Les Anglais vont-ils rejoindre l’euro ?

Ce ne sont pour l’instant que des rumeurs, dont des journaux se font l’écho. Rien d’officiel dans ces bruits qui imputent à tel ou tel dirigeant de préparer un plan pour fair entrer le Royaume uni dans l’euro-zone.

Déjà des commentateurs anglais disent, pragmatiques, que la livre sterling, en effet, baisse dangereusement et va pâlir devant l’euro. Mais rien ne doit se faire sans un referendum, disent-ils.

Pour l’instant, les analystes ne font qu’analyser les conséquences de la baisse de leur monnaie. Conséquences visibles sur le tourisme en Europe, par exemple. L’Espagne et la France devraient souffrir de la situation, quand on sait l’influence des Britanniques sur notre industrie touristique.

Alors quoi, vont-ils rejoindre la zone euro ?

Ce que Tony Blair n’a jamais réussi à faire avaler à son peuple, la crise le réussira-t-elle ? Les journaux français n’y croient pas.

Et l’Union européenne, doit-elle accepter ?

D’un côté, c’est flatteur : c’est la preuve que l’euro a acquis une réelle crédibilité aux yeux du monde entier. L’union européenne dans son ensemble, pas seulement sa monnaie, représente un pôle de stabilité, c’est un fait. Et cela fait plaisir de voir l’arrogance des Britanniques, qui sont passés maîtres dans l’art de donner des leçons aux autres (des leçons de morale politique, des leçons d’économie, des leçons de géopolitique, des leçons d’antiracisme) se ternir quelque peu.

D’un autre côté, tout le monde s’accorde à dire qu’ils font chier le monde, les Anglais. Le mieux ne serait-il pas de les laisser à l’extérieur, et même de les exclure de l’Union ? De les laisser entre Anglo-saxons ?

Mais non, accueillons-les dans la zone euro, à bras ouverts, et embrassons-les. Peut-être que lorsqu’elle aura la même monnaie qu’eux, l’Angleterre attirera les touristes qu’elle mérite, car c’est un beau pays, très mal connu. Grâce au tourisme, l’Angleterre se connaîtra une nouvelle vie économique.

Mais c’est surtout au point de vue de la civilisation que ce changement l’affectera. Les Anglais ne se verront plus seulement comme les élites qui viennent profiter des charmes désuets et ruraux du continent européen (quelle image ont-ils de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de la Turquie ?), mais comme des égaux, qui accueillent et sont heureux de vendre des pintes de bière à des hordes de gros touristes venus tâter des jeunes Anglaises à la cuisse légère. Car comment se comportent les millions de touristes britanniques sur les plages espagnoles ?

Jusqu’aujourd’hui, le Royaume uni a surtout accueilli des immigrés corvéables à merci. Je compte, dans ce groupe, les centaines de milliers de Français – dont votre serviteur, reconnaissant, lui aussi – attirés par un marché de l’emploi flexible, et pas seulement les Pakistanais, les Polonais et les Africains.

Avec une Angleterre qui paie en euro, ce pays, qui se veut peut-être plus insulaire qu’il ne l’est en réalité, aura franchi une étape décisive vers sa normalisation.

Mais en même temps, s’ils gardent la livre sterling et que cette dernière est vraiment basse par rapport à l’euro, alors le renversement touristique que j’ai évoqué sera encore plus net. Bon, moi j’y perdrais beaucoup puisque je suis payé en livre, mais nul doute que le Royaume uni deviendrait le paradis sexuel pour tous les méditerranéens en mal d’exotisme. Les femmes mûres du Portugal viendront se payer des jeunes Blonds, à l’accent impeccable, en échange de quelques pintes et de discrets cadeaux.

Prendre la défense des Britanniques

Je me suis permis d’écrire une chronique d’abonnés dans lemonde.fr sur la géopolitique chinoise.

La géopolitique, je trouve qu’il n’y a rien de plus réjouissant et de plus excitant, après l’économie. En politique internationale, mes idées sont claires et distinctes, et je sens les rapports de force avec acuité. Après, je me trompe autant que l’homme prochain, mais je me trompe dans une clarté et une distinction sans nom.

