Journées de décembre

J’ai mis des bougies un peu partout dans le mazet, pour créer des points de vues variés. Quand la nuit tombe, et elle tombe vite, les lumières fragiles recréent l’espace intérieur. Les lueurs vibrantes sculptent de nouvelles galeries ; non loin d’ici se trouvent les fameuses « Grottes des Demoiselles ». Mon mazet de célibataire est à sa manière aussi une grotte.

Je ne sais plus pourquoi j’ai emprunté les Mémoires de Casanova. Certes pas pour ses fresques libertines, quoique. Peut-être qu’à un moment, je me suis demandé comment écrire les rencontres galantes. Ah oui, c’est bien ça! Je suis en train de réfléchir à une scène sentimentale et charnelle qui m’est arrivée dans un voyage, et j’ai dû penser que Casanova m’aiderait, et c’est là que je me suis trompé.

Difficile de photographier ce mazet. Soit la lumière est trop faible, soit elle est trop contrastée, on se retrouve avec des photos trop froides ou trop sombres de la réalité.

Quand le soleil entre par la fenêtre du mazet, le sage précaire peut lézarder sur le lit et se faire chauffer par la lumière. Pas très longtemps, car il faut profiter du jour pour faire les tâches nécessaires avant la nuit. J’alimente le feu toute la journée, et le mazet devient une demeure chaleureuse. Mes journées son remplies de gestes simples et essentiels, dénués de toute spiritualité.

Pour le dîner, un magret de canard que je fais griller sur une lauze, à la terrasse du haut, au soleil, près du mur aveugle du mazet. Quand j’ai fini de manger, vers 17h30, le soleil est couché et il est l’heure pour moi de faire ma toilette et de me préparer à la nuit.

Tout devient rituel, tout devient précieux et beau.

Le mont Aigoual

Depuis que le mont Aigoual est sous la neige, je le vois mieux. Je le distingue par rapport à toutes les autres montagnes. Jusqu’à présent, j’avoue à ma honte que je le confondais un peu. Depuis le terrain, mes yeux se projetaient dans la vallée et étaient arrêtés par un mur de montagnes, tout là-bas au loin.

Aujourd’hui, grâce à la neige, je restaure des hiérarchies. Le mont enneigé est évidemment bien plus élevé que les autres, il est donc bien plus loin que le col de la Luzette et tous les autres qui composent mon paysage familier. Ce n’est donc pas un mur qui se dresse devant mes yeux, mais un massif complexe, échelonné et varié.

Je suis heureux d’avoir le mont Aigoual si distinct devant moi. C’est un véritable privilège de bénéficier d’une vue sur une montagne aussi légendaire. Les grands écrivains cévenols en parlent avec un respect magique : Chamson en fait le centre de gravité de son univers romanesque et Jean Carrière raconte que c’est sa vision, un jour qu’il se promenait avec son père, qui a été la cause, ou le déclencheur, de son obsession d’écrire.

L’historien des Cévennes, Patrick Cabanel, désigne le mont Aigoual comme un des « seigneurs de la méditerranée », aux côtés des Ventou, Canigou, Sierra Nevada.

Le mont Aigoual donne son eau à toute la région, et devient sec comme un coeur de pierre après l’hiver. Il est, avec le mont Lozère, l’une des deux têtes de ce que l’on nomme, confusément, Cévennes.

Habiter dans cette région avec cette vue, cela équivaut à habiter un appartement de Paris donnant sur la tour Eiffel, New York sur l’Empire State building, Lyon sur la basilique de Fourvière, ou Saint-Etienne sur l’usine de Manufrance.

Nuit au mazet

J’habite enfin le mazet. C’est une grande joie pour moi car j’en rêvais depuis longtemps. Six mois que je contemple ce chantier en construction, et maintenant que les nuits sont bien froides, je m’y love et m’y réchauffe.

A mon retour de Paris, début décembre, nous avons bien nettoyé l’intérieur et l’extérieur, avons placé le vieux poêle et rangé le bois à ma manière – c’est-à-dire de manière un peu bordélique.

