, d’en avoir la liberté. Ils pensaient que c’était un signe de liberté, car dans d’autres pays (ils pensaient peu-être à la France), ce serait mal vu.  

Ils étaient chiffonnés malgré tout. Mais enfin, si Dieu n’existe pas, pourquoi se forcer à vivre, pourquoi se lever le matin ? « Parce qu’on aime la vie. Parce que la vie est belle, ou que l’on tient à elle. Ceux qui n’en peuvent plus, et qui voudraient en finir, nous devrions leur laisser le choix de se suicider. Nous ne devrions pas les juger, mais au contraire les aider à s’en sortir en se donnant la mort. »

Ce fut la goutte d’eau. Ils déclarèrent que ce fut un plaisir de parler avec moi, me donnèrent une publicité sur une pièce de théâtre à venir sur Marc, et s’en furent. Cela aura lieu lundi prochain, au Snack Bar du syndicat des étudiants.

La plus belle rue de Belfast

Je ne l’ai jamais empruntée sans émotion. Elle part de Lisburn road et descend vers Boucher road. Entre les deux, elle remonte sur le pont qui enjambe la voie ferrée.

Depuis Lisburn road, on voit un espace immense s’ouvrir, et devant soi, les Black Mountains. Jaune, ocre, vert, noir, les montagnes forment un bloc lointain qui met la route en valeur, la rapproche. Les montagnes empêchent l’œil de se perdre, encadrent la vision.

Quand je fais mes courses au Tesco’s de Lisburn road, ce qui m’arrive parfois pour deux raisons : ils ont un rayon de poisson frais intéressant, et il y a un maraîcher non loin, où j’achète des betteraves, je ne prémédite jamais de prendre cette superbe route. Je descends Lisburn Road en pensant aller jusqu’à l’hôpital, et tourner à gauche pour rejoindre Donegal road, comme tout le monde.

Mais je tourne la tête vers la gauche au milieu du chemin, je vois ces montagnes, cette descente jusqu’au pont, cette ouverture presque maritime, et je plonge. Je ne sais même pas si c’est un raccourci, et je ne sais même pas son nom. C’est en y repensant, ce matin, que je l’élis « plus belle rue de Belfast ».

Saint Patrick à Belfast (3) : La rue est à nous

C’est en me promenant dans les rues du quartier Hollyland que j’ai découvert ce qui était l’un des centres nerveux de la Saint-Patrick à Belfast.

C’est là qu’il y a des problèmes avec la police, des voitures qui ont brûlé, des émeutes parfois, beaucoup d’alcool et les drames qui lui sont associés.

Mais les drames, les émeutes et les violences, ce sera peut-être pour plus tard. Ce qu’il faut célébrer, c’est la journée dans les Hollylands. La façon dont la rue se remplit de jeunes gens habillés en vert, et qui passent d’une maison à l’autre, et s’entassent dans les minuscules cours, où ils installent des canapés, et où ils boivent dès la matinée.

A onze heures du matin, la police est déjà là, qui patrouille par petits groupes, ainsi que des étudiants qui arborent la tunique fluorescente des volontaires pour aider à garder un semblant de contrôle sur la situation. Ici et là, des tables ont été installées avec des thermos de thé et de café, pour abreuver autant que possible les gamins qui vont inévitablement trop boire aujourd’hui. Ces petits rafraîchissements sont une des grandes actions des églises de Belfast. Les volontaires qui servent les boissons chaudes appartiennent à telle ou telle église.

Je marche dans ces rues ensoleillées, et les étudiants me hèlent, se moquent de mon chapeau, ils me crient des choses que je ne comprends pas. Ils me sourient et me font des signes amicaux. Des filles, depuis les fenêtres des maisons, lancent des paroles aux uns et aux autres dans la rue. Dans Fitzroy avenue, des étudiants jouent au football sur la chaussée. Dans Palestine road, des balles de Hurling volent d’un trottoir à l’autre. De certaines maisons sortent des musiques assourdissantes. Un groupe de punks et d’amateurs de métal passe en hurlant des mots, pour impressionner et attirer l’attention sur eux. Ils paradent eux aussi, lèvent le poing pour mimer la fête et l’ivresse, avant même d’avoir bu.

Partout, absolument partout, c’est la fête qui débordent des maisons, et qui investit la rue.

Ce n’est pas tant que les jeunes catholiques ne savent pas se tenir, mais c’est un quartier qui est investi par la fête pendant une journée, et les jeunes ne veulent pas la rater.

Je m’arrête à une « table à café », et me fais servir un gobelet en carton. La dame qui me sert est infirmière, et pour elle, c’est une journée évidemment dangereuse, mais c’est d’abord « great fun ». Elle comprend bien, l’infirmière, que le danger n’est pas contradictoire avec la joie de vivre, bien au contraire.

Nous sommes dans le village d’Asterix, ni plus ni moins. Les étudiants catholiques se sentent vivre dans un ghetto, et aujourd’hui, c’est le jour de leur ghetto. Ils se voient comme des irréductibles Irlandais dans une province occupée par les Britanniques, et ils arborent en criant leur drapeau tricolore, qui est censé représenter toute l’Irlande, et non la république seulement. Comme dans le village d’Astérix, on boit, on chante et on pelote sa voisine. Mais il arrive aussi, et les Gaulois ne pourront le nier, que quelques coups de poings volent par ci par là. Que quelques bouteilles de bière s’envolent aussi, pour s’écraser sur le crâne malheureux d’un pauvre hère.

Sur le toit-terrasse d’une maison basse, des jeunes ont installé un banc et contemplent la rue en contrebas.

Je ne sais pourquoi, j’ai pensé constamment à New York. Un ghetto de New York, Harlem peut-être. Ce n’est pas au Gang de New York, que j’ai pensé, où Irlandais et Italiens se battent (tous deux immigrés de fraîche date), mais aux films de Spike Lee. Les quartiers noirs de New York. Et je me suis dit que je ne pourrais pas circuler aussi librement dans un quartier noir défavorisé, mais que ma couleur blanche et ma gueule de prisonnier me permettent de le faire dans un ghetto blanc. Je me suis donc perçu, pendant une minute ou deux, dans la peau d’un écrivain noir, dans le Bronx, dans les années 1960. Voilà exactement le sentiment dans lequel j’étais.