Ce que je dis sur la Chine, par exemple, dans la chronique, et sur la prééminence de la question de Taiwan sur la question tibétaine, j’attends les contre arguments. Je maintiens que le Tibet est, pour Pékin, une sorte d’épouvantail qui permet à la fois de cacher d’autres problèmes, et de mesurer son poids diplomatique. La manifestation à Lyon de quelques centaines de manifestants pour les droits de l’homme en Chine et au Tibet va dans ce sens. Vacuité des protestations, coups de pétards qui détournent l’attention des vraies questions.

En sortant de la vision du film d’Olver Stone, W, j’ai eu une autre intuition géopolitique de grande ampleur : la nécessité de défendre nos amis britanniques.

Les Britanniques ne se rendent pas encore compte de la rancoeur qu’ils vont attirer de la part de leurs voisins. Déjà les Allemands, les nordiques et les Français considèrent que la crise économiques actuelle est largement la faute des Anglo-américains.

Ce qu’on nous explique, dans tous les pays européens sauf sur les îles britanniques, c’est que la crise actuelle est la conséquence de la révolution néo-conservatrice lancée par Mme Thatcher et M. Reagan. Cela va faire 30 ans que les Anglo-saxons nous disent que nous sommes ringards, nous les Français et les Allemands, de conserver des industries, de ne pas laisser crever les pauvres, d’avoir un service public et des fonctionnaires (ils appellent tout cela « la bureaucratie »), de promouvoir l’enseignement des langues autres que l’anglo-américain. Ils voient comme une réaction d’arrogants losers de vouloir protéger notre cinéma et de lutter pour faire des biens culturels ce qu’on a appelé « l’exception culturelle ».

Les Britanniques et les Américains, forts de leur puissance sur le monde, ont ridiculisé cette posture en détournant la notion d’exception culturelle (utile à tous les Etats non anglophones) par celle d’ « exception française ». C’était génial, du point de vue marketing : tout discours en faveur d’un cinéma aidé par les pouvoirs publics devenait de l’agitation égoïste typiquement française. 

Tout effort pour faire vivre d’autres langues que celle de David Beckham était vu comme de l’obscurantisme : « Pourquoi cette obsession avec les langues ? » Cette rumeur moqueuse monte du monde anglo-saxon. Combien de fois ai-je entendu cette interrogation, dans le monde entier (je frime un peu, je ne suis pas allé dans le monde entier), par des Anglais, des Irlandais, des Américains, des Australiens, des Néo-Zélandais ? Je me souviens d’une jeune fille de Barcelone qui est restée bouche bée devant la bêtise généreuse de ce charmant voyageur qui lui posait cette question.

Malheureusement, en temps de crise, on cherche un bouc émissaire. Ce furent les Juifs, pour les fascistes des années trente, ce fut la bourgeoisie pour d’autres. Aujourd’hui, les Chinois vont dire que c’est de notre faute, à nous les Occidentaux. Mais les Occidentaux, les Allemands par exemple, que vont-ils penser ?

D’habitude, les Allemands ont du ressentiment vis-à-vis des Français, car ils sont étroitement liés par l’Union européenne, et qu’ils ont des cultures budgétaires opposées. Mais la crise, les Allemands, ils n’y sont pour rien, les pauvres vieux. Et ils savent que ce n’est pas de la faute non plus de ces emmerdeurs de Français. Les responsables, les peuples européens les chercheront sur les îles britanniques.

 Dans une émission d’information, sur la BBC, une journaliste anglaise demanda à un diplomate allemand : « Pourquoi dites-vous que la crise est un problème anglo-saxon ? » Elle n’eut pas la patience d’écouter la réponse. Pour elle, ce vieil Allemand n’était qu’un donneur de leçon européen.

Mais il ne faut pas oublier que les Allemands et les Français ont besoin d’avoir de bonnes relations. S’il faut trouver un ennemi commun, en temps de crise, pour pouvoir faire l’unité sur son dos, il est tout trouvé. 