J’y ai installé un sommier près de la fenêtre, un matelas et quelques couvertures en laine. Ce lit a une particularité, presque volontaire : il est un peu penché, de sorte que les pieds soient plus élevés que la tête, ou inversement, que la tête soit plus haute. Comme je suis un fervent croyant dans les trucs asiatiques qui veulent que le sang circule bien quand on fait le poirier, je m’endors ainsi, non pas en position du poirier, mais légèrement incliné. Dans la nuit, j’aime bien changer de position et laisser le sang refluer de l’autre côté.

Nuit au mazet ! J’ai recouvert les murs de couvertures, à la fois pour l’isolation et pour mettre des couleurs, de la laine, de la chaleur visuelle. J’ai enfin posé des tapis au sol. C’est superbe et il fait bon.

Dehors les nuits sont glaciales. Tout gèle, même le gaz de la cabane. Le matin, impossible de faire chauffer l’eau sur la cuisinière, alors je fais mon café à l’aide de mon bon vieux poêle. Mes feux durent donc des journées entières.

Le soir, dans mon lit, je contemple le mazet éclairé par des bougies posées sur un vieux chandelier, bonheur de gosse. Il fait doux, le feu ronronne, je goberge.

Les bougies éclairent d’une lumière tremblante comme mon âme, le feu crépite lui aussi comme mon âme, et je contemple avec satisfaction le jeu des couleurs des couvertures. La guitare prend son éternelle place dans les intérieurs que j’investis.

J’aimerais lire, ne serait-ce que pour frimer, pour le dire à mon lectorat, mais je suis trop heureux pour cela, incapable de me projeter dans un temps et un espace différents de ceux où je baigne.

La porte du mazet

Pour peindre la porte, que mon frère a achetée dans la banlieue de Montpellier, on a récupéré de l’argile rose vers le Pic Saint-Loup.

C’est une roche très friable, ocre tirant sur le saumon, grasse comme de la craie.

J’ai teinté de l’eau avec cette argile ocre, et j’ai mélangé le tout avec de la chaux.

La pâte obtenue est une sorte de teinture. La chaux s’applique davantage sur la pierre que sur le bois, mais à la guerre, pour ainsi dire, comme à la guerre.

Fin du chantier

 

Depuis la route qui monte au Puech Sigal, les arbres s’éclaircissent et laissent voir le mazet de mon frère. Il se fond dans le paysage, et personne ne saurait dire qu’il y a là-haut un chantier qui mobilise deux vaillants travailleurs.

Ci-dessous quelques photos qui montrent grossièrement les changements opérés depuis deux mois.

La façade nord :

L’entrée, lattérale, qui nécessitait qu’on se baissât pour entrer (on croyait que c’était à cause de la petite taille des anciens Cévenols).

L’intérieur, dont je donnerai de meilleures photos à mon retour de Paris. Car pendant mon absence, mon frère posera une fenêtre et une porte, et dans une semaine, je m’installe dans ma nouvelle maison pour l’hiver :

Enfin un petit détail dont je laisse aux connaisseurs le soin de deviner de quelle partie il s’agit :

Muscles

Il est temps que les travaux s’arrêtent au mazet. Mon frère et moi sommes très fatigués. Une belle fatigue, heureuse, car elle n’est que la résultante d’un travail voulu, désiré même.

Faire de la maçonnerie, c’est prestigieux car cela revient à bâtir, à ériger, à donner un logement, c’est toujours un peu noble. Mais cela cause un épuisement de tous les muscles. On ne s’en rend pas compte sur le moment, c’est après la journée de travail, quand le corps s’autorise à se relâcher un peu, que l’ensemble des muscles s’affaissent, demandent grâce et s’endorment. Le sage précaire tombe alors dans une torpeur de zombie.

