Le sage précaire en majesté

Je termine mon année universitaire et mon voyage en Chine de manière éprouvante pour les nerfs. Je termine en fanfare, en serpentin, je termine en apothéose.

Les cérémonies de clôture succèdent aux dîners d’adieux, les discours et les embrassades s’accélèrent, se subdivisent et prolifèrent. J’ai l’impression de vivre une étreinte qui ne se desserre pas.

Dans les effusions dont je suis l’épicentre, il ne faut pas se le cacher, se jouent aussi des parties politiques. Des applaudissements éclatants ou des fleurs exclusives peuvent marquer une position pour ou contre des décisions prises et des décisions à prendre. Des messages subtiles sont envoyés. La surenchère d’hommages dont je fais l’objet est en réalité le théâtre de conflits sourds, ou de luttes d’influence. Chacun voit en moi, à sa guise, un allié objectif pour ses propres intérêts. L’une, en exagérant son affection pour moi, dit aux autres : « Vous voyez que je ne suis pas une cruche! Je m’entends super bien avec le professeur étranger », un autre, d’une voix de stentor, claironne sa bienveillance : « Nous sommes de bons amis, c’est bien la preuve que je n’ai pas aussi mauvais caractère que vous le prétendez. »

S’afficher à mes côtés peut aussi signifier qu’on favorise tel type d’enseignement ou qu’on rejette telle attitude culturelle. Je n’étais l’ennemi de personne, donc je suis l’idéal réceptacle des besoins d’expression qu’abritent les équipes et les classes. Un groupe, pour se sentir exister comme groupe, a souvent besoin d’un leader charismatique qui fasse l’union entre les membres en étant leur dénominateur commun. A défaut de leader, et à défaut de charisme, ils se choisissent un personnage, une poupée, quelque chose à adorer. Une adoration passagère, un transfert diront certains, qui m’a pris pour objet et qui s’essoufflera vite.

Quand on est le seul professeur d’un programme, ou le seul étranger d’une faculté, et qu’on est sur le départ, on devient cette poupée dont les gens aiment chanter les louanges. On devient un personnage d’autant plus chargé symboliquement qu’on est parfaitement inoffensif. Le sage précaire se trouve alors lesté de tout un bagage de bonté, les joues creusées par l’émotion, la tête lourde de couronnes tressées par d’adorables jeunes gens qui veulent vibrer.

Lettre de motivation : l’art baroque d’un lettré précaire

Sigismond, dans son monde de signes et de déchiffrage, est sorti de sa réserve pour postuler à l’emploi de professeur étranger dans mon université. Il est précaire au point de ne pas savoir comment il gagnera sa vie à partir du mois de juin. Il a toutes les qualités requises, mais ne supporte pas d’écrire une lettre formatée. Quelque chose en lui le pousse à donner à son courrier une tournure inédite. Il prend un risque mais il mesure les risques, à sa façon et selon sa conception des choses. Extraits :

« Si, en effet, je suis venu enseigner le français en Chine, c’est pour un certain nombre de raisons qu’il serait un peu long d’ énumérer ici en détail, mais dont les principales sont et restent : l’envie d’abord d’appréhender de la façon la plus radicale qui soit une culture si souvent —et faussement sans doute— définie comme diamétralement opposée à la mienne, à la nôtre ; le devoir, ensuite, découlant selon moi tout naturellement de cette envie, d’y travailler de l’intérieur à ce qui depuis toujours constitue mon domaine d’élection, les langues, à commencer bien sûr par ma langue maternelle, la langue française. Car c’est toujours poussé par le souci de mieux connaître celle-ci que je me suis adressé à celles-là, espagnole, grecque, chinoise ou, plus récemment,—japonaise. »

 Quand il tombe là-dessus pour la première fois, le recruteur se dit qu’il a affaire à un original, un inadapté qui n’a aucune chance dans un contexte de grande concurrence. Le style littéraire de la lettre donne d’abord l’impression d’une incapacité à s’adresser à un recruteur qui n’a d’existence que codifiée. Sigismond ne veut pas de relation codifiée à l’avance, et donc, il se livre plus amplement.   