D’où l’importance de les protéger dès maintenant, nos amis brito-irlandais car un racisme anti-anglais risque de grandir en Europe. Inutile de protéger les Américains, eux ils sont loin, et ils sont déjà détestés par tout le monde.

Ajoutez à cela les guerres en Irak. Quelle meilleure image, pour les peuples qui cherchent un fautif, que cette alliance anglo-américaine (non voulue par les braves Angais, mais qui s’en souviendra ?), cette assurance dans son bon droit, cette arrogance infinie qui semble dire : tout ce qui n’est pas anglo-saxon n’a pas vocation à survivre à long terme. Langues, cultures, économies, système politiques, manières de table, nous nous occupons de redéfinir tout cela pour vous.

Voyez la joie terrible de la géopolitique ? On imagine le pire, et les hommes se chargent de faire encore pire.

Alors moi, dès maintenant, je deviens un défenseur des Britanniques. Je rejette toute expression de racisme anti-anglais et je me tiens prêt à brandir les grands écrivains de langue anglaise pour faire de l’Irlande et du Royaume uni, dans les prochaines polémiques avec mes frères européens, une terre de culture propice à l’admiration.

Luxe

Deux reportages mettaient en scène, à la télé, un luxe inouï. Le premier suivait un homme d’affaire français qui fêtait ses 50 ans à Los Angeles. Le deuxième reportage portait sur le Palais de l’Elysée.

Bizarrement, le premier reportage m’a constamment choqué. La vulgarité du type, ses goûts de chiotte, sa fierté d’exhiber Johnny Hallyday. Il était pourtant chaleureux, il paraissait honnête, il faisait preuve de générosité avec des anciens amis de Toulouse, ou de Brive, qu’il invitait à sa fête. Tout cet argent déversé dans un pauvre événément froissait en moi un instinct.

Bizarrement, les lustres de la république ne m’ont pas fait battre le cœur. Je regardais le luxe déployé dans les salles de l’Elysée sans indignation. Je serai honnête, ce n’était pas l’aspect politique de la chose qui me faisait respecter cet étalage. Un fonctionnaire justifiait toutes ces richesses par « le respect que l’on doit montrer aux leader des puissances étrangères ». Non, je dois avouer, à ma grande honte, que c’est la bonne qualité des objets et des lieux qui s’est imposée à moi comme plus légitime.

C’est finalement une affaire de goût.

Aucun des deux reportages ne me fit rêver ni envie. Les nouveaux riches qui paradaient aux Etats-Unis me faisaient pitié et me dégoûtaient un peu. A l’Elysée, personne ne paradait car on ne voyait dans le reportage que des domestiques. L’or qu’ils polissaient était censé leur appartenir autant qu’au président de la république.

Objectivement, j’aurais dû être moins choqué de voir l’homme d’affaire dépenser sa fortune, car après tout il se l’est construite tout seul, sans confisquer à ses propres fins les impôts des contribuables. C’est pourtant lui que je persistais à voir comme le signe inéluctable d’un système économique pourri.

Quelque chose en moi, malgré moi, se révoltait de voir des beaufs avoir tant d’argent, qui devenait par là indécent, illégitime.

C’est sans doute que je suis trop proche d’eux, culturellement, et que je ne peux prendre le recul nécessaire pour les regarder avec un oeil apaisé et bienveillant.

Profitez du RSA pour le bien de votre âme

Avec la crise qui va déterminer notre manière de vivre pendant les quelques années à venir, il faut devenir stratège.

Comme nous l’avons vu pour ce qui est du financement du RSA, les plus riches ne paieront pas plus de 50 pourcent de leurs revenus. Les plus pauvres, eux, eh bien, eux non plus ne paieront pas beaucoup plus que 50 pourcent de leurs revenus, mais en même temps, les plus pauvres…

Ce qu’il faut éviter d’être à tout prix, c’est petit bourgeois. Ce sont tous les petits bourgeois, la classe moyenne comme on dit aujourd’hui pour faire plus middle class, qui vont souffrir. Propriétaires, leur bien va perdre de sa valeur ; acheteur, ils n’auront plus de prêts intéressants ; vendeurs, ils s’arracheront le peu de cheveux qu’il leur reste. 