Il m’est arrivé, la semaine dernière, de faire le tour du cadran dès la tombée de la nuit, ce qui ne m’était jamais arrivé dans ma vie d’adulte. Après m’être lavé consciencieusement, avoir mangé lentement, et avoir lu un peu à la chandelle, je me suis endormi lourdement à sept heures du soir. Quand je me suis réveillé, il faisait nuit, je pensais qu’il était deux ou trois heures du matin : il était sept heures.

Ces longues nuits sont pour moi une vraie merveille. Ce sont des choses que je goûte d’autant plus que d’habitude je vis en ville, près des universités et des centres culturels des pays qui vivent la nuit. Le sommeil des montagnes, les siestes et les nuits de paysan me font un bien fou.

Hier, en partant du terrain, je me sentais vidé comme une baignoire. Arrivé dans la petite ville du Vigan, le café où je travaille à l’ordinateur était fermé. Plutôt que de rentrer chez mon frère, je me suis assis sur un banc public et suis resté, hébété, une durée impossible à me rappeler. J’ai pu rester ainsi, quelques minutes ou une heure entière, complètement abruti, ravi d’être là et de voir tomber les feuilles d’arbres.

Pour moi, tout cela est une belle expérience, mais je pense à ceux qui font ce métier depuis l’âge de 16 ans. Ou pire, ceux qui travaillaient sur les chantiers dès la sortie de l’enfance. Pendant quelques années, ces activités fortifient le corps, le musclent et l’entretiennent ; cela fut mon cas quand j’étais ramoneur adolescent. Mais passé un certain âge, les travaux physiques répétés usent et détruisent. Ce n’est pas pour rien qu’on meurt plus jeune chez les ouvriers. Ce n’est pas l’absence de soin qui fait crever plus tôt, c’est l’épuisement des muscles, qui à la longue, vulnérabilisent tout le corps et désarment toutes les défenses immunitaires.

Rendre le livre festif : comment la « soirée irlandaise » fut préparée

Je profite d’une année de vie en France pour faire des tournées de librairies, de bibliothèques, de facultés ou de festivals. J’y prends la parole – s’ils m’y invitent, cela va sans dire, je ne vais pas m’imposer comme un malpropre.

Le sage précaire se déplace donc comme un représentant de commerce, et parle de ses livres et de ses recherches, que ce soit sur l’Irlande nomade ou sur la Chine francophone. Ou sur le récit de voyage en tant que genre littéraire.

C’était un rêve de jeune homme, la vie de commercial routier. J’ai toujours été attiré par cette existence dans les hôtels, sur les routes. Cela ne m’a jamais paru pathétique mais, au contraire, une vie pleine de promesses et de solitude contemplative. Cette image d’Epinal est confirmée par les récits de mon propre père qui s’enchantait des paysages montagnards quand il vendait je ne sais quoi, avant de se lancer dans le ramonage.

Je n’en suis pas là, notez bien, je n’en suis pas à faire des tournées tous les jours. Ma vie actuelle est beaucoup plus immobile, ravi que je suis de rester planté dans les montagnes flamboyantes de l’automne, et ravi de dormir de longues nuits silencieuses. Je ne vais jouer au bonimenteur que de loin en loin.

Je me suis produit à Paris, en Irlande et à Lyon. La semaine prochaine, je suis attendu au festival littéraire de Vitry-sur-Seine. En janvier, deux dates sont prévues, une dans le Gard et une dans l’Isère. Ce n’est pas un agenda surchargé.

Alors pour épicer la chose, je propose parfois des à-côtés un peu olé olé. Dans la ville du Vigan, par exemple, le conservateur de la bibliothèque a d’abord proposé qu’on invite aussi mon frère, celui qui a dessiné les illustrations de mon livre sur les Travellers irlandais. Bonne idée, assurément, qui demande que l’on retrouve, et encadre, les dessins originaux de mon frère. J’ai alors demandé à d’autres artistes, des peintres locaux, s’ils voulaient participer à la fête et peindre des images tirées de mes photos de voyage en Irlande.