 « Ce même souci est plus que jamais à l’œuvre et puissamment s’agissant de la Chine et de la langue chinoise officielle. cette obsession de la langue bien parlée, écrite et pensée, quelle qu’elle soit, est certainement la meilleure garantie que je puisse vous offrir que, si par extraordinaire je venais un jour à pouvoir mettre en valeur la langue et la culture française dans votre établissement, je le ferais de tout mon cœur. »  

Sigismond pense que la lettre de motivation doit apporter un supplément d’âme. Soit. Il faudrait plutôt parler d’un supplément de coeur, car Sigismond ne veut parler que de cela, du coeur, car il sait l’importance que cet organe revêt dans la culture chinoise.  

« Un cœur appuyé et renforcé toutefois par certaines compétences, car seul il n’y suffirait pas, un cœur fortifié par un certain nombre d’expériences, étalées sur presque dix années et glanées ici et là en fonction des connaissances poursuivies, en Europe, puis ailleurs, et enfin en Asie, puisque l’Asie nous intéresse particulièrement ici. »  En réalité, il ne faut pas se moquer de Sigismond. Au contraire, cette lettre baroque et trop personnelle est la marque d’un samouraï qui a une trop haute opinion de sa mission et de son interlocuteur pour ne pas les situer d’entrée sur un terrain d’élite, hautain et classique. Mon ami considère le doyen de la faculté de français comme un lettré, quelqu’un qui aime la vraie prose. La stratégie de séduction de Sigismond est bizarre, mais elle est pleine de sens : il veut toucher le vieux fond d’homme assis qui sommeille en tout professeur d’université. Il cherche, par la seule force du style, par une sorte d’efficace à laquelle ne croient que les poètes, à ramener le doyen vers sa nature de savant ébloui par la beauté des mots. Lui faire quitter ses modalités habituelles de recrutement pour imposer un autre espace, espace de confidence, espace littéraire où d’autres règles peuvent prévaloir. Il croit possible de convaincre en transgressant les règles, et cette croyance témoigne finalement d’un bel optimisme et d’un immense respect pour son correspondant.

« « Une lettre de motivation ne doit pas s’écarter d’une forme consacrée par l’usage : elle doit notamment ne pas être trop longue, etc. », combien de fois n’ai-je pas enseigné avec une belle assurance ces préceptes à mes étudiants ?  Sans doute pense-t-on toujours que son propre cas, puisque unique, mérite en soi une forme particulière, et que dès lors qu’il s’agit de sa vie et de ses « mérites », une entorse aux règles est tolérable, sinon désirable. J’ai donc doublement enfreint la coutume établie dans cette longue lettre manquant de substance : je n’y ai pas fait acte de professeur ; je n’y ai pas caché mon cœur à l’ouvrage derrière un mur épais de faits tangibles. Ainsi, au lieu d’aller tout de suite à l’essentiel, lequel consisterait à vous dire sans détour que je ne fais pas autre chose ici, à la satisfaction du plus grand nombre, que ce que j’aurais mutatis mutandis à faire chez vous, savoir « Cours d’écriture, de littérature, de méthodologie (dissertation, synthèse, mémoires, initiation à la recherche…) ; cours de fle et cours orienté en sciences sociales pour une classe d’étudiants en sciences sociales », je semble préfèrer risquer, même dans le contexte crucial pour mon avenir d’une recherche d’emploi, de m’en passer et vous parler plutôt d’affinité, de sentiment, de cœur enfin, pour justifier ma candidature. Sans doute est-ce que je sais ne pas m’adresser à un lecteur ordinaire. »   

Tout est dit. Peut-être n’a-t-il pas tort de procéder ainsi. Moi, quand je bois un verre avec lui, je lui dis qu’il déconne, qu’il ferait mieux de montrer qu’il sait s’adapter aux règles, mais qui suis-je pour donner des leçons ? Si mes collègues sont touchés par sa sincérité, son coeur et sa personnalité, il aura montré une voie possible aux sages précaires : la voie tortueuse de l’intransigeance et du classicisme sculptural, celle de la morgue des sages antiques qui, dans leur tonneau, ne s’adressent qu’à des égaux. 