Donc, il nous faut choisir la voie sans gloire de la sagesse précaire. L’arrivée du RSA, sans être une aubaine, pourrait être utile à la tranquillité de l’âme. Je me mets au RMI, et quand je le peux, je bosse en cumulant l’allocation minimum et le faible salaire de mon travail. C’est ce que je faisais quand je travaillais au Musée d’art contemporain de Lyon : l’addition des deux revenus me permettait d’être heureux. Mais j’étais jeune, amoureux et je n’avais pas d’avenir. Si je devais habiter en France, je ferais peut-être cela, puisque les employeurs ne devraient plus vraiment s’embêter à proposer des contrats dignes de ce nom.

J’ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne vois que cela pour résister et garder le moral dans les années à venir : arrêter de consommer, passer du temps dans les pays chauds et pauvres, et profiter du RSA. Bien sûr, il faudra supporter d’être critiqués et d’être pris pour des profiteurs. Et tout cela à cause de tout un tas banquiers et hommes d’affaires qui, aujourd’hui, ne paient même pas beaucoup d’impôts.  

Les différents capitaux du voyageur

Nous avions assez d’argent pour quatre mois. C’est peu d’argent, mais c’est beaucoup de temps.

Nicolas Bouvier, cité de mémoire. 

Comme les voyageurs ne parlent jamais d’argent, qu’on ne sait jamais comment ils font pour trouver de quoi payer leur hôtel, louer leurs voitures, profiter de leur flânerie comme s’ils n’avaient pas à se préoccuper d’aller bosser le lendemain, j’ai décidé de le faire ici.

Le dernier contrat qui me liait à un employeur, l’université Fudan de Shanghai (allié à un contrat avec le consulat général de France), s’est terminé en juillet dernier. Les deux emplois conjugués me rapportaient l’équivalent de 1000 euros par mois. L’université me fournissait un logement, et je ne payais aucune espèce d’assurance ni de couverture, donc je vivais confortablement en Chine. Je n’ai aucune dépense annexe ni aucun crédit à rembourser, mon existence financière et boursière est d’une légèreté insondable.

Sans l’avoir cherché, j’ai économisé de l’argent (l’expression est malheureuse, il vaudrait mieux dire que de l’argent s’est trouvé amassé sur un côté) du surplus non dépensé sur lequel je vis en ce moment, et qui doit durer trois ou quatre mois, en attendant les prochaines rentrées d’argent.

Avant de quitter Shanghai, j’ai donc changé plusieurs dizaines de milliers de yuan RMB, sans trop savoir si je me faisais arnaquer ou non par la mafia locale qui me permettait de procéder à cette transaction. Je suis revenu en France avec 3500 euros et 300 livres sterling. Je laissais sur un compte chinois peut-être 5000 yuan RMB, peut-être plus, je ne sais pas.

Voilà, cela fait grosso modo 1000 euros par mois. C’est avec cette somme que je dois trouver des abris, mais aussi des habits, car je n’ai presque rien rapporté de Chine, et que je dois payer des titres de transports pour des trains, des bus, des bateaux, des avions et des voitures. On comprend donc que je privilégie des endroits où des amis peuvent me loger. D’abord parce que j’aime revoir mes amis, mais aussi parce que je dépends d’eux. Et pour relier les amis, je passe par des lieux où je dors n’importe où, auberges, voitures, salles d’attente, bars de nuit, salons de massage (ça, c’est pour faire pittoresque).

On le comprend aisément : les amis et la famille, ce sont des formes de capital. Ce n’est pas un capital avec lequel on fait du profit, il n’y a pas de capitalisme de l’amitié, mais c’est une richesse sans laquelle je ne pourrais pas voyager. Imaginons que je sois seul, ma carrière de voyageur serait encore plus pauvre que si j’étais sans argent et sans capital éducatif. 

Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?

Encore un assassinat commis par une bande de jeunes ouvertement racistes. La victime est un étudiant de Doha.
A Londres seulement, 24 adolescents ont été tués « par une agression violente » en 2008, rapporte The Independent. Tous ne sont pas racistes, notez bien.
Ces événements vont peut-être faire réfléchir nos amis d’outre-Manche sur leur banalité. Ils sont aussi racistes que les autres, ce qui n’étonne personne en Europe, sauf eux. Comme ils se croient plus civilisés que nous, ils devront faire un effort pour se rendre compte des instincts, des passions et des frayeurs qui travaillent leur base.
A l’époque où Le Pen atteignait le second tour des présidentielles, je me souviens avoir passé un week-end avec des Irlandais et des Anglais. Nous étions d’accord pour dire qu’un Le Pen ne serait pas possible au Royaume Uni, mais nous ne l’expliquions pas de la même manière. Pour moi, la droite anglaise étant beaucoup plus à droite que la nôtre, le parti conservateur peut exprimer, grâce à ses éléments les plus extrêmes, un nationalisme que nos politiciens ne peuvent se permettre d’exprimer, de peur d’être stigmatisés comme pétainistes. Mes amis ne comprenaient même pas ce que je disais, ils disaient avec toute la douceur du monde que, tout simplement, les Anglais ne sont pas « naturellement racistes ». Sous entendu : « à la différence d’autres peuples, qui le sont naturellement, et qui n’ont pas peur de voir débouler au second tour des élections présidentielles un fasciste. »
Pour l’instant, ils en sont à tracer un lien entre la crise et la criminalité. Bientôt, ils se demanderont s’ils ne sont pas aussi beaufs que les Français, et ce sera douloureux.

La misère morale du recruteur

A Shanghai, le XXXX 

Cher monsieur,

Je reconnais que les conditions que nous vous offrons sont à la fois précaires, incertaines et insuffisantes. Vous insinuez avec raison que nous ne manquons pas de toupet de chercher à vous attirer avec un tel salaire, mais la réalité est que nous n’avons pas vraiment d’autres choix : nous cherchons des profils expérimentés et hautement diplômés, prêts à travailler pour presque rien. Je comprends que vous ayez trouvé mon courrier « drôle et honteux en même temps ». Mais il se trouve que d’autres candidats de valeur restent intéressés par l’offre malgré le bas salaire.

Vous parlez de « misère morale » à propos du fait que, tout en étant lecteur moi-même, j’aide à recruter d’autres lecteurs. Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous vouez dire mais cela m’a fait réfléchir de la manière suivante. Comme je suis exploité, je devrais me battre pour améliorer les conditions de vie des gens de mon espèce. Or plutôt que de me battre, j’aide ma hiérarchie à exploiter d’autres glandus. Il est vrai que, vu sous cet angle, mon action manque de noblesse morale et de conscience sociale.

Il ne faut pas oublier, cependant, qu’un professeur d’université chinois gagne en moyenne 400 euros par mois, et que cela représente le double du salaire moyen à Shanghai (ville la plus riche du pays). Mon revenu mensuel est, comme je l’écris dans l’annonce, d’un petit millier d’euros, grâce à un travail supplémentaire payé par le consulat, à quoi s’ajoute un logement fourni par l’université ; tout cela me rend incroyablement privilégié par rapport à mes collègues chinois – qui me sont pourtant supérieurs du point de vue de la qualification – et m’interdit tout jugement d’indignation devant le sort réservé à l’éventuel lecteur étranger qui voudra bien tenter l’aventure ici.

Si le salaire de ce dernier s’avère ne pas dépasser les 500 euros par mois, il bénéficiera des conditions de vie de tous les lecteurs étrangers en Chine, parmi lesquels on trouve un peu de tout, des normaliens, des docteurs, des agrégés en disponibilité, bref tout un petit monde qui se confronte à la précarité pour des raisons qui lui sont propres.