Une chose en entraînant une autre, voilà que nous parlons de musique : pourquoi ne pas faire suivre mon intervention d’un peu de musique irlandaise plus ou moins traditionnel ? Et voilà que, de villages en villages, dans les montagnes cévenoles, le bruit court que le 18 janvier 2013 à 18h00, on jouera du banjo et de la flûte, de la cornemuse et du bodhran, en buvant du whisky irlandais…

L’idée qui me suit depuis toujours, c’est de rendre le livre vivant et festif. Il y a déjà du silence et de la solitude quand on lit les livres, alors quand on en parle, il faut le faire avec passion et avec style. Quand on me demande si je veux être payé pour ces interventions, je dis non, dépensez plutôt l’argent dans le boire et le manger, il faut nourrir et abreuvez ces braves gens qui se déplacent pour entendre parler un conférencier précaire.

Reste que la belle maison qui abrite la médiathèque du Vigan, le Château d’Assas, va résonner de sacrées mélopées quand la sagesse précaire va l’investir de tout son poids.

C’est amusant d’imaginer toutes celles et tous ceux qui sont, à cette minute, concernés d’une manière ou d’une autre par mon intervention. Une peintre ici, un aquarelliste là, une comédienne de l’autre côté de la vallée (pour faire des lectures à haute voix), quatre ou cinq musiciens dispersés dans le pays viganais et l’Aigoual. Au moins, s’il n’y a pas beaucoup de public, on pourra compter sur les participants actifs et leurs proches.

Ce n’est pas ainsi qu’on fait des affaires, ma petite dame, mais c’est ainsi qu’on met des guirlandes sur les arbres qui ont perdu leurs feuilles.

La vie difficile du livre

On parle toujours de la crise du livre, mais le livre est loin d’être mort. On dit que les librairies ferment les unes après les autres, c’est vrai mais on oublie celles qui ouvrent et qui tiennent. Pour la bonne santé du livre, l’une des solutions qui m’apparaît gît dans la distribution. Il s’agit d’être présent sur l’ensemble du territoire, ne pas oublier les petits coins perdus.

Qu’on me permette de prendre Le Vigan pour exemple : une petite ville de 4 000 habitants, sous-préfecture du Gard, inaccessible par le train, ville que le romancier André Chamson portait aux nues, dans les années 1930, sous le nom fictif de Saint-André.

Dans cette petite ville, le livre jouit encore d’une place de choix. D’abord il y a une belle librairie, dont j’ai déjà parlé ici, et puis la médiathèque est superbe.

Je reprends ma phrase, en donnant une autre hiérarchie, plus conforme à mes goûts : d’abord la médiathèque est formidable, et en plus, il se trouve qu’il y a aussi une librairie qui a pignon sur rue et qui ne désemplit pas.

La médiathèque est installée dans un grand hôtel particulier du XVIIIe siècle, à l’époque où les Cévennes étaient une région prospère. De véritables fortunes se sont faites grâce à la soie (la sériciculture en fait) et, plus tard, une activité minière de grande ampleur.

C’est dans un tel écrin, le Château d’Assas, que la ville a décidé de loger la bibliothèque, ce qui est un merveilleux signe de confiance dans le livre et la culture. Pour ne rien gâcher, la médiathèque a acheté mon livre d’ethnologie voyageuse sur les nomades irlandais. Après quelques furtives rencontres avec le conservateur, j’ai été invité à faire une présentation de ce livre en public. Ce sera l’occasion, si Dieu le veut, de vendre quelques exemplaires, car le sage précaire est un commerçant comme un autre.

C’est ainsi qu’on vend des livres de nos jours : en se bougeant les fesses, en allant à la rencontre des lecteurs, en sensibilisant les acteurs de l’industrie du livre, bibliothèques, libraires, festivals en tous genres. Et surtout en n’oubliant pas les toutes petites villes de nos régions, les sous-Préfecture de 4 000 âmes où les lecteurs se comptent quand même par centaines.