  

Le sage précaire embauche

Mon départ approchant, et n’ayant pas de remplaçant pour septembre, mon département a publié une offre d’emploi sur le site des profs de français langue étrangère. En trois jours, j’ai reçu trente candidatures du monde entier. De tous âges, presque, les professeurs qui veulent venir à Shanghai ont entre 22 et 62 ans. Certains d’entre eux ont des cv et des attestations vertigineuses. Ils ont des qualifications à faire pâlir, des doctorats, des agrégations, des félicitations de toutes sortes de jury. Tout indique qu’ils sont géniaux, que tout le monde les aime, qu’ils sont aimés des dieux. Plusieurs d’entre eux ont publié plusieurs livres, ont réalisé des films, ont des compétences et des savoir-faire à côté desquels le sage précaire se sent inévitablement nul.

Il se venge, le sage précaire, en jouant au DRH et en sélectionnant sans pitié. Les profils sont si bons et si nombreux qu’à la moindre tête qui dépasse, je sabre, je « delete ». Je ne garde qu’une liste réduite pour faire circuler les cv à qui de droit et pour qu’une décision se prenne avec clarté. Or, c’est impressionnant comme certains ont su se présenter en pointant exactement ce dont nous avons besoin, et ce dans plusieurs domaines. Ces gens-là m’impressionnent, c’est indubitable.

Mais le plus troublant, ce sont les réactions que j’ai, au fond de mon coeur, avant même d’avoir eu le temps de réfléchir : celui-là est trop jeune, celui-ci trop vieux, celle-là n’a pas l’air sympa, celui-là semble être célibataire, à son âge c’est louche. Je me surprends à être aussi con, c’est-à-dire aussi influencé par le social, que n’importe qui, et surtout, je me surprends à me regarder de l’extérieur. Si un type comme moi avait envoyé son cv et une lettre, attendu que c’est un poste que je remplis actuellement et que donc je suis capable d’occuper, aurais-je gardé son cv ou l’aurais-je effacé sans vergogne ? Impossible de savoir. Tout dépend de la lettre de motivation. Je m’en rends compte enfin, c’est inouï comme la lettre peut changer les choses, renverser un jugement.

A quoi cela tient, un emploi ? Et tous ces gens, là, tous ces enfants de 22 à 62 ans, qu’est-ce qui les pousse à s’expatrier à tous les coins du monde ?

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Des habits neufs pour le sage précaire

Il m’arrive une chose tellement extraordinaire que je n’ai pas les mots pour la dire. D’habitude, quand on dit cela, les gens s’imaginent qu’on va parler d’amour. Pas du tout, moi, l’amour, je trouve plein de mots pour en parler, et si je n’épuise pas le sujet, au moins il m’inspire considérablement.

Il s’agit d’une autre chose extraordinaire, qui se trouve être le summum matériel de la sagesse précaire : on vient de m’offrir une bourse pour faire de la recherche pendant trois ans. Trois ans sans avoir peur du lendemain, trois ans de liberté intellectuelle pour brasser de l’air dans les bibliothèques, et faire des bulles de savon. Une université anglo-saxonne a commis l’irréparable en investissant sur ma petite personne des dizaines de milliers de livres sterling, dans quel espoir, je ne sais pas. Peut-être de soutenir l’émergence de la notion de précarité du sage. Oui, ça doit être ça.