Tout ceci pour mettre en contexte la « misère morale » qui est la mienne, et en espérant que vous ne nous en voudrez pas trop d’avoir eu le désir de nous attacher vos services pour un traitement si peu reluisant.

Je me dis bien à vous,

XXXX
 

Le sage précaire embauche

Mon départ approchant, et n’ayant pas de remplaçant pour septembre, mon département a publié une offre d’emploi sur le site des profs de français langue étrangère. En trois jours, j’ai reçu trente candidatures du monde entier. De tous âges, presque, les professeurs qui veulent venir à Shanghai ont entre 22 et 62 ans. Certains d’entre eux ont des cv et des attestations vertigineuses. Ils ont des qualifications à faire pâlir, des doctorats, des agrégations, des félicitations de toutes sortes de jury. Tout indique qu’ils sont géniaux, que tout le monde les aime, qu’ils sont aimés des dieux. Plusieurs d’entre eux ont publié plusieurs livres, ont réalisé des films, ont des compétences et des savoir-faire à côté desquels le sage précaire se sent inévitablement nul.

Il se venge, le sage précaire, en jouant au DRH et en sélectionnant sans pitié. Les profils sont si bons et si nombreux qu’à la moindre tête qui dépasse, je sabre, je « delete ». Je ne garde qu’une liste réduite pour faire circuler les cv à qui de droit et pour qu’une décision se prenne avec clarté. Or, c’est impressionnant comme certains ont su se présenter en pointant exactement ce dont nous avons besoin, et ce dans plusieurs domaines. Ces gens-là m’impressionnent, c’est indubitable.

Mais le plus troublant, ce sont les réactions que j’ai, au fond de mon coeur, avant même d’avoir eu le temps de réfléchir : celui-là est trop jeune, celui-ci trop vieux, celle-là n’a pas l’air sympa, celui-là semble être célibataire, à son âge c’est louche. Je me surprends à être aussi con, c’est-à-dire aussi influencé par le social, que n’importe qui, et surtout, je me surprends à me regarder de l’extérieur. Si un type comme moi avait envoyé son cv et une lettre, attendu que c’est un poste que je remplis actuellement et que donc je suis capable d’occuper, aurais-je gardé son cv ou l’aurais-je effacé sans vergogne ? Impossible de savoir. Tout dépend de la lettre de motivation. Je m’en rends compte enfin, c’est inouï comme la lettre peut changer les choses, renverser un jugement.

A quoi cela tient, un emploi ? Et tous ces gens, là, tous ces enfants de 22 à 62 ans, qu’est-ce qui les pousse à s’expatrier à tous les coins du monde ?

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Récession

A en croire les rumeurs, sur le ouèbe, dans les journaux, nous entrons dans une période de difficultés économiques très longues et très profondes.

C’est le moment de faire le futurologue amateur. Que va-t-il se passer pour nous, avec une récession ? Commençons par les plus précaires.

De nombreux groupes humains vont lâcher prise. Ceux qui n’étaient déjà pas sur la pente ascendante, ceux qui avaient eu les yeux plus gros que le ventre, ceux qui étaient déjà dans la difficulté vont décrocher. Ce sont des hordes de pauvres erres (hères ? Er ?) qui vont apparaître et peupler nos landes et nos forêts.

Nous allons voir réapparaître, j’en fais la prédiction ici même, un phénomène médiéval bien connu : le vagabondage. Selon Robert Castel, le vagabond se distingue du rôdeur et de l’étranger en ceci qu’il est « désaffilié d’un ordre social auquel il avait auparavant appartenu » (Les métamorphoses de la question sociale, Gallimard, 1995). Castel préfère le mot de désaffiliation à celui de précarisation, ou celui d’exclusion, pour décrire les aléas du salariat.

Alors là, avec la récession à venir, ça va désaffilier à donfe, permettez-moi de le dire. De grands espaces non domestiqués vont accueillir de nouveaux errants, de nouvelles migrations, de nouveaux brigandages.

Disons les mots, un nouveau Moyen-Âge.