Si je pouvais être invité à de telles rencontres une fois par semaine sur l’ensemble de la France (plutôt qu’une fois par mois en moyenne, mon rythme actuel, trop limité aux régions parisiennes et lyonnnaises), je pourrais vivre de ma plume.

La sagesse précaire doit en effet, pour survivre, bricoler aussi son propre modèle économique !

Fort de cette invitation à la médiathèque, je vais voir le libraire du coin pour lui proposer de prendre en charge cette vente de mes livres. Je pourrais vendre mes propres exemplaires bien sûr, cela me ferait gagner beaucoup plus d’argent, mais il me paraît important de soutenir le commerce de proximité. Dans les autres villes où je suis invité, les libraires eux-mêmes me demandent de passer par eux.

Or, la librairie du Vigan fonctionne d’autant mieux que l’employé du libraire est un homme grognon. Il parle à ses clients comme s’il n’avait pas besoin d’eux, ce qui relève d’une sorte de dandysme commercial assez remarquable.

Il traite ses clients de haut : quand je lui ai montré mon petit livre sur les Travellers irlandais, il m’a dit l’avoir commandé pour lui-même grâce à une critique parue dans Libération mais ne pas vouloir le proposer à sa clientèle. Les gens d’ici n’achèteraient jamais un tel livre : « Ici, les gens se foutent de l’Irlande, et ceux qui s’y intéressent, c’est du genre la chanson de Sardou sur le Connemara… »

Je lui demande à tout hasard s’il serait intéressé par cet événement à la médiathèque. Pas du tout, le libraire n’y voit aucune portée commerciale. « Si vous arrivez à en vendre trois, c’est le bout du monde. » Je suis tellement intimidé que je n’ose pas lui dire qu’à la minute où nous parlons, le double d’exemplaires ont été vendus, et ce uniquement par le bouche à oreille. J’ose encore moins insister sur le fait qu’il existe dans la population locale un intérêt marqué pour la musique irlandaise, pour la littérature des voyages et pour la culture gitane.

Un jour qu’il daigne m’adresser la parole, le libraire m’informe d’une autre chose intéressante : le diffuseur de ma maison d’édition lui ferait perdre de l’argent en frais de port, s’il devait commander quelques copies de mon bouquin, et qu’il lui restait des invendus. Donc il préfère ne même pas commander mon livre et se passer des éventuels acheteurs.

Finalement, il prend un exemplaire de Voyage au pays des Travellers, que je lui confie moi-même. S’il le vend, le libraire prendra ses 30%, mais si je l’en crois, il ne le vendra pas. Mon but, dans cette affaire, n’est pas tant de vendre cet unique objet, mais de faire en sorte que ce livre soit présent dans la seule librairie de la région, et que les lecteurs potentiels s’habituent à le voir, pour que le jour où ils en entendent parler, ils se sentent davantage portés à le lire.

Dans le même temps, je note que d’autres petits éditeurs, assez férus d’Irlande sont bien représentés sur les gondoles. Ce n’est pas un hasard, les éditeurs comme Sabine Wespieser expliquent que leur stratégie commerciale passe par le réseau des libraires. Et quand on voit la difficulté qu’il y a à rendre un livre présent dans une petite librairie d’une petite ville, on mesure le travail de longue haleine que représente le succès relatif des ouvrages obscurs. Et quand on parle de « réseaux des libraires », il faut penser à ceux qui vivent loin de Paris, dans les petits bourgs de quelques miliers d’habitants, les sous-préfectures inaccessibles par le train, où l’on ne trouve qu’une librairie, qui résiste en maugréant.

Faire du sable

Une grande partie de mon travail a consisté, ces derniers mois, à « faire du sable ». Or, me dira-t-on, on ne peut pas « faire » du sable.

La plupart des gens qui font un chantier se font livrer un gros tas de sable, qu’il mettent dans une bétonneuse, en le mélangeant à de la chaux et/ou du ciment, et de l’eau. La bétonneuse tourne pour bien mélanger tous ces éléments, et cela produit le mortier, le liant qui solidifie les pierres.