Ce projet de recherche m’était venu comme une épiphanie, une sorte de révélation, il y a un an, sur mon vélo. Comme quoi, tout précaire que je suis, j’ai de la suite dans les idées. Je m’étais donné un an de réflexion et de préparation de dossiers pour commencer en septembre 2008, avec ou sans bourse. Finalement, le travail a payé, ainsi que le soutien d’individus bienveillants à mon égard. Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  

Parmi ces fées, des mentors que j’élis avec discernement. C’est un des talents du sage précaire, et c’est un instinct de survie autant qu’un don esthétique : il sait reconnaître ses maîtres, il sait admirer quand il faut et au bon endroit. Le sage précaire se fait disciple méthodiquement et sait distinguer la personne à qui il peut accorder une confiance aveugle, car on doit pouvoir s’abandonner, cela est vital. Mâles ou femelles, les mentors savent vous dire vos quatre vérités sans vous heurter. Ma future directrice de recherche  est de ce type, jeune Irlandaise qui a gravi les échelons universitaires de manière fulgurante. L’habitude de l’incertitude m’a aidé à sentir si j’étais entre de bonnes mains ou non, et mon vieil instinct d’esclave affranchi me dit que je serai en sécurité avec elle.   

C’était la chose extraordinaire qui me paraissait trop extraordinaire pour lui trouver des mots… On se fait une montagne, parfois, de ces choses extraordinaires, et de la puissance des mots.

L’enfance des nations et l’amitié entre les peuples

Il faut arrêter de parler d’amitié entre les peuples. C’est énervant. Personne ne se déteste autant que les peuples. Quand ils ne se détestent pas, ils se méprisent. Quand ils ne se méprisent pas, ils s’ignorent.

Ou alors il faut voir la guerre comme l’expression d’une franche et virile camaraderie. Les invasions comme des libérations, les colonisations comme des apports de civilisation. Sarkozy, Hu Jintao, pensent et disent des choses comme cela, et donc, ils parlent d’amitié entre les peuples.

Cela amène mes étudiants à me dire que les Français étaient censés être leurs amis, et qu’alors il est impensable que des drapeaux hostiles à la Chine aient pu figurer sur Notre-Dame de Paris. Quand je leur ai répondu que l’amitié n’existait qu’entre des individus, pas entre des peuples, une étudiante a eu un sanglot. Sa voix trembla quand elle me dit : « Mais nous, ici, qu’est-ce que nous faisons ? » Elle me montrait la salle, les autres camarades, elle était effondrée. Pour elle l’amitié entre les Français et les Chinois était solide, était réelle, tangible. A la pause, elle a pleuré, en se cachant comme elle a pu. Les autres étudiants l’ont couverte en riant très fort.

On ne s’imagine pas combien les Chinois sont touchés par les manfestations pro-tibétaines. Parfois, quand j’entends des gens, pourtant très éduqués et mûrs, la cinquantaine passée, j’ai l’impression d’avoir affaire à des enfants. Des enfants qui n’avaient connu que l’amour inconditionnel de leurs parents et qui doivent sortir frayer avec des inconnus, des étrangers qui n’ont pas le même regard sur eux que leur mère.

Même un enfant qui n’est pas aimé dans sa famille, malmené, moqué et exploité par les siens, il est habitué à sa famille, il la supporte, il y a un certain confort dans l’enfer familial. Cet enfant-là, plus qu’un autre, aura du mal à accepter la diversité des jugements à son égard. Il sera plus fragile et plus sensible aux violences de la vie en communauté, à la crèche, à l’école, au travail.

Ce que ressentent les Chinois en ce moment, c’est une sorte de détresse, c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent plus débattre, en ce moment, discuter, mais se plaindre seulement, geindre, et défendre bec et ongles ce qu’ils voient comme leur mère, la patrie, et même le régime s’il le faut.

On voit les Américains comme des enfants et les Chinois comme de vieux sages, mais c’est oublier que les peuples régressent et progressent. La vie des peuples, bizarrement, ne vieillit pas dans une seule direction.

L’héritage de mai 68

J’écoute les débats sur l’héritage de 68, des mecs de plus de cinquante ans qui ont vécu tout ça. Moi, trentenaire précaire, je me dis qu’ils ont bien de la chance, ces types-là. Leur vie était bien remplie, ils ont profité de courants de pensée stimulants, ils pouvaient envoyer balader l’autoritarisme des années cinquante. Ils expérimentaient.

Et voilà que notre duo Guaino / Sarkozy veut remettre à l’honneur l’autorité. A l’école, disent-ils, il faut revenir à l’autorité, au respect des grands textes, au respect du professeur. Cela m’amuse de voir Sarkozy promouvoir  l’autorité, lui, fan de Johnny Hallyday et moqueur impénitent de La princesse de Clèves. Risible de l’entendre dire qu’il faut tourner la page de 68 alors qu’il profite à raison de la liberté des mœurs qui lui permet de jouer au séducteur avec des anciens modèles.

Revenir à l’autorité des grands textes, moi je suis d’accord, mais « liquider 68 », c’est une formule qui me fait peur dans son inspiration, son inanité et ses conséquences possibles. Liquider 68, c’est avoir un sens historique amputé, plein de ressentiment, et c’est nier des progrès réels dans les pratiques. Les mouvements libertaires, par exemple, ont permis à ce qu’aujourd’hui, on puisse faire preuve d’autorité en classe, tout en laissant les élèves prendre la parole, s’exprimer, se plaindre même. Ce n’est pas rien. Quand j’étais élève, je n’aurais pas accepté qu’on me tire les cheveux et que le corps enseignant juge de ma conduite dans la vie. On m’a laissé tranquille et je m’en suis bien porté. Je ne suis pas sûr que j’aurais tenu bien longtemps dans l’école d’avant 68. 68, je lui dois d’avoir une éducation, rien de moins.

Je n’aimais pas les notes, les classements, les examens. Je ne les aime toujours pas, et mes étudiants progressent pourtant dans mes classes, ils acquièrent une culture, des méthodes et des techniques d’analyse sans que j’aie besoin de faire appel à des moyens coercitifs, sans qu’ils se lèvent quand j’entre dans la classe, sans que je leur fasse la morale. Les professeurs n’ont pas attendu nos Bouvard et Pécuchet de la politique pour repenser l’autorité et mettre un frein aux méthodes d’enseignement sans hiérarchie qui étaient censées prévaloir après 68.

Là encore, « liquider l’héritage de 68 », un slogan qui a beaucoup plu aux franges les plus âgées et/ou les plus réactionnaires de l’électorat, mais qui cache un manque d’autorité réelle, une envie de gendarme, une volonté d’ordre sans vie, un bonheur bizarre dans l’ennui des vieilles familles. 

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Qu’être impressionné, c’est le contraire d’admirer

Quand un étranger parle couramment le mandarin, l’audience chinoise manifeste avec cœur et avec bruit son enthousiasme. Les Chinois sont impressionnés et ils le font savoir. L’étranger doit se méfier terriblement de cela. Il risque de prendre trop de plaisir, il risque de vouloir provoquer encore et encore cette réaction de spectateurs ébahis. La déception viendra plus tard, quand il se rendra compte qu’ils s’ébaubissent mais que rien ne passe de lui à eux. Ils sont seulement impressionnés.

Impressionner, être impressionné, ce sont les deux faces d’un système dont il convient au moins de repérer la force déceptive.

Être impressionné, c’est le contraire d’admirer. Quand on admire, on est attiré vers un terrain inconnu, quelqu’un nous révèle l’existence de choses nouvelles à voir, à écouter, à penser. Par l’admiration, on est tiré vers le haut, ou vers le côté, ou vers le bas, enfin on est mis en mouvement, on est aspiré quelque part. L’admiration est une invitation au voyage.