Moi, je le fais, le sable, n’en déplaise aux professionnels. Je creuse la terre sablonneuse du terrain, et je la tamise une première fois pour en extraire les pierres et le gros gravas. Je procède ensuite à un deuxième tamis pour séparer le sable du gravier. Qui parle de ceux qui font du sable ? Qui chante leurs mérites, qui leur caresse le dos ? Hein, qui ?

Ce sont les grands oubliés de l’histoire. Quand on passe dans nos régions, on s’exclame devant les maisons et les murs en pierre, et on admire la qualité du travail des bâtisseurs. Mais on ne pense jamais à ceux qui ont porté ces saloperies de pierre, on préfère admirer ceux qui les ont taillées si précisément.

D’ailleurs, en parlant de tout ceci, j’essaie de trouver dans les fichiers de mon ordinateur une photo qui pourrait illustrer ce travail infâme et nécessaire qui fut en partie le mien. J’ouvre tous mes fichiers photos et ne trouve rien. Des centaines de photos du mazet lui-même, en ruine, en reconstruction, en majesté, mais rien sur le sable.

Cela fait donc trois tas : gravas, gravier et sable fin. Le tout, bien sûr, est un peu terreux, car la terre n’a pas disparu au cours du processus. Dommage qu’il n’y ait aucune photo : c’est beau les tas. Les artistes en exposent dans les musées d’art contemporain. Surtout que sur le terrain, les tas sont entourés de bruyère en fleurs, de mûriers, de troncs de châtaignier, ça ne manque pas de charme.

Ce qui est beau, aussi, quand on observe le chantier la tête reposée, c’est de se dire que des tonnes de sable ont été extraites du sol pour être transformées dans la maison en pierre juste devant nous. Impression de faire sortir de terre des masses considérables d’une matière subtile pour la jeter en hauteur et la faire tenir en l’air, en équilibre, dans les formes simples et élégantes d’un mazet en pierre.

Sable, sable, matière métaphysique, entre la pierre, l’air et la terre, le sable est au monde du solide ce que l’écume et la mousse sont à l’univers liquide. Matière insaisissable grâce à laquelle l’homme a tenté de calculer l’écoulement du temps.

Et tout ça pour quoi ? Pour n’avoir pas une photo. J’aurai au moins écrit un billet.

L’hibernation commence

Mes journées sont devenues très courtes. La nuit tombe à 17h30, et je dois économiser mes lampes à recharge solaire. Mes bougies n’éclairent que quelques heures. Je suis donc pressé par le temps, en fin d’après-midi, pour me laver et me faire à manger.

Je me couche très tôt. Je ne me suis jamais couché aussi tôt, depuis que je suis adulte. Mes nuits de sommeil vont de 20h30 à 5h30, c’est une véritable hibernation que ma vie cévenole. Et je ne parle pas des siestes. Après le déjeuner, le sage précaire n’hésite pas à s’allonger et à somnoler.

Les journées ont été très belles récemment. Un soleil formidable sur des montagnes couvertes d’arbres jaunes et rouges. C’est tellement paisible que cela donne envie de fermer le yeux de bonheur.

Le rythme du chantier s’est donc grandement ralenti. Il faut songer à mettre fin aux travaux pour cette année.  Encore un peu de maçonnerie pour boucher les trous ; un peu de menuiserie pour installer une fenêtre et une porte, et ce sera l’heure, pour moi, d’investir le mazet et d’y dormir tout mon soul.

Une date a été arrêtée. Je vais à Paris à la fin du mois de novembre pour satisfaire à l’invitation du festival littéraire de Vitry-sur-Seine, et dès mon retour, début décembre, le mazet sera prêt pour accueillir mon lit et mes tapis.

Le poêle à bois étant déjà installé, je vais me faire des soirées au coin du feu qui seront à la hauteur de mon désir infini de repos.