Baudelaire admirait ses amoureuses. Moi, j’ai admiré des professeurs, comme Germain Malbreil, qui faisait de la philosophie d’une facon qui m’a bouleversé. J’ai aussi admiré des amoureuses. J’ai admiré des amis, pour leur façon de parler, d’autres pour leur facon d’écrire, ou de se comporter. J’admire les gens capables d’etre vraiment gentils, ou vraiment indulgents ; je leur trouve une force incomparable.

En revanche, quand on est impressionné, on reste extérieur à ce que l’on regarde. On pousse des Oh! et des Ah!, comme devant un feu d’artifice, et on repart inchangé.

Les Chinois aiment impressionner et, par là même, ils aiment être impressionnés. Ils savent que cela ne les touche pas profondément. Ils savent faire la mimique admirative pour n’être en rien troublés, touchés, déstabilisés.

Et l’étranger se retrouve, avec sa maîtrise relative du mandarin, transformé sans le savoir en singe savant, en bête de foire que l’on écoute avec délice mais sans communication.

Ici est le piège, et la réflexion sur la motivation qui nous pousse a apprendre une langue : veut-on impressionner la galerie, veut-on développer un savoir, ou veut-on approfondir une relation avec des gens ? Cette dernière option est peut-etre subordonnée a une méfiance sourcilleuse face aux séductions trompeuses.

La précarité du sage

Cadrage d’un jardin de Suzhou

Vous allez me prendre pour un fou, mais moi, je suis tellement de gauche que je suis contre la sécurité de l’emploi.
De plus en plus de gens sont ainsi. Ils votent à gauche, mais vous leur proposez un contrat à durée indéterminée et ils prennent leurs jambes à leur cou.
Pourquoi les enseignants dépriment-ils, en France ? Ce n’est pas à cause des élèves. Les élèves sont vos enfants, les leurs, les miens : au fond ce sont d’ordinaires gamins qui, sans être des lumières, ne sont pas excessivement méchants. Pourquoi les enseignants dépriment, pourquoi les policiers démissionnent, pourquoi les facteurs font des burn-out, pourquoi les cheminots battent la campagne ? Parce qu’ils sentent que leur vie est enfermée dans des limites insupportables. Cette sécurité d’emploi les étouffe, les tue à petit feu.
Les fonctionnaires rêvent d’aventure. Ils se voient en Chine avec moi, en Afrique, dans la jungle et les déserts. Ils se rêvent écrivains, poètes, cinéastes, comédiens, chefs d’entreprise, avocats, footballeurs, et ne sont pas prêts à tout envoyer balader pour réaliser leurs rêves.
Leur contrat, leur statut les empêchent de percevoir le service public comme une aventure. Ils sont gagnés peu à peu par la fiction perfide qui, comme le diable leur susurre à l’oreille qu’ils ne sont pas dans la vraie vie.
Ils pensent à leur famille, aux points retraite, aux crédits bancaires, à leur maison. Puis ils repensent à leur enfance et ils se suicident. C’est ainsi.


Le sage, au contraire, est précaire. Le sage peut et va mourir d’un instant à l’autre, il n’a comme maison qu’une cabane qu’il reconstruit après chaque vent violent, avec ses copains, comme le poète chinois Du Fu.
Comme on ne donne rien au sage, il invente des stratégies pour obtenir des plages de silence, de tranquillité, qu’il ne doit à personne. Imagine-t-on Confucius compter les jours avant les vacances ?
Quand le sage entre dans une salle de classe pour enseigner ce qu’est un axe de symétrie, il les regarde d’un œil sans amour, mais sans jugement.
Et quand un grand mollasson fait preuve d’arrogance, le sage lui murmure en le fixant du regard  : « Quand vas-tu te décider à être parfait